Parution : mars-avril 2009

La simulation comme mode d’apprentissage

Par Claudine Auger



Le Dr Jean-Victor Patenaude
De l’étudiant rebelle...
Natif de Montréal, Jean-Victor Patenaude a étudié au Collège Rosemont. Adolescent, il traçait son avenir en ingénierie et a entrepris ses études universitaires à l’École Polytechnique Montréal. De sa voix tranquille, il avoue qu’il n’avait aucune attirance particulière pour la médecine. « En fait, je n’étais pas un étudiant modèle dans tous les sens du terme! Loin d’être un premier de classe, j’ai même eu des échecs durant le cours de médecine. Mais j’ai été rattrapé à la fois par mes parents et par Pierre Jean, à l’époque un responsable des étudiants à l’Université de Montréal. » Aujourd’hui à la retraite, ce « sage de la pédagogie », comme il le nomme lui-même, imprègnera le parcours du jeune étudiant.

Après avoir terminé son cours de médecine, Jean-Victor Patenaude s’est orienté vers la médecine interne pour sa philosophie : « C’est un choix de carrière. Je me voyais là plus que dans un autre domaine de la médecine où souvent la technique est au cœur de l’action. Pourtant très habile de mes mains, ce n’était pas mon style d’être... »

... au pédagogue récompensé
Jeune interniste, le Dr Patenaude s’installe à l’Hôpital Saint-Luc, un milieu d’enseignement où il doit participer à la formation de ses futurs confrères. C’est une tâche exigeante pour laquelle il se sent mal préparé. Il y met pourtant une telle rigueur qu’il se voit bientôt qualifié de « terreur des étudiants », raconte-t-il en se rappelant ce confrère qui lui demandait périodiquement : « Lequel as-tu fait pleurer cette semaine? »

Son désir de développer de meilleures compétences pédagogiques le pousse à s’inscrire à l’URDEM, l’Unité en recherche et développement de l’enseignement médical, créée en 1982 par les Drs Pierre Jean, Pierre Delorme et Jacques Étienne Des Marchais. « C’est là que j’ai commencé à faire de la pédagogie, et non plus uniquement de l’enseignement », explique Jean-Victor Patenaude.

En effet, dans le cadre des cours structurés par l’URDEM, il mettra en place nombre de projets en pédagogie dont une formation avec simulation pour les externes, « Formation initiale aux habiletés techniques », une formation d’une journée offerte à tous les externes qui passaient à l’Hôpital Saint-Luc. Le programme a fonctionné durant plusieurs années et a ensuite été intégré à la Faculté de médecine. Autre projet développé avec l’URDEM, les cours d’ « Initiation à la pédagogie avec les résidents », ont connu un succès notable durant près d’une dizaine d’années.

Puis, pendant quelques années, le Dr Patenaude rédigera plusieurs modules d’autoapprentissage qui seront publiés dans L’Union médicale du Canda, ensuite réédités dans L’actualité médicale, et pour lesquels il obtiendra un prix du ministère de l’Éducation.

Gestion et réseautage 
Par le hasard des rencontres, le Dr Patenaude devient membre élu du conseil du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada pour lequel il exécutera deux mandats consécutifs. Toujours aussi intéressé par la formation, il travaillera avec le Collège royal à l’orientation du développement professionnel continu (DPC) dans le cadre de la mise sur pied du programme du Maintien du certificat. C’est une période durant laquelle il établira des liens avec l’ensemble des personnes impliquées dans le DPC, tant à la FMSQ, à la FMOQ, à l’AMLFC qu’à l’Université de Montréal. Les Drs Robert Thivierge et Raymond Lalande, qui occupent des postes clé dans la gestion de la Faculté de médecine, deviendront, pour le Dr Patenaude, des personnes-ressources importantes qui le soutiendront dans un projet à venir.

Celui-ci s’amorce en 2004, alors que la Faculté de médecine, qui désire s’investir dans l’apprentissage par simulation, invite le Dr Patenaude à développer un concept visant la création d’un centre de simulation. Grâce à la synergie de l’équipe dirigeant le projet et à la conviction du doyen, à l’époque le Dr Jean Rouleau, qui l’a défini comme prioritaire, le nouveau centre de simulation a ouvert ses portes il y a quelques semaines.

La simulation : les différents constats d’une longue réflexion
Quoiqu’elle n’ait pas été la première à se pencher sur le sujet, lorsque la Faculté de médecine de l’Université de Montréal entreprend sa réflexion sur la simulation, en 2004, son approche méthodique éclairée va lui permette d’aboutir à différents constats qui favoriseront une avancée importante.

Le premier constat est d’une simplicité désarmante : la simulation, on en fait depuis toujours sans le savoir! « Quand on suggère aux étudiants en chirurgie de pratiquer leurs nœuds sur des barreaux de chaise, c’est de la simulation, et ça se fait depuis cent ans! Quand les étudiants en médecine se rendent à l’hôpital pour rencontrer des patients afin de les examiner, sans être les médecins traitant et sans avoir l’objectif de donner des soins, c’est de l’apprentissage par simulation », résume le Dr Patenaude.

