Parution: septembre-octobre 2007

Se préoccuper de la santé plutôt que de la maladie

Par Jean Michel Taub


Curieux de tout, le Dr Paul Poirier, cardiologue et interniste à l'Hôpital Laval, se passionne de santé d'abord et avant tout. Et c'est en ce sens qu'il milite pour la promotion de l'activité physique au sein de la population. Bien qu’il s’en défende, c’est probablement une énergie peu commune qui lui permet de mener son « combat » tout en se consacrant à sa pratique médicale et à la recherche. Ses idées et ses recommandations, il les exprime et les défend d'une voix originale.

Vous êtes à la fois médecin, cardiologue, interniste et associé au département de pharmacie…
Dr Poirier : Je travaille par plaisir autant que par raison. Dans un milieu académique, il faut toujours être à la fine pointe de la science. Le jour où un médecin cesse d’apprendre, il perd sa qualité. De plus, je suis un chercheur clinicien. C'est très spécifique, la recherche. Il faut être spécialiste de l’oreillette gauche ou de l’oreillette droite... Mais il faut aussi que je sois en mesure d'embrasser le patient dans sa globalité. C’est essentiel à ma compétence de clinicien. Heureusement, il y a également les étudiants qui, par la force des choses, m'obligent à acquérir de nouvelles connaissances. C’est très stimulant. Cependant, j’ai beau être cardiologue et spécialiste de l’obésité et du diabète, l’important n’est pas de tout connaître, mais bien de toujours garder vivants ces réflexes de connaissance générale.


Le Dr Paul Poirier

Avec l’inflation des connaissances nécessaires à chaque spécialité, est-il plus difficile aujourd’hui de maintenir la santé?
Dr Poirier : Malheureusement, on gère la maladie alors qu'on devrait se préoccuper des questions de santé et donc de prévention. Il revient au médecin d’en parler. Il faut sensibiliser la population, et cet objectif ne peut être atteint qu'en équipe : avec les nutritionnistes, les physiothérapeutes... tous ceux qui contribuent à la prise en charge du patient. Le médecin doit reconnaître ses limites...

L’idéal chinois de la médecine aux pieds nus et des médecins payés lorsque le village est en bonne santé est-il plausible?
Dr Poirier : Cette façon de voir est intéressante. Mais il faut d’abord responsabiliser les gens. Ceux-ci doivent cesser de vouloir remettre entre les mains de leur médecin l'obligation qu'ils ont de voir à leur propre santé. Il faut aussi convaincre le gouvernement de l’importance de la prévention. Nous vivons le syndrome de Robin des Bois : on prend de l’argent dans le domaine de la prévention pour investir dans le domaine curatif. Il est devenu urgent de penser autrement.

Il ne semble pas y avoir de communication entre les ministères, qu'il s'agisse des Transports, de l’Éducation ou de la Santé. Pas de continuité ni d'actions concertées. Si c’était le cas, il y aurait davantage de temps consacré à l’éducation physique dans les écoles, les enfants devraient parcourir de plus grandes distances à pied pour se rendre à l'école (aujourd'hui, l'autobus les attend presque à la porte et les y ramène), on n'inciterait pas les gens à faire davantage de vélo sans avoir préalablement aménagé suffisamment de couloirs dans les rues des villes pour qu'ils puissent le faire en toute sécurité...

Comment en arrive-t-on à ces conclusions?
Dr Poirier : Je suis un éducateur physique qui a mal tourné. En fait, je me suis aperçu lors de mes études sur le diabète et l’exercice que si je voulais obtenir des résultats, il fallait que je devienne médecin. J’ai donc fait médecine, puis médecine du sport. Ensuite, je me suis dit qu’il me fallait aller vers la médecine interne et la cardiologie. C’est un enchaînement naturel puisqu’une personne sur trois va mourir d’un problème cardiaque : cela représente plus que l’ensemble des morts causées par le cancer. Une étude récente nous indique que chez les populations pauvres, les facteurs de risque pour les maladies cardiovasculaires sont les mêmes en Chine, au Pakistan, en Inde... aux États-Unis! Diabète, tabac, taux de cholestérol élevé... Même lacunes aussi en matière d’alimentation et d’exercice.

Par la suite, j’ai considéré important de me former en endocrinologie pour mieux comprendre le diabète et l’obésité, mais d'une autre façon. À ce moment là, on voulait m’offrir un poste à la faculté de pharmacie. J'ai demandé : « Est-ce qu’une approche non pharmacologique poserait problème? Parce que je prône la nutrition adéquate et équilibrée ainsi que l’exercice. » Il m'a été répondu qu’une approche globale ne contrariait personne, au contraire.

