Parution : mai-juin 2009

Le Dr Jacques Vincent : un homme libre

Par Claudine Auger



Le Dr Jacques Vincent
Par une journée d’hiver brillante de soleil, il entre discrètement dans les bureaux de l’Association des médecins de langue française du Canada. Avec sa barbe blanche soigneusement taillée et sa forte stature, on croirait à l’apparition d’un patriarche au parcours droit, sans détour aucun. Pourtant, le Dr Jacques Vincent, qui se proclame avant tout un homme libre, a l’esprit rebelle et la verve aiguisée. Son chemin, déjà avancé, mais loin d’être terminé, passant souvent par des routes sinueuses, l’a mené à la sérénité. Voici le Dr Jacques Vincent, son regard bleu dirigé vers l’avenir.

Un enfant déconcertant
« J’étais un enfant difficile à éduquer », affirme d’entrée de jeu le Dr Vincent. Le petit Jacques, qui a vu le jour à Montréal, dans la Petite Patrie, avant que sa famille ne s’exile à Ville Saint-Michel – la campagne à l’époque! – a vécu une enfance tranquille, entouré de ses quatre frères et sœurs. Pourtant, se démarquant de sa fratrie par son fort sens d’indépendance et sa réticence à l’autorité, la plupart du temps il décontenançait son père, plombier de métier.

« J’ai toujours porté en moi ce désir de regarder vers l’avenir en me demandant : qu’est-ce que je vais faire? J’ai très tôt commencé à prendre mes responsabilités. En fait, j’allais plus vite que mes parents... » Lorsqu’il a eu onze ans, les parents du jeune garçon décidèrent de l’envoyer au collège, par souci, peut-être, de l’aligner sur un bon chemin. Pendant sept ans, il fréquentera donc le Collège de l’Assomption où il complétera son cours classique.

Unique garçon de sa famille à avoir la chance d’étudier, Jacques Vincent ne sera pas un premier de classe. « Mais toujours un excellent deuxième ou troisième! » ajoute-t-il en riant. « J’aimais beaucoup l’école et surtout, fouiller pour m’instruire. En fait, j’étais un rat de bibliothèque qui dévorait les œuvres anciennes... parce que j’avais trop à lire avant de m’attaquer aux œuvres contemporaines! »

L’émergence d’une médecine outillée
À une époque, les voies qu’ouvrait le cours classique demeuraient limitées : trois grandes professions où l’on s’occupait soit de l’âme (curé), soit du corps (médecin), soit du portefeuille (notaire). Jacques Vincent a opté pour la médecine. C’était, en fait, une époque fascinante pour choisir cette discipline qui laissait entrevoir de grandes avancées.

« Dans les années 1950, le médecin commençait à être un manipulateur du corps, purement et simplement. De nombreuses branches de la médecine, la radiologie ou la recherche en laboratoire, par exemple, se perfectionnaient. La médecine investiguait de plus en plus avec des instruments », relate le Dr Vincent.

Dans cette atmosphère bouillonnante, le jeune étudiant qui venait de terminer son cours de médecine générale était avide d’en connaître davantage. « Je n’étais pas satisfait du bagage reçu à l’Université de Montréal. » Peut-être parce que Jacques Vincent avait déjà largement exploré le terrain : à cause de circonstances familiales, il avait logé à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal – à l’époque encore un sanatorium – depuis sa deuxième année d’études de médecine. « C’est comme ça que j’ai appris mon métier. Je courais les salles d’opération où nous pouvions participer en tant que premier assistant! » Une occasion non négligeable en cette période où le cours de médecine était largement théorique. Pour le Dr Vincent, ce temps de jeunesse et d’apprentissage fut certainement celui où il s’est senti le plus libre. Il se le rappelle en souriant, se remémorant mille anecdotes, dont ces histoires que lui et des confrères prenaient plaisir à écrire pour un dollar bien sonnant...

Il s’inscrit ensuite en chirurgie générale espérant être accepté en chirurgie cardiaque, la crème des spécialités du moment. « Tout était très politique dans un système pyramidal à outrance. Moi, qui n’avais ni argent ni réseau social influent, j’ai été recalé en troisième année », dit-il avec une infime pointe d’amertume dans la voix. Il s’exilera alors aux États-Unis où, au St. Thomas Hospital, en Ohio, il multipliera les gardes pour effectuer sa résidence en obstétrique et en gynécologie, deux disciplines qui, dans le Québec des années 1950, n’étaient pas encore fusionnées.

Le Dr Vincent reviendra au Québec pour une dernière année de spécialisation à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont où il sera de garde tous les jours. « J’ai finalement obtenu mon diplôme en obstétrique- gynécologie. J’ai passé les examens du Québec, mais échoué ceux du Collège royal du Canada : j’étais trop épuisé! »

Les combats d’un obstétricien-gynécologue
N’étant pas encore membre du Collège royal, le jeune Dr Vincent, enfin prêt à démarrer sa pratique, se retrouvait devant des portes closes. C’est à l’Hôpital de la Miséricorde de Montréal – où allaient accoucher toutes ces femmes célibataires qui vivaient dans le péché – que l’obstétricien-gynécologue infiltrera le système de santé grâce à quelques-unes de ses relations. Il trouvera là une place de choix pour opérer des cas sérieux en gynécologie et ainsi peaufiner son expérience. Il joindra plus tard l’équipe de l’Hôtel-Dieu, qu’il quittera en 1998.