Le deuxième constat a permis d’établir que les centres de simulation établis en Amérique du Nord ne sont que les icebergs de leur Faculté. Ainsi, explique celui qui a guidé la réflexion, « un enseignant avec une bonne idée peut développer une infrastructure, des ressources, mais sans être appuyé par sa Faculté. Souvent, ce type de projet s’adresse uniquement aux étudiants de l’enseignant lui-même. Cette formation par simulation n’est donc pas intégrée en tant que tel dans le programme de la Faculté. »

Le troisième élément souligne que la simulation ne doit pas se limiter uniquement aux habiletés techniques mais s’adresser tout autant aux attitudes à développer. Bref, la simulation devrait répondre à l’ensemble des compétences. Par exemple, profiter de la réalité créée par les outils – le mannequin qui peut parler, respirer, vomir – et porter le stress à son comble pour que l’étudiant acquière professionnalisme, éthique et communication efficace. Car, là est un de ses puissants avantages, la simulation laisse droit à l’erreur.

Finalement, un dernier constat a permis à l’équipe de l’Université de Montréal de cristalliser un concept qui n’était pas encore pratique courante dans le milieu de la simulation : celle-ci ne peut fonctionner efficacement sans mécanismes de rétroaction. En outre, elle doit être répétitive. Les étudiants doivent y avoir accès régulièrement.

Tous ces principes analysés ont été intégrés au programme de la Faculté de médecine : une approche par compétences, interdisciplinaire, offerte aux étudiants en médecine et qui devrait se poursuivre tout au long de leur vie professionnelle en tant que DPC.

Ouverture d’un centre dédié à la simulation
C’est à partir de ces différents éléments de réflexion qu’un concept a pu être développé, qu’un environnement a pu être créé et qu’une approche pédagogique entièrement adaptée à la simulation a pu être conçue. « La réflexion a été plus longue, c’est vrai, mais à mon avis la démarche était nécessaire et a permis d’avancer rapidement par la suite », conclut le Dr Patenaude.

Grâce au soutien indéfectible du doyen, la construction du centre de simulation a été très rapide : « En janvier 2008, des architectes ont entrepris leur travail, suivi, au mois de mai de la même année, des travaux de rénovation et de construction. Et nous aurons les clés d’ici quelques jours! », annonce avec enthousiasme ce porteur du projet au moment de l’entrevue. Une première formation complète est offerte en février 2009.

Un partenariat inusité 
Profitant de la longue expertise de formation par simulation de la compagnie CAE, responsable de la formation de près de cinquante mille pilotes d’avion par année, le centre de simulation de l’Université de Montréal a développé un partenariat avec cette entreprise privée désireuse d’exporter ses compétences à d’autres industries.

Partageant une vision commune de l’approche par simulation, les deux organismes ont décidé de bâtir, ensemble, un cours qui s’adressera à trois catégories de professionnels de la santé : les médecins de famille et infirmières; les anesthésistes, chirurgiens et inhalothérapeutes; les professionnels œuvrant en milieu critique d’un hôpital (urgence, soins intensifs). Le cours, offert dès septembre 2009 au centre de simulation de l’Université de Montréal, sera également distribué à l’international par CAE.

La simulation, les étudiants en redemandent!
Depuis une dizaine d’années, les progrès technologiques ont permis le développement d’outils artificiels de plus en plus conformes à la réalité. « Même si les mannequins sont en plastique, grâce à l’informatique, ils permettent de simuler des troubles très réels. Par exemple, les troubles respiratoires, la fibrillation ou la défibrillation, des gestes impossibles auparavant », commente le Dr Patenaude, ajoutant que le mannequin, tout à fait sécuritaire, ne risque rien à mourir autant de fois que l’exige l’apprentissage. Quant aux étudiants, qui peuvent vivre une expérience très proche de la réalité clinique, ils sont en général emballés.

Pourtant, pour que l’expérience soit une réussite, certaines attitudes sont de mises, selon le Dr Patenaude. Ainsi, le respect s’inscrit dans des gestes simples qui peuvent être oubliés : « Si on reproduit l’environnement réel du milieu clinique, est-ce qu’un code vestimentaire ne serait pas nécessaire? Est-ce qu’on apporte notre café dans une chambre ou est-ce qu’on dépose nos livres sur le ventre des mannequins? » questionne le pédagogue.

Outre les outils technologiques de pointe, la simulation utilise aussi des patients simulés, c’est-à-dire des personnes réelles qui jouent un rôle, avec qui l’étudiant doit agir comme devant un patient véritable. Ce jeu de rôles est particulièrement efficace comme apprentissage des attitudes lors de l’intervention.

Malgré ces aspects positifs, les questionnements demeurent face à la simulation. « Peu de preuves démontrent l’efficacité de la simulation et on lui reproche de coûter cher. Pourtant, elle favorise une expertise simple et sécuritaire et a fait ses preuves dans plusieurs domaines, dont la médecine », défend Jean-Victor Patenaude. Pour le reste, le Dr Patenaude rappelle quelques éléments de réussite, tels des buts établis et communiqués clairement aux enseignants et aux apprenants, une bonne planification et des programmes pédagogiques bien construits. Quant à lui, comme tous ceux qui nagent au quotidien dans l’univers de la simulation, les perspectives de cette approche semblent presque infinies.