Parution: novembre-décembre 2007

Pour une sexualité responsable : dialogue et prévention

Par Jean Michel Taub


Pour le Dr Jocelyn Bérubé, directeur de la clinique de planification des naissances du CHR de Rimouski, l’esprit d’équipe et la coordination de tous les intervenants sont les conditions essentielles d’une action efficace dans le domaine de la santé. Lauréat du Grand Prix de l’Excellence 2003 décerné par la RRSSS du Bas-Saint-Laurent, il s’est distingué par son engagement continu dans le domaine de la planification des naissances et son souci de contribuer à l’amélioration de la santé des femmes.

Étonnamment, c’est un peu le hasard qui a conduit Jocelyn Bérubé vers la médecine. « À l’occasion de la grève de 1966, j’ai commencé à travailler à l’hôpital de Rimouski, en même temps que je débutais mes études au cégep. J’y ai presque tout fait : préposé aux admissions, téléphoniste, brancardier et même aide-infirmier. Il était naturel, en quelque sorte, que je sois le premier étudiant en médecine à y faire mes stages quelques années plus tard. Le fait de travailler très jeune à l'hôpital m’a sûrement donné le goût du contact humain qu'on y retrouve. Je connaissais tout le monde, j'aimais l’ambiance qui y régnait et la médecine m’intéressait. Quoique à l’époque, j'étais encore surtout fasciné par la physique nucléaire.


Le Dr Jocelyn Bérubé
« Admissible à chacune de ces deux formations, l’orienteur m’avait conseillé d'opter pour la médecine. J’ai trouvé ça passionnant et en troisième année, au moment d'être en contact avec des patients, j'ai eu un véritable coup de foudre! Je suis tombé amoureux de cette profession et je le suis encore aujourd’hui, comme au premier jour. »

Le Dr Bérubé considère qu'il serait bénéfique de proposer aux étudiants en médecine des postes à l'hôpital comme ceux qu'il a occupés pendant ses études. « C'est une bonne école, dit-il. On y apprend l’humilité, mais surtout cela nous permet d'expérimenter les tâches des autres intervenants du milieu hospitalier et nous apporte une vision plus juste et humaine de la pratique médicale dans son ensemble. Chacun des membres de l'équipe hospitalière est important, chaque maillon est essentiel. Il doit y avoir complicité et mise en commun des efforts pour asurer l’efficacité du service où on œuvre.

« Dès la sélection, poursuit-il, on demande une quantité énorme de travail aux étudiants, avec pour conséquence de les isoler totalement de la vie sociale. Puis, un beau jour, ils se retrouvent face aux patients, sans autre préparation. On oublie de faire une transition. Leur expérience personnelle de la vie a été peu à peu perdue. Il est difficile pour ces jeunes complètement isolés, le nez toujours dans leurs livres, de se retrouver tout à coup en contact avec la réalité. Ils éprouvent de la difficulté. Il doit exister une approche plus douce, plus sensée, en définitive plus humanitaire. Le mode de sélection en médecine a eu pour conséquence l’oubli d’un passage qui me semble pourtant indispensable. »

Personne ne sera surpris d'apprendre que le Dr Bérubé a choisi de pratiquer au CHR de Rimouski... Il s'agit d'un centre hospitalier important de la région où on retrouve plusieurs spécialités médicales et chirurgicales. Au départ, le Dr Bérubé y a exercé la médecine générale, à laquelle s'ajoutait l'obstétrique et la gynécologie clinique. Puis, en 1980, a été ouverte une clinique de planification des naissances. « On m’a demandé d'en prendre la responsabilité afin de poursuivre les objectifs du Ministère. C’était l’époque des cliniques Lazure, raconte le Dr Bérubé, qui avaient été implantées pour favoriser l’accès à la contraception et à l’avortement. J’ai donc alors quitté la clinique privée. J'ai tellement aimé mes nouvelles fonctions que j'y suis encore aujourd'hui! »

Le Dr Jocelyn Bérubé et ses collègues ont établi tous les protocoles nécessaires au fonctionnement de la clinique de planification des naissances, que ce soit au sujet des interventions, de l'information sur la sexualité dans les écoles, du volet fertilité (insémination) ou autre. En tout, quatre volets ont été inaugurés : information-sexualité, contraception, avortement et fertilité.

« J’ai la chance extraordinaire de m’occuper de la santé des femmes et d'exercer une profession que j’aime profondément. Après plus de 30 ans, je me considère vraiment très privilégié de pouvoir continuer à pratiquer cette médecine. Elle est toujours aussi satisfaisante pour moi. »

Le Dr Bérubé n’en reste pas moins prudent quant aux résultats obtenus. Malgré son optimisme et son dynamisme, il sait prendre un certain recul pour évaluer le chemin parcouru. « L’être humain évolue très lentement, constate-t-il. Peu de choses semblent avoir changé finalement. Cela vaut particulièrement pour les adolescents et les jeunes. Il y a dix ans, les jeunes avaient une meilleure connaissance de la contraception et de la sexualité que ceux d'aujourd'hui. C'est tout dire! Le problème vient en partie du fait que les intervenants semblent penser que tout le monde sait cela... Eh bien non! Chaque année, les petites filles d'hier atteignent l'âge de 15 ans et il faut leur transmettre des connaissances fondamentales en matière de sexualité. »

Également, les parents ne dialoguent plus avec leurs enfants au sujet de la sexualité comme cela se faisait autrefois. L’information transmise dans les écoles est moindre elle aussi. La formation personnelle et sociale a été remplacée par un enseignement transversal incomplet. Les informations que les enfants et les adolescents trouvent sur Internet et les scènes qu'ils voient dans certains films ne contribuent pas à leur éducation sexuelle contrairement à ce que plusieurs croient. Parents et adultes pensent souvent que les adolescents savent tout sur la sexualité. Or, rien n’est plus éloigné de la réalité, affirme le Dr Bérubé.