Qu’est-ce qui est important dans un engagement comme le vôtre en faveur du sport?
Dr Poirier : D’abord, il faut faire la différence entre être sportif et être actif. Lorsque je parle de sport, c’est simplement pour dire aux gens d’être plus actifs. Quand la majorité des gens s’y mettront, surtout dans les écoles, on pourra constituer une élite sportive : c’est la pyramide normale. Il s'agit d'une culture, sous-développée ici en comparaison avec celle des Européens et des Asiatiques. Il faut faire du vélo dans les villes et de la gymnastique dans les parcs. Je reste convaincu qu’il n’existe pas une pilule qui vaille l’exercice! Comme cardiologue, je bénéficie d’un certain nombre de tribunes privilégiées qui me permettent de dire haut et fort que l'on se dirige vers une catastrophe. Évidemment, l’être humain étant ce qu’il est, il attend toujours que celle-ci arrive avant de bouger.

Considérez-vous que l’on devrait interdire la cigarette au même titre que l’héroïne?
Dr Poirier : Bien sûr. Il y a trente ans, on retrouvait dans les hôpitaux des distributeurs de cigarettes. Cette époque est révolue, et c'est tant mieux. Sauf qu'on a troqué les cigarettes pour du chocolat, des friandises, des croustilles... C'est aussi grave! Aux États-Unis, le taux de mortalité par sédentarité a dépassé celui dû au tabagisme. Vous voyez le problème « philosophique » que cela pose : faut-il continuer à fumer et rester mince ou arrêter de fumer et devenir obèse?

Est-il automatique de grossir lorsque l’on arrête de fumer?
Dr Poirier : Évidemment non. Peu importe, il faut faire de l'exercice. Les conseils du médecin, la prise en charge globale du patient vont aider ce dernier dans sa démarche. On ne vise pas seulement à augmenter le nombre d'années de vie, on prend aussi en considération la qualité de celle-ci. Tout cela suppose une pratique médicale multidisciplinaire.

Et la dépression?
Dr Poirier : La dépression comme l’anxiété sont des facteurs de risque des maladies cardiovasculaires. C'est connu. Les gens déprimés meurent du cœur. L’exercice agit là aussi positivement, dans le cas de dépressions légères. Une personne active dort mieux, mange mieux et se sent mieux. L'exercice physique est une activité ludique, cela ne doit pas être perçu comme une obligation ni une corvée.

Qu'en est-il des modèles véhiculés par les médias?
Dr Poirier : Je ne crois pas que tenter d’imposer des modèles olympiens ou de minceur-à-tout-prix soit une bonne stratégie. Ce qu'il faut, c'est changer les habitudes. Lorsque nous étions enfants, nous sortions pour jouer et nos parents nous appelaient pour venir dîner. Aujourd’hui, on sort les enfants de la maison pour les punir! Au bout de cinq minutes, les enfants mis sur le perron se plaignent de n'avoir rien à faire. Ils ont perdu cette créativité que nous avions à leur âge. Ils ne se contentent plus de jouer avec une planche et quatre roulettes. D’ailleurs, ladite planche serait aujourd'hui interdite dans les cours d'écoles sous prétexte que c'est dangereux, qu'il y a risque de se blesser... On surprotège les enfants et on les empêche d’acquérir cette motricité qui leur est indispensable.

Est-il facile d’appliquer ces principes dans votre propre vie familiale?
Dr Poirier : J’ai quatre enfants, et tous sont actifs. En plus, nous faisons des activités en famille : randonnées pédestres, vélo... Malgré qu'en tant que parents, il arrive que nous nous inquiétions des risques associés à l'une ou l'autre des activités choisies, nous veillons à ne pas chercher à limiter leur autonomie en fonction de nos peurs. Côté alimentation, je dirais que les gâteries sont appréciées mais qu'il n'est pas rare que ce soit un choix santé qui l'emporte : une agréable surprise.

Le sport apporte-t-il le calme intérieur?
Dr Poirier : Il est clair que la pratique régulière d'un sport réduit le stress. Il permet de faire baisser la pression. Les gens sont de plus en plus agressifs au volant justement parce qu'ils n’ont pas de soupape pour évacuer l’excès de stress engendré par la performance exigée au travail. Pas d'exercice au menu. Ils rentrent directement chez eux – toujours avec le volant dans les mains –, se couchent les dents serrées et se relèvent le lendemain matin sans avoir lâché leur volant.

Auparavant, il était de bon ton d’avoir des douches et même des salles de sport dans les entreprises... Aujourd'hui, cela est plus limité et est directement associé à une exigence de performance encore plus grande (c'est connu, un employé en forme donnera un meilleur rendement...). J’espère que cela changera bientôt.

Favoriser l’activité physique n’est-il pas contraire aux intérêts des fabricants de médicaments?
Dr Poirier : Je ne le crois pas. La prochaine grande révolution dans ce domaine sera la pharmacogénétique. On pourra cibler la bonne pilule pour chaque individu en fonction de ses facteurs de risque ou de ses caractéristiques génétiques. Certaines personnes font tout ce qu’il faut pour être en forme et souffrent néanmoins de problèmes cardiaques pour des raisons héréditaires. La pharmacothérapie qu’exigent ces personnes est et demeurera nécessaire. Et puis, il ne faut pas se leurrer, ce n'est pas demain matin que la majorité de la population va se mettre à faire de l'exercice. Malheureusement... ]


Article précédent dans ce Bulletin
Article suivant dans ce Bulletin