Parution : novembre-décembre 2009

Médecine familiale : une vocation de père en filles 

Par Claudine Auger


Enthousiasme inébranlable à la puissance trois
« C’est très important, ce que vous faites, informer de la situation qui a cours en médecine familiale. Car elle est dramatique », s’exclame avec conviction et gratitude le Dr Michel Massé, en s’adressant à la journaliste. Son bonheur de voir le sujet enfin digne d’un sérieux qui monopolise de plus en plus l’attention générale est palpable. Il était temps.

Le Dr Michel Massé entouré de ses filles Isabelle et Julie
Pour le Dr Massé et ses filles, Isabelle et Julie, tous trois omnipraticiens et heureux de l’être, la situation de la médecine familiale est critique : il est plus que nécessaire de redorer le blason de cette « spécialité » de première ligne. Le manque criant de médecins de famille au Québec risque de mener au délire en passant par les gestes les plus désespérés! « Un patient est entré dans le bureau d’un collègue en lui offrant 1 000 $ s’il acceptait de devenir son médecin de famille », raconte le Dr Massé. « Il faut produire des médecins de famille, on ne pourra pas s’en sortir autrement! »

Depuis toujours, le Dr Massé participe activement à la défense et à la valorisation de sa discipline, tout autant qu’à la formation. Il répond favorablement aux sollicitations des étudiants, conscient que ces derniers ont besoin de modèles d’omnipraticiens. Ses filles, qui partagent entièrement sa passion, parlent de leur jeune pratique, les yeux brillants et le propos enflammé : « Mes années d’étude ont été de belles années et ce qui m’a aidée, c’est mon implication. Et je continue! J’adore côtoyer les jeunes et leur enseigner », confie Julie, qui multiplie les rencontres auprès des cégépiens et des étudiants en médecine afin de faire connaître la médecine familiale et qui participe dans son milieu, tout comme sa sœur Isabelle, aux programmes de formation des résidents. Malgré des conditions de travail particulièrement exigeantes en contexte de pénurie, rien ne semble émousser le bonheur de la pratique générale des Drs Massé.

Cure pour système de santé en état de crise
Et pourtant, la situation est critique. On s’arrache les médecins de famille, il en manquerait près de 800 au Québec. Nonobstant, 70 % des étudiants en médecine continuent de choisir la voie de la spécialité. « Dans les Hautes-Laurentides, plus de 30 % de la population n’a pas de médecin de famille! » lance le Dr Massé, visiblement catastrophé. « Les spécialistes se retrouvent donc, malgré eux, à accomplir les tâches de l’omnipraticien, ce qui génère une multitude de difficultés incroyables. En fait, le médecin de famille peut régler 95 % des problèmes des patients venus consulter; permettons à chacun d’œuvrer selon ses compétences! » se désespère le généraliste de Mont-Laurier.

Sa fille, Isabelle, poursuit dans le même sens : « L’omnipraticien est un pilier. S’il y en avait davantage, les spécialistes seraient moins sollicités. Un pédiatre ne devrait pas se consacrer aux enfants "sains", pas plus qu’un gynécologue ne devrait faire des pap tests! C’est tout le système de la santé qui doit se réorganiser. »

Selon les Drs Massé, père et filles, le traitement de notre système de santé implique une réorganisation en profondeur. Les tâches que doivent assumer les spécialistes, tout autant que celles de leurs confrères de la pratique générale, ne correspondent pas aux compétences respectives de chacun. Évidemment, le terrain manque cruellement d’omnipraticiens. Mais ceux qui déploient déjà leur énergie à œuvrer dans un système chaotique devraient pouvoir déléguer de nombreuses tâches quotidiennes à une équipe multidisciplinaire complète et formée en conséquence. Leur reviendraient alors les gestes pour lesquels ils sont qualifiés, et dont leurs collègues des diverses spécialités n’auraient plus à se soucier. Pas si compliqué!

L’irrésistible appel de la spécialité
Lui-même, à l’époque de ses études de médecine, le Dr Massé avait choisi la voie de la spécialité, malgré un certain malaise. « Les universités ont depuis longtemps été orientées vers les spécialités et les spécialistes ont toujours représenté la grande majorité des enseignants », explique l’omnipraticien. Il poursuit en racontant qu’avec deux de ses copains, eux aussi étudiants en spécialité, il avait fait du remplacement à Mont-Laurier. « En constatant la variété du travail du médecin de famille, en observant sur le terrain ce dont on ne nous avait jamais parlé dans nos cours, nous avons tous les trois abandonné la spécialité pour devenir médecins de famille! » se souvient-il, marquant une pause pour souligner l’évidence de ce manque d’exposition à la pratique générale. Cette expérience d’alors lui avait ouvert une tout autre perspective de la médecine.

Sa plus jeune fille, Julie, qui a commencé sa pratique il y a quelques mois, est encore ébahie de la sollicitation dont elle a été l’objet durant ses études. À chacun de ses stages, le spécialiste responsable usait de ses pouvoirs de persuasion pour la convaincre de se diriger dans sa discipline, la meilleure! Et pourtant, personne n’a cherché à la persuader d’opter pour la médecine familiale lors de son incursion de résidente dans ce domaine. « Alors, j’ai demandé un rendez-vous à mon père! » dit-elle dans un éclat de rire.

