Parution: juillet-août 2007

L'anesthésie pour être libre

Par Jean Michel Taub


Le Dr Serge Gilbert, anesthésiste, n’a pas peur de la différence. Surtout quand elle s’avère créative. Il n’a pas peur d’aller à contre-courant. Et il assume ses réussites. La carrure sportive, la bonne humeur et le sourire contagieux, il a pourtant choisi une spécialité qui ne permet pas de contacts prolongés avec les patients. Par contre, il exerce dans un champ de la médecine fascinant qui a connu des progrès parmi les plus spectaculaires de ce siècle.

Docteur Gilbert vous êtes anesthésiste et vous gérez votre propre clinique privée. Qu’est-ce qui vous y a amené?

En 1990, mon confrère André Martel a eu l’idée de regrouper plusieurs dentistes dans un même endroit, où les anesthésistes fourniraient l’équipement nécessaire et les dentistes, celui de la dentisterie. Il s’agissait d’aménager des locaux parfaitement adaptés à l’anesthésie dentaire. En quelque quinze ans, nous sommes passés de 1 000 à 2 000 anesthésies par année, pour des enfants dont l’âge varie entre 2 et 10 ans. Ces cas sont couverts par la RAMQ, selon une entente entre l'Ordre des dentistes et la Régie. Nous avons instauré un système de « ticket modérateur » ou plutôt de franchise.


Le Dr Serge Gilbert

Est-ce que ce type de collaboration serait une solution possible aux listes d'attente en milieu hospitalier?

Bien sûr. Les interventions d'un jour constituent jusqu'à 40 % des interventions dans certains hôpitaux. Les chirurgies comme celle de la cataracte, par exemple, drainent actuellement beaucoup de temps et d’argent alors qu'elles pourraient être effectuées hors des centres hospitaliers. La plastie légère, certaines mastectomies de réduction, la pose d'implants, toutes choses couvertes par le système de la santé, pourraient certainement être traitées de cette manière. L'engorgement serait réduit d'autant et cela permettrait de réaliser des économies au niveau hospitalier.

La « quote-part » associée à cette façon de procéder risque-t-elle de grever le budget d’une famille modeste?

Si je me base sur nos opérations actuelles, le coût anesthésique ne serait pas très élevé, peut-être 125 $ à 200 $ pour les médicaments. Cela ressemble un peu aux franchises que l'on retrouve dans un contrat d’assurance. On devrait d’ailleurs parler de franchise plutôt que de « ticket modérateur ».

L’économie est-elle conséquente?

Cela revient moitié moins cher. Et cette économie se répercuterait dans l'ensemble du système de la santé. Malheureusement, cela ne veut pas dire que les économies ainsi faites seraient nécessairement utilisées judicieusement. Nous aurions probablement droit aussi à une levée de boucliers de la part de certains syndicats craignant la disparition de postes occupés par leurs membres. C’est bien évidemment un problème politique.

De plus, il y a un risque qu'une majorité de médecins voient d’un mauvais œil la mise en place d’un tel système, simplement parce que nombre de gens ne se présenteraient alors plus à l’urgence. Cela sonnerait le glas de quantité d’actes médicaux et de la rémunération qui en découle. Tout ceci implique une profonde réorganisation, dans un corps de métier où les gens sont plutôt conservateurs, par tradition, et opposent une forte résistance.

Si votre exemple était davantage connu et étudié, est-ce qu'on ne pourrait pas s’en inspirer?

Notre exemple n’est qu’une des façons dont on peut procéder. La combinaison privé-public pourrait se développer de bien d’autres manières.

Comment êtes-vous parvenu à monter cette clinique? Est-ce une vocation de gestionnaire?

C’est arrivé parce que nos amis avaient de plus en plus de difficulté à pouvoir opérer à l’hôpital. À partir des années 1980, les dentistes – qui opéraient beaucoup à l’hôpital – ont subi de plein fouet la diminution des ressources. Ils nous ont proposé des avenues. À l’époque, nous opérions en bureau privé, surtout pour une clientèle adulte. Avec le temps, la demande s'est accrue du côté de la clientèle juvénile. Nous sommes restés fidèles à nos amis. Malgré une faible rentabilité, nous avons continué à travailler ainsi.

C'est en 1992 que j'ai pris connaissance de l'existence de la clinique du Dr André Martel et que j'ai pu constater l’intelligence avec laquelle il avait organisé celle-ci. J’ai été fasciné. L’aspect privé me plaît. Si nous devons acquérir du matériel indispensable à nos activités, il n'y a pas douze formulaires à remplir pour justifier la nécessité dudit matériel. Il suffit que je m’asseois avec mon associé et que nous décidions des achats à faire en fonction de nos besoins et de nos moyens. De toute façon, nous n’avons pas les moyens de faire des dépenses extravagantes; les contraintes financières sont les mêmes pour tous. Là où se situe notre liberté, c'est que nous pouvons obtenir ce que nous voulons quand nous le voulons, quitte à utiliser nos honoraires.

J’ai opté pour la médecine justement parce que c’est une profession libérale, je l'ai choisie pour être libre et autonome. Or, je me suis retrouvé en milieu hospitalier, là où cette liberté a été réduite progressivement jusqu’à disparaître complètement. Cette situation est très frustrante pour la majorité des médecins en milieu hospitalier. C'est l'une des raisons pour lesquelles, malheureusement, beaucoup démissionnent. Ils espèrent trouver davantage d'ouverture ailleurs...

Docteur Gilbert, pourquoi avoir choisi l’anesthésie?

C’est la seule branche de la médecine où le début et la fin sont aussi proches. Vous rencontrez votre patient avant l’opération, vous l’interrogez, vous étudiez son histoire, vous vous assurez d’avoir toutes les données en main, puis vous l’endormez. À la fin de l’intervention chirurgicale, vous l’amenez en salle de réveil, vous vous occupez de lui, et c’est terminé. Cela peut-être plus long dans le cas de douleurs, avec l’installation d’une épidurale continue ou d’un PCA, mais cela dépasse rarement