Parution: mars-avril 2008
Lever les tabous

Par Claudine Auger



La Dre Johanne Plante

De par sa sensibilité et sa vision du monde, la Dre Johanne Plante dérange. Son travail d’omnipraticienne, une passion qu’elle porte dans ses tripes, elle l’a façonné et adapté à sa personnalité, à ses différences. Atteinte de trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité, la Dre Plante sort des sentiers battus, bousculant au passage la perception de ses collègues. Tout en laissant dans son sillage les traces d’un dévouement indéfectible et d’une empathie hors du commun.


Vivre sous l’exigence du mouvement

Le 14 décembre 2000, la Dre Johanne Plante entre dans le bureau de la direction de la clinique où elle pratique et annonce qu’après avoir complété tous les rendez-vous planifiés, elle prendra congé. Pour un an. Assise dans son bureau, elle vient de craquer.

Depuis toujours, sa seule manière de fonctionner avait été l’action à l’excès. « Je me trouvais tout à fait normale. Les autres, eux, n’étaient pas assez rapides! Pour moi, c’était la norme, jusqu’au jour où mon corps n’est plus arrivé à suivre ma tête », confie-t-elle.

Pour les hyperactifs qui souffrent de déficit de l’attention, le quotidien est un mouvement intérieur perpétuel qui les oblige à tourbillonner. Dans une société intransigeante envers la performance, valeur prédominante qui définit à toute fin pratique la qualité d’un être, l’hyperactif toujours appelé à se dépasser vit, littéralement, à cent mille à l’heure! Une épuisante réalité, tant pour lui que pour son entourage.

Ainsi en est-il de la Dre Johanne Plante, dont l’unique appel se résume à bouger, bouger et  bouger encore plus. « Je n’en avais jamais assez! Pour mon anniversaire, je me faisais le cadeau d’un marathon de 25 kilomètres », raconte-t-elle. Pendant des années, les anti-inflammatoires ont masqué les douleurs d’un corps qui avait du mal à supporter le rythme. Car Johanne Plante ne voulait surtout pas que les siens prennent conscience de ses souffrances physiques, de peur qu’ils ne lui somment de ralentir la cadence.

Lorsqu’elle a craqué, la Dre Plante fut d’abord soignée pour dépression. Elle dut prendre un arrêt forcé, ne se reconnaissant plus : « Reprends-toi! Cela ne te ressemble pas, cette fatigue, cette déprime... » Quelque six mois plus tard, elle retourne au travail, occupant de nouvelles fonctions : elle offrira désormais ses services dans des centres de personnes âgées et de handicapés.

Quant au diagnostic d’un trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), il viendra un peu plus tard, alors que le médecin de famille qui suit la Dre Plante découvre, au retour d’une conférence sur le sujet, que les symptômes de sa patiente s’apparentent définitivement au TDAH bien plus qu’à la dépression chronique. Sa manière de fonctionner est typique des personnes atteintes de ce trouble : un mouvement perpétuel essoufflant, une impulsivité certaine et un désir de perfection accablant. La réalité saute alors aux yeux de la Dre Plante comme une évidence qu’elle n’avait jamais envisagée. Et pourtant, ses propres enfants étaient déjà eux-mêmes diagnostiqués comme souffrant de TDAH!


S’agripper aux racines

Surprotégée par une mère qui avant elle avait perdu un fils premier-né, la petite Johanne a été chérie par ses parents. Peu importe son tempérament explosif, ils l’adoraient telle qu’elle était : une enfant turbulente, certes, capable des cent coups dans son tourbillon et contrôlant mal son impulsivité, mais aussi une enfant attachante et débordante de vie. Entourée d’une famille tissée serrée avec de nombreux cousins et cousines dont elle est encore aujourd’hui très proche, la jeune Johanne était déchaînée : « Déjà, je n’arrêtais jamais! Il paraît que j’ai assommé le bébé du voisin avec son biberon parce qu’il pleurait. Régulièrement, je rentrais de l’école les collants déchirés. Et j’ai eu pas moins de huit commotions cérébrales! »

Cependant, Johanne Plante n’est pas stigmatisée par sa turbulence. Vive, d’une curiosité insatiable, elle peut s’appuyer sur une grande facilité d’apprentissage et une mémoire étonnante. Elle sera donc une élève douée, tant pour la musique, alors qu’elle y consacre ses premières années de cégep, que pour les mathématiques et la médecine, chemin qu’elle finira par emprunter, guidée par certains professeurs.

« J’ai aimé la médecine. Dès que j’ai été en contact avec les patients, j’ai su que j’étais à ma place », se rappelle-t-elle. Pourtant, parmi les autres étudiants en médecine de McGill, la jeune femme se sent marginalisée. Elle a une manière si différente d’aborder les choses! Elle réussit même à désarçonner le doyen de la Faculté à la fin de son entrevue d’admission. Lorsque le doyen lui demande si elle a des questions, elle s’informe alors avec intérêt : « Et vous, que faites-vous dans la vie? »

Toutefois, malgré les moqueries de ses confrères, la Dre Plante continue de faire son travail comme elle le sent. « Je m’occupe davantage du patient que de sa maladie. Je me souviens d’avoir fait rire de moi à l’université... ''Attention, mettez le stéthoscope doucement, ce patient est très souffrant... '' Je venais de déclencher l’hilarité générale », se remémore-t-elle. Mais elle se mettait à rire avec eux, afin de dédramatiser en toute simplicité. Une attitude qu’elle a toujours conservée.