Ces ardents défenseurs de la médecine familiale trouvent que plusieurs facteurs s’entrelacent pour entraîner près des trois quarts des étudiants en médecine vers la spécialité, dont le fait, pour ne nommer que celui-là, que l’enseignement universitaire soit la chasse gardée des spécialistes qui veillent à la promotion de leur discipline. Isabelle, Julie et leur père illustrent d’ailleurs ceci par ces propos, tenus récemment par un doyen d’université s’adressant aux nouveaux venus dans sa Faculté : « Seuls les meilleurs d’entre vous iront en spécialité ». Sous-entend-on que la médecine générale est choisie par dépit, par ceux qui n’auraient pas réussi à accéder à une meilleure destinée?

Mieux la connaître pour l’adopter
Ce n’est certainement pas le cas des sœurs Massé qui s’élèvent d’une seule voix : « Je n’ai jamais douté de mon choix! » À l’évidence, la passion de leur père s’est transmise avec naturel, entre les conversations du soir où il racontait les cas vus dans la journée, les nombreux moments passés à l’hôpital à apprivoiser inconsciemment le lieu où elles attendaient leur père, les livres de médecine qui s’entassaient à la maison et les livres d’anatomie à colorier  où elles remplissaient de couleur d’étranges cellules!

« En toute honnêteté, je n’ai jamais mis de pression sur mes filles. Mais je me souviens qu’Isabelle, vers l’âge de 10 ans, m’a annoncé qu’elle désirait faire sa médecine. J’ai rétorqué que c’était très difficile, ce à quoi elle a ajouté que je l’avais bien fait, moi! » évoque le Dr Massé un sourire en coin. Il a alors prévenu sa fille qu’elle devrait travailler sans relâche. « Quelques jours plus tard, elle m’a dit qu’elle travaillerait très fort. C’est ce qu’elle a fait! »

Ce qu’on retient de ces savoureuses anecdotes, c’est que l’exposition à la médecine familiale permet d’en révéler les charmes et les mystères. Selon le clan Massé, il est clair que les étudiants ne sont pas assez exposés à la médecine familiale. Peu exposés au quotidien concret de ce type de pratique, les étudiants en médecine méconnaissent la variété de ses tâches. « Les centres universitaires ne permettent pas d’apercevoir le vaste horizon de notre discipline. Les étudiants devraient être poussés à faire un stage d’été en médecine familiale. C’est ce type d’expérience qui a confirmé ma passion », affirme la Dre Isabelle Massé.

Tous trois pratiquant en région, les Drs Massé, père et filles, soulèvent une facette d’importance souvent négligée : le travail de l’omnipraticien en région est une pratique largement mésestimée. « Si seulement les étudiants en médecine pouvaient palper le bonheur de travailler dans une équipe en région, de goûter aux conditions de vie qu’ils ne soupçonnent même pas et d’expérimenter la relation médecin-patient si valorisante... Chaque membre fait partie intégrante de l’équipe », témoigne Isabelle, une joie soutenue imprégnée dans le regard. Et sa jeune sœur Julie d’en rajouter : « Les résidents en région sont les plus satisfaits. Ah oui! Ils arrivent à reculons et pourtant, la majorité d’entre eux finissent par rester. On recrute à 100 %! »

Le message est clair : la médecine familiale a tout à gagner à être mieux connue. Peu importe l’exposition... « On dira ce qu’on voudra, les étudiants sont influencés par ces émissions glamour qui mettent en vedette la médecine d’urgence et les actes chirurgicaux spectaculaires. La vraie médecine, ce n’est pas ça... À quand le téléroman dont le héros sera médecin de famille? » conclut le Dr Massé avec humour. Y a-t-il un scénariste à l’écoute?

Retrouvailles entre Massé
Lorsqu’ils trouvent le moment d’une rencontre de famille, Michel Massé et ses filles doivent se faire violence pour éviter le sujet, par respect pour les conjoints. On se doute bien de l’effort qu’il doit leur en coûter, à entendre les sœurs s’exclamer à l’unisson : « On a baigné depuis toujours dans l’univers médical, on continue d’y baigner! »

Néanmoins, la discussion finit inévitablement par dévier vers la passion des trois complices : « On rêve ensemble de l’unité médicale familiale (UMF) à Mont-Laurier, un projet pour lequel mon père s’est intensément impliqué en tant que bénévole », confie Julie, tout aussi engagée que son père et sa sœur. Une réalité enfin concrétisée qui, bien que récente, enrichit un environnement de travail, comme l’explique avec fougue Isabelle : « Oui, c’est très exigeant, mais c’est tellement stimulant pour le milieu! Et surtout, quelle belle manière de garder une équipe compétente! » La passion est contagieuse.

Lors d’une rencontre au domaine Massé, sur la ferme de moutons où ont été élevées Isabelle et Julie et où le Dr Massé se plaît toujours à inviter les étudiants en médecine à faire les foins durant la saison, Michel Massé a demandé à son gendre, spécialiste en médecine nucléaire, ce qu’il pensait des médecins de famille. « À mon avis, a-t-il répondu avec un clin d’œil humoristique à son beau-père, ce sont les seuls qui soient équilibrés! »



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