Parution: novembre-décembre 2008
Un parcours inusité


Par Claudine Auger



La Dre Marjolaine Gaumond
À risquer le pléonasme, on l’affirme volontiers : Marjolaine Gaumond est une femme vivante. Comme si rien, aucune fatalité de la vie, aucun défi ou rêve enfoui, aussi fou soit-il, ne pouvait réussir à faire vaciller sa détermination. Non pas qu’elle soit une femme à la carapace épaisse, prête à tout chambarder sur son passage, loin en est-elle! Mais pour entreprendre un cours de médecine alors qu’elle était déjà grand-mère, il fallait tout de même une volonté à toute épreuve!

Un horizon, mille aventures

Même si elle était une élève douée, à 15 ans seulement, Marjolaine Gaumond prenait les rangs du marché du travail. Pendant trois ans, elle a travaillé comme téléphoniste pour Bell Canada. Puis, à 18 ans, réalisant à quel point elle avait été mal orientée, n’ayant même pas à son actif un cours classique, la jeune fille décide de retourner aux études. Celle qui avait toujours rêvé de médecine, s’informant même auprès des Forces canadiennes en espérant trouver là une voie d’accès, devra pourtant se contenter d’études en sciences infirmières.

Marjolaine Gaumond devient donc infirmière et, dès ses débuts dans le domaine de la santé en 1966, travaillera en psychiatrie à l’hôpital Saint-Michel Archange, à Québec (aujourd’hui centre hospitalier Robert-Giffard). Parallèlement, durant cette même époque, elle œuvre dans un centre de désintoxication de la région, le centre de réadaptation en dépendance Domrémy, afin de soutenir des alcooliques dans leur démarche de sobriété. Mais lorsque la Loi sur la protection du malade mental change radicalement la donne, en 1973, et que du jour au lendemain, on enlève les barreaux aux fenêtres et on déverrouille toutes les portes, sans transition aucune ni pour le personnel, ni pour les pensionnaires, la jeune infirmière est déstabilisée. « En un mois à peine, il y a eu trois suicides à l’hôpital, se souvient-elle. J’ai décidé de partir, simplement pour ne pas craquer sous cette immense pression qui nous est tombée dessus d’un seul coup. » Voulant réintégrer une pratique plus large, elle  va frapper à la porte de l’hôpital Saint-François d’Assise à Québec. Mais après sept ans dans l’environnement spécialisé où elle avait œuvré, elle avait perdu certains repères. Il lui était difficile de réintégrer un milieu médical généraliste.

Par intérêt probablement, par intuition peut-être, Marjolaine Gaumond quitte la santé et se tourne vers les affaires : elle ouvre un magasin d’artisanat, Artisanat de l’Île-aux-Coudres. On y retrouvait principalement des créations de tissage, jusqu’à ce jour où – à la suite de la visite d’un commerçant qui lui avait vendu quelques magnifiques peaux – son entreprise devient importatrice de fourrures d’Islande. Guidée par son flair et par un mari particulièrement doué pour les affaires, le commerce prendra l’envol du succès : quatre magasins en tout, dont deux consacrés à la fourrure, et près d’une cinquantaine d’employés à gérer.

« Mon mari était un mégalomane, se rappelle-t-elle en évoquant ce passé bouillant d’action. Nous étions installés à Québec et nous avions acheté des immeubles. Toute la rue Saint-Jean nous appartenait! » Mais, lors du Carnaval de 1984, en pleine ascension des taux hypothécaires, un terrible incendie leur a fait tout perdre. La rénovation de ces édifices historiques, malgré les subventions, réclamait des milliers de dollars... La faillite les a frappés de plein fouet.

Déterminé à reconstruire sa fortune, le mari de Marjolaine Gaumond entraîne alors sa famille à la campagne. Un verger à Rougemont est loué et le couple, travaillant jour et nuit, entreprend la production de jus de pommes. « Je me vois encore à bord de ce gros camion rempli de nos caisses de jus de pommes que je m’en allais vendre au marché Jean-Talon, à Montréal », raconte en riant cette femme aux mille aventures. Mais la sécheresse de cette année-là les a vite renvoyés d’où ils venaient. Alors que son mari, après avoir été vendeur immobilier, repartait en affaires dans la restauration, Marjolaine Gaumond réalisait qu’il était temps ou jamais de réaliser son propre rêve.

À la conquête de soi

Mais avant tout, elle devait rattraper son retard scolaire. Elle termine donc son secondaire avec empressement et s’initie au cégep... en compagnie de sa fille aînée. « Le midi, nous dînions ensemble. Ses copines n’en revenaient pas, ajoute Marjolaine Gaumond , les yeux pétillants. » Avec une détermination que tous les enseignants doivent rêver de rencontrer chez un étudiant au moins une fois dans leur carrière, Marjolaine Gaumond , entièrement dévouée à ses apprentissages, a su récolter un excellent dossier.