« La sexualité dans un couple, surtout dans un jeune couple, ne doit pas se vivre comme dans un film pornographique, affirme le Dr Bérubé. Si l’éducation vient de ce genre de source, il est compréhensible que cela ne fonctionne pas très bien. La jeune fille, en particulier, est en droit de se dire : ''Ce n’est pas ainsi que j'aimerais que ça se passe.'' Qui plus est, la sexualité est un sujet toujours aussi tabou au Québec qu'il y a plusieurs années. Il n'est pas aisé de convaincre le ministère de l'Éducation de l'urgence de développer des programmes d’information destinés au grand public comme il en existe en Europe ou aux Pays-Bas. »

Plongé quotidiennement au cœur de la réalité sexuelle des Québécois, le Dr Bérubé est le témoin engagé de l'évolution de la sexualité ici. Il plaide activement la nécessité d'offrir une meilleure éducation sexuelle. « Les conditions de vie ont changé. Tout le monde mène une vie de fou. Lorsque l’on ne cesse de courir, on en arrive à ne plus prendre le temps de s’arrêter pour parler. Cette course perpétuelle ne favorise aucun dialogue. Lorsque les gens se retrouvent aujourd’hui, c’est pour regarder la télévision ou aller sur Internet. Les lieux et les moments de discussion réels entre parents et adolescents ne sont pas très nombreux. Cette ambiance, le manque d’espace et d’échanges sociaux et familiaux ont un impact important, par exemple, sur le nombre de grossesses non planifiées, surtout à l’adolescence.

« Si l’on compare notre situation avec celle des pays scandinaves, on se rend compte qu’une relation plus intime entre parents et adolescents entraîne une meilleure connaissance de bien des aspects de la sexualité. Près de 80 % des adolescents hollandais connaissent la méthode de contraception utilisée par leurs parents... Je parierais qu’au Québec, si vous posez la même question à des adolescents, personne ou presque ne saura vous répondre. La discussion libre sur ces sujets n’est pas encore entrée dans nos mœurs. La sexualité est toujours entourée de nombreux mythes. »

Les rapports entre garçons et filles se sont aussi modifiés. Dans les années 1980, il y avait beaucoup de violence physique de la part des garçons à l’égard des filles. Puis a suivi la période des « hommes roses ». Aujourd’hui, affirme le Dr Bérubé, la violence des garçons envers les filles est revenue en force et est plus élevée même qu’il y a vingt ans. Par contre, elle s’exprime essentiellement de manière psychologique, car frapper une fille peut conduire en prison.

Pour ce qui est de la mentalité des filles, elle demeure empreinte de romantisme. « Je pense que c’est génétique, dit Jocelyn Bérubé. Avec le temps cependant, elles sont désillusionnées, à la suite de nombreuses déceptions amoureuses. Le modèle véhiculé de nos jours relève de l'hédonisme. Chacun veut y trouver son plaisir uniquement. Les garçons, surtout, recherchent la satisfaction immédiate de leurs besoins. Tandis que les filles cherchent davantage à être enveloppées. »

Cette soif du plaisir à tout prix vaut aussi pour les adultes. Le plaisir d'abord. On ne se préoccupe plus des conséquences possibles. « Il n’y a qu’à voir la hausse de l’obésité, observe le Dr Bérubé. Aujourd'hui, la consommation rapide – quelle qu'elle soit – pour une satisfaction instantanée est à l'honneur. Et l'effort, sous toutes ses formes, a un aspect rébarbatif. Nombre de gens ne veulent pas se prendre en main ni entendre parler de discipline. C’est l’un des plus grands défis auxquels nous sommes confrontés. Les gens ont opté pour une philosophie du fast food qui imprègne aussi leur gestion de la contraception. »

Loin de baisser les bras, le Dr Bérubé a foi en une société responsable. « Je pense que nous allons bientôt prendre un nouveau virage. Nous commençons tout juste à nous poser des questions sur nos façons de voir et d'agir. Il va falloir nous remettre sérieusement en question. Et revoir nos messages de prévention. Sur ce plan, les résultats positifs obtenus en gériatrie montrent la voie. En mettant en place un programme de formation de tous les intervenants auprès des jeunes, en véhiculant un même message, en misant sur la constance et la cohérence, nous y arriverons. Mais pour cela, il faut que nous nous y engagions tous. Nous vivons un phénomène sociétal face auquel il serait illusoire de penser qu’une personne seule peut corriger la situation. Ce sont des problèmes qu'il nous faut affronter en tant que groupe. L'époque du travail en solo est révolue. » ] 



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