En 1973, lorsque l’Hôpital de la Miséricorde est intégré à l’Hôpital Sainte-Justine, le département d’obstétrique-gynécologie de l’institution universitaire doit être entièrement réaménagé. Pendant les 25 prochaines années de sa carrière, le Dr Jacques Vincent participera à la construction de ce département, en tant que chef du service de gynécologie.

Le Dr Vincent évoque, entre autres, l’évolution de la stérilisation féminine : « À la fin des années 1960, une femme qui désirait la stérilisation devait en expliquer les raisons à un comité de 23 personnes! Ce n’est qu’au début de 1990 qu’enfin, c’est devenu une entente entre une patiente et son médecin », raconte-t-il avec véhémence. L’obstétricien-gynécologue retraité relate également les tumultes causés par l’avortement. « Pendant de nombreuses années, j’ai fait partie d’un comité qui recommandait ou non, pour une patiente, cette pratique chirurgicale. Ce comité se penchait sur les cas de narcomanie, de malformations congénitales ou de misères sociale et familiale importantes. Au début, j’étais le seul à opérer, la résistance était forte, même devant les cas majeurs. »

Durant sa pratique, le Dr Jacques Vincent aura livré de nombreuses batailles et tout donné de lui-même à la médecine. Mais la motivation était puissante : ce défi innommable de mettre au monde un enfant le plus parfait possible. « J’ai toujours été ébahi de sortir un petit être humain... et j’en ai mis au monde au moins dix mille! », témoigne-t-il, la voix grave.

Ressurgir des bas-fonds
Tenu en haleine aussi longtemps par l’éblouissement de la vie, lorsqu’il a pris sa retraite, le Dr Vincent a senti le sol vaciller. Le fait d’avoir perdu le sens de son quotidien, ajouté à des difficultés dans sa vie personnelle, l’a mené à un immense vide. C’est le 4 avril 2000, à 15 h 15, instant gravé dans sa mémoire, qu’il a choisi de quitter les abîmes qui l’aspiraient : il décide d’aller chercher de l’aide afin de retrouver sa santé physique et psychologique. Accueilli par les moines cisterciens, il entreprend une longue réflexion.

« J’avais douze mille dossiers lorsque j’ai pris ma retraite. J’avais instruit des femmes, et des hommes indirectement, et je m’étais instruit moi-même. J’avais pratiqué des avortements et aidé des femmes à la stérilisation. Moi qui suis croyant, mais non-pratiquant – car comment assister un être humain à en mettre un autre au monde sans approcher Dieu – je me suis demandé si j’avais fait un bon travail... » Cherchant un moyen, une science, pour se juger lui-même, Jacques Vincent a amorcé des études en éthique.

Vers une éthique appliquée
Sa démarche, très personnelle, l’a d’abord conduit à l’Université de Montréal qui offrait un programme d’études supérieures en bioéthique. Le Dr Vincent y a suivi tous les cours exigés, mais n’a pas rédigé de mémoire, mal à l’aise avec cette approche orientée vers la déontologie. Déterminé à poursuivre sa réflexion, il trouve à l’Université de Sherbrooke un programme en éthique appliquée qui lui plaît : « Développer son jugement d’éthicien et l’appliquer à sa science, dans mon cas la médecine », décrit Jacques Vincent.

Il y fera là des rencontres marquantes, dont celles de Jean-François Malherbe, philosophe, théologien et professeur d’éthique, et de Gilles Voyer, médecin, maître en philosophie et directeur du Bureau de développement de l’éthique et directeur du Centre de formation continue à la Faculté de médecine et des sciences de la santé à l’Université de Sherbrooke.

Ces maîtres à penser guideront Jacques Vincent dans son jugement sur son parcours en médecine. « Dans cette rencontre entre la pratique médicale et l’éthique, je recherchais un idéal de médecin : un véritable praticien, tel qu’Aristote l’aurait imaginé, c’est-à-dire un homme portant une grande expérience médicale et une pensée éthique », résume le Dr Vincent. Cette quête, il ne pouvait la poursuivre auprès des associations médicales ou du Collège des médecins : « Alors que les unes ne sont pas libres, car elles défendent un parti et leur jugement est inévitablement biaisé, l’autre est un applicateur de déontologie et sa raison d’être est avant tout de légiférer. » La frontière est mince, mais fondamentale, selon le Dr Vincent : « La liberté, c’est à l’opposé de la normalisation de l’éthique. »

L’héritage d’un praticien
Depuis un moment, le Dr Jacques Vincent s’est davantage engagé auprès de l’AMLFC, entre autres en tant que membre du comité des règlements et du comité des aînés. Son désir est celui de former un comité pour l’éthique qui favorisera la propagation d’une éthique dans notre société.

Entre-temps, convaincu qu’à 76 ans, on peut encore construire, il poursuit sa route. Grand marcheur, il a parcouru le trajet jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. Son prochain projet : marcher de Rome à Compostelle, un pèlerinage de quatre mille kilomètres. Marcher permet de réfléchir, dit-il. « Je suis libre, personne ne maîtrise ma pensée. Et plus l’être est libre, plus il est éthique. »