Ne lui restait qu’à s’inscrire en médecine... À la mi-quarantaine, son projet, qui semblait à plusieurs farfelu, ne retenait guère de soutien. Sans se laisser démonter, Marjolaine Gaumond répondait avec conviction, armée de la charte des droits de la personne. « On ne peut pas me refuser à cause de mon âge ou de mon sexe », clamait-elle haut et fort. À l’Université Laval, on lui a fait croire que son dossier avait été perdu avant de la refuser, prétextant qu’elle n’avait pas de baccalauréat. Quant à l’Université de Montréal, les longues démarches se déroulaient bien et elle avait été acceptée, mais elle est restée avec un arrière-goût de l’entrevue tout en provocation. C’est donc à Sherbrooke que Marjolaine Gaumond a concrétisé son rêve d’étudier en médecine, à 47 ans bien sonnés.

Le parcours, semé d’embûches, a maintes fois testé sa détermination. À deux reprises, Marjolaine Gaumond a failli succomber à la tentation de tout arrêter. Mais son directeur, le Dr Jacques Étienne Des Marchais, l’a retenue, alors que même de son mari elle ne recevait aucun support. « Je crois que sa réaction a décuplé ma motivation : je voulais prouver que j’allais réussir! »

Malgré la réticence de son mari à la voir partir chaque semaine vers Sherbrooke, elle a persévéré durant ces cinq années d’études. La tête haute, elle explique ce que son mari avait compris implicitement : « Personne ne me dit non. J’ai toujours mené ma vie. » Et lorsqu’elle rentrait au bercail, la fin de semaine, toutes les corvées ménagères l’attendaient; elle s’y attaquait patiemment. C’est à Québec, à l’hôpital Saint-François d’Assise, qu’elle fera sa résidence.

Le regard tourné vers le chemin parcouru, Marjolaine Gaumond conclut que ce qu’elle aura traversé de plus terrifiant, ce sont les examens. « Quel stress épouvantable! évoque-t-elle avec encore, au fond de l’œil, un léger tremblement. S’il n’y avait pas eu ces épreuves, j’aurais réellement été au paradis, car les études de médecine, j’ai adoré ça! »

Force de résilience

Native de Grande Vallée, en Gaspésie, Marjolaine Gaumond est la benjamine de quatre enfants. À l’époque de sa naissance, sa mère a contracté la tuberculose. En ce temps-là, les malades atteints de cette infection pulmonaire étaient dirigés vers les sanatoriums pour profiter du grand air. C’est au sanatorium de Mont-Joli, dont il ne reste aujourd’hui qu’un vieil édifice, que la mère Gaumond passa les quatre premières années de vie de sa fille, dont la marraine de Montréal prenait soin entre-temps. Lorsque sa marraine est morte, la petite Marjolaine a été placée dans un orphelinat de Rivière-du-Loup, avec ses deux sœurs. Quelques mois seulement, puisque sa mère n’était plus contagieuse et se voyait assez rétablie pour prendre soin de ses enfants.

« J’avais peur de ma mère! Moi, j’avais à peine cinq ans et je ne la connaissais pas. Elle était grande et son air sévère m’effrayait », se remémore Marjolaine Gaumond , sans amertume aucune. « Ce fut une enfance difficile, mais je porte en moi une grande résilience. » Il en fallait d’autant plus que, outre un lien maternel encore tout à tisser, le père, marin de métier, décida un jour de ne plus rentrer de ses voyages en mer. C’est l’ami du père qui a pris en charge la famille. Mais pour la petite fille qu’elle était, dans les années 1950 très puritaines, cette séparation de ses parents a été profondément stigmatisante. « C’est probablement pour cette raison que j’ai accepté bien des choses afin que ma famille demeure soudée. C’est mon mari qui, après 35 ans de mariage, a demandé le divorce », relate avec sérénité cette femme qui a choisi la voie de la vie.

Jusqu’au bout, la médecine!

Cette voie, lorsque Marjolaine Gaumond a commencé sa pratique médicale, la cinquantaine entamée et déjà grand-mère quelques fois, l’a d’abord menée aux Escoumins où elle a rencontré le modèle d’une carrière en médecine, l’idéal qu’elle vise encore aujourd’hui. « Il y avait là un certain Dr Gagnon, qui a travaillé fièrement jusqu’à 77 ans : une inspiration! Pour moi, nulle question de retraite, je veux dépasser le Dr Gagnon… » lance-t-elle en riant, bien plus sérieuse qu’elle ne le laisse paraître.

Après neuf ans sur le côté nord du fleuve, la Dre Gaumond est retournée à ses racines, en Gaspésie, entre la pratique clinique à Mont-Joli et l’hospitalisation à Rimouski. Ce n’est peut-être qu’une pause, pour porter son rêve de médecine plus loin encore.

En effet, Marjolaine Gaumond , dans ses moments de découragement comme dans ceux de grand enthousiasme, s’est accrochée à une motivation ancrée en elle depuis longtemps : le désir de joindre Médecins sans frontières. Elle a déjà eu l’occasion de pratiquer la médecine ailleurs dans le monde grâce à des stages au Mali et en République dominicaine, en partenariat avec l’Université de Sherbrooke. Avec le temps, pourtant, réalisant que les engagements de longue durée s’alliaient difficilement avec son horaire complexe, elle est entrée en contact avec d’autres organismes. Loin d’abandonner le projet, elle a participé à des formations et s’intéresse de plus en plus à la médecine de première ligne. Jusqu’où la fougue de Marjolaine Gaumond la portera-t-elle? ]


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