| Parution: mars-avril 2008 |
La santé communautaire dans le coeur |
Par Jean Michel Taub |
![]() La Dre Julie Loslier |
Lorsque l’on choisit de faire sa résidence en santé communautaire, la deuxième et la troisième année sont consacrées à la réalisation d’une maîtrise en recherche clinique. Dans sa décision, on peut dire que la Dre Julie Loslier a choisi un sujet qui lui tient « à cœur ». Sensible aux multiples facteurs qui rendent l’accès aux soins de santé moins uniforme qu’on veut bien le dire, elle a choisi d’aller voir d’un peu plus près comment et pourquoi « l’égalité » n’est pas si générale qu’on veut bien le croire. Et pour le développement de sa thèse, elle a pris l’exemple le plus symbolique qu’elle pouvait trouver et le plus riche à ses yeux en leçons à suivre : celui des maladies cardiaques. Comment la Dre Loslier en est-elle arrivée à déterminer ce champ de recherche?
La technologie
« C’est avant tout la santé des populations dites ''vulnérables'' qui m’intéressait particulièrement. On sait que les populations rurales forment des groupes vulnérables sur le plan de la santé. Les recherches ont mis en évidence un certain nombre de données probantes, qu’il s’agisse de la réduction de l’espérance de vie ou de la prévalence de maladies chroniques. Ces populations ne bénéficient pas autant des développements technologiques que la médecine a connu ces dernières années que celles des grandes villes, car cela nécessite de l’équipement et des ressources humaines très spécialisées. Du fait que les nouvelles technologies se soient développées dans les grandes villes, ce sont d'abord les habitants de ces dernières qui en profitent. »
Sans sauter aux conclusions, la Dre Loslier affirme que « les populations rurales ont définitivement moins accès à des soins de pointe. C’est l'une des choses que j’ai pu relever dans les recherches sur l’infarctus. » Selon les dernières recommandations établies par les spécialistes, la durée d’attente de soins est déterminante : plus rapidement une personne reçoit un traitement, meilleures sont ses chances de guérir et de retrouver par la suite une qualité de vie. Or, le traitement recommandé est l’angioplastie. Comme cette intervention est offerte dans les centres tertiaires, ceux qui habitent à plusieurs heures de route n'y ont pas accès facilement.
Même si elle met en évidence cette différence d’accessibilité pour la population, la Dre Loslier se garde pourtant de parler de discrimination. Comme la recherche et le développement de la technologie se font principalement dans les grands centres, cette situation est quasi inévitable. Le coût des ressources spécialisées et de la technologie en restreignent l'expansion un peu partout.
La prévention
Mais il n'y a pas que l'accès aux soins qui explique cette différence. Les recherches menées ont démontré que « les principaux facteurs de risque reliés à l’infarctus du myocarde le tabagisme, la sédentarité et l’obésité sont nettement plus élevés en milieu rural. Il en est de même pour certaines maladies chroniques comme le diabète. Dans ce contexte, la prévention et la promotion du changement des habitudes de vie sont primordiales. »
Pour la Dre Loslier, la prévention nous concerne tous. « Il faut modifier les compétences et les comportements, il faut offrir des environnements favorables, mettre des connaissances à la disposition des gens. C’est le rôle des médecins, mais c’est aussi celui de la société. La malnutrition et le manque d’exercice sont des facteurs contribuant à plusieurs maladies chroniques. Quand on pense que les aliments sains sont rarement ceux offerts au meilleur prix, c'est dire tout le travail qu'il reste à faire! » L’effort qui concerne les médecins vient du fait qu’ils ont un contact privilégié avec leurs patients, ce qui leur permet de transmettre directement le message. La société doit fournir des milieux favorables aux bonnes habitudes de vie tels que des installations sportives plus répandues et plus accessibles. Il faut augmenter la part du préventif en clinique, sensibiliser encore davantage les médecins à cet aspect de leur responsabilité.