Assumer l’extravagance

Une carrière adaptée

Aujourd’hui, Johanne Plante partage sa pratique entre les CHSLD Saint-Georges, Marcelle-Ferron et Robert-Cliche – des institutions pour personnes âgées – et la résidence pour jeunes handicapés Marie- Rollet. Quand on lui demande si elle trouve difficile d’évoluer dans un univers aussi lourd, la Dre Plante explique qu’elle ne le voit pas du tout sous cet angle : « Cette vie est la leur, même si elle ne correspond pas à notre concept de qualité de vie. »

Dans le même élan, elle raconte son attachement à ces êtres qu’elle soigne au quotidien, sa manière d’entrer en relation avec eux. À maintes occasions, son dévouement a largement dépassé ses responsabilités professionnelles. Ainsi, par exemple, elle n’a pas hésité à sortir un de ses jeunes patients esseulé, après ses heures de travail, allant se balader avec lui au Jardin botanique. Régulièrement, elle s’arrête pour une partie de jeu de poches avec quelques-uns d’entre eux, les faire danser ou blaguer un peu. En l’écoutant, on ressent l’amour profond qu’elle leur porte.

Dans tous les cas, son approche du traitement demeure personnalisée. Parfois, envers et contre les règles établies. Lorsqu’elle a décidé que son jeune patient atteint de dystrophie musculaire de Duchesne devait être sevré, à son insu, de sa lourde pharmacopée ayant fait de lui un narcomane, la Dre Johanne Plante a assuré les parents de ce garçon qu’elle ne le laisserait pas souffrir. Elle a dû investir beaucoup d’énergie pour expliquer aux différentes équipes médicales ce suivi inusité. Lorsque le garçon a été entièrement sevré, il a été ravi d’apprendre la situation, d’autant qu’il était devenu plus agréable et plus éveillé. Il pouvait participer à un plus grand nombre d’activités. Lorsqu’il a redemandé à son médecin des injections de narcotiques – qui pourtant n’avaient pas d’effet sur sa douleur – la Dre Plante a accepté à condition que ce soit elle qui garde le contrôle de la situation : « Je lui ai donné droit à quatre petits voyages par jour, une entente claire entre lui et moi. J’avais défendu le moindre commentaire à quiconque... Eh! mettez-vous dans ses souliers! »

Voguer à contre-courant

Sa conception de la médecine et de l’engagement ne va pas sans créer des remous. En outre, sa personnalité, dont certaines facettes sont sculptées par son trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité, la mène quelquefois sur un terrain explosif. Une zone qui perturbe ses collègues, dans plusieurs gestes quotidiens. Par exemple, son horaire ne suit pas la norme. Comme plusieurs personnes souffrant de TDAH, Johanne Plante est un oiseau de nuit qu’un début de journée matinal rebute. En revanche, elle est toujours la dernière à partir. Cette organisation lui va mais dérange ses collègues. Avec franchise, elle admet être désorganisée et avoir du mal à établir des limites. « Je suis différente, je le réalise en observant mes confrères. »

Pourtant, pour certains directeurs médicaux, ses qualités exceptionnelles et sa manière de tisser des liens avec ses patients compensent largement le désarroi qu’elle peut susciter. De son côté, la Dre Johanne Plante humanise une médecine contemporaine parfois brusque. Elle prône un changement d’attitude par mille petits gestes qui permettent d’établir le contact avec les patients, de les mettre en confiance. « Je n’ai jamais été ''agressée'' par un patient, quelle que soit sa condition. Je cogne avant d’entrer dans une chambre; je prends le temps de me présenter; je demande la permission au patient avant de le toucher – il a sa pudeur lui aussi; je lui explique les choses, à son rythme. »

Sa sensibilité, son empathie et sa tolérance ouvrent un angle très personnel à la Dre Plante quant à la relation aux patients. Elle qui côtoie la mort tous les jours dans son cadre de travail auprès des personnes âgées, est contre le fait de les assommer à coup de médicaments pour les rendre plus coopératifs ou moins dérangeants. Johanne Plante porte un immense respect à ce qui leur reste de vie. « On travaille la mort ensemble pour aller vers la sérénité. Mon rôle est de les guider dans la mort; je les accompagne et j’accepte de les laisser partir. » Dans une société qui tente de reculer aux limites imaginables la vieillesse et qui ne supporte pas l’idée de la mort, la Dre Plante se sent en paix avec cette finalité inévitable de la vie... et même s’y prépare : « Pour qu’on sache comment s’y prendre avec moi quand je serai vieille, j’écris un journal qui explique qui je suis. Si je m’agite, il faudra me donner du ritalin, pas du risperdal! »

Vers une meilleure compréhension du TDAH

Avec au fond de la voix toute la sincérité qui est sienne, Johanne Plante discute du trouble dont elle est affligée et de la perception du milieu médical, précisant que les personnes diagnostiquées de TDAH ne représentent que la pointe de l’iceberg : « Souvent, on n’y croit pas... ce serait le patient qui s’invente une maladie... » Elle ajoute que si la société faisait montre de plus de tolérance, les enfants – et les adultes – qui en souffrent se porteraient mieux. Puis, avec un clin d’œil, elle conclut : « Est-ce que ça me dérange de déranger? Non!!! Parce que si on veut que les choses avancent, il faut déranger. »]



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