La santé
Interrogée sur les tendances et la dynamique qui se font jour dans la population, la Dre Loslier demeure optimiste : « La situation n'est pas aussi désespérée qu'elle peut le sembler; il y a de l’espoir. Des organismes et associations unissent leurs efforts en ce sens et mettent aujourd'hui l’accent sur la nutrition et les mauvaises habitudes de vie. Les signaux d’alarme sont importants. Il n'y a qu'à voir la progression de l’obésité chez les jeunes et les adultes. Il est difficile de freiner cela, mais les autorités du milieu de la santé visent l’amélioration de la situation. Heureusement, on assiste présentement à une prise de conscience sociale et communautaire. »
Dans cet état de choses, on peut s’interroger sur le caractère symbolique des maladies cardiaques. La santé du cœur des gens est-elle un indicateur de la santé d'une population? « Comme les facteurs de risque sont souvent semblables, il n'est pas rare que les maladies chroniques importantes comme le diabète ou l'hypercholestérolémie se trouvent liées. Toutefois, l’infarctus n’est pas une finalité. Même s'il peut nous informer sur l'état de santé d'une population (sur le plan cardiaque), il ne nous permet pas d’extrapoler au sujet de la mortalité périnatale ou le cancer, par exemple. On a souvent tendance à simplement ignorer les causes psychologiques du comportement. Une grande partie des raisons pour lesquelles les gens s’alimentent mal, c’est qu’ils n’ont aucun plaisir à le faire. Ils ne prennent que dix minutes pour manger le midi, et ce, tout en lisant leur courrier électronique. Pour aller encore plus vite, ils se rendent au casse-croûte le plus proche, au coin de la rue. Tout le plaisir qui entoure l’acte de manger a été mis de côté, qu'il s'agisse de cuisiner ou de déguster les mets préparés. »
Changer nos comportements
La prévention commence avec une prise de conscience et se poursuit avec la mise en place de ressources à tous les niveaux, nous dit la Dre Loslier. L’apprentissage du plaisir culinaire en fait définitivement partie. « L’éducation est à la base de la réussite dans toute forme de prévention. Offrir des aliments sains à la cafétéria de l’école représente une action positive. Comprenez-moi; il est inutile d’apprendre aux enfants qu’il faut manger des fruits et des légumes s’ils ne trouvent que des hamburgers et des frites à la cantine. Dans le même esprit, à quoi sert-il de faire la promotion du sport si on limite l’éducation physique à l’école? Une bonne habitude de vie, cela commence tôt et le milieu scolaire peut participer à son apprentissage. »
Sur le plan de l'alimentation, plusieurs croient que celle-ci doit être plus saine en milieu rural parce que... les agriculteurs. « Mais tel n'est pas nécessairement le cas. Aujourd'hui, ils ne représentent que la minorité. Le milieu rural, c'est un grand nombre de petits villages, éloignés de tout, où souvent l'usage de l'automobile est requis pour simplement aller au dépanneur. Et ne pensez pas que les habitants de la campagne n’ont pas de jeux vidéo, de télévision ni Internet. L’époque où les enfants jouaient dehors toute la journée est révolue. »
On le sait, changer les comportements est la chose la plus difficile, même s’ils sont relativement récents… « Le temps qu’on passe devant le téléviseur ou l'ordinateur, ce n’est pas du temps qu’on passe à courir dans les champs. Plus que la condition rurale, ce sont les habitudes, l’environnement et la culture qui sont déterminants. »
Spécialiste en santé communautaire, la Dre Julie Loslier participe entre autres à l’élaboration de campagnes de prévention, devenues aujourd'hui essentielles pour le mieux-être de cette population qui lui tient tant à cœur. En cours de formation, elle a hésité entre l'administration, le journalisme et la médecine, qu'elle a finalement choisie. Aujourd'hui, c'est avec plaisir qu'elle œuvre en santé publique, domaine où, étonnamment, elle peut justement se réaliser et mettre à contribution à la fois ses compétences en matière de santé, de responsabilités administratives et de communication. Son enthousiasme la prédestine à un beau succès.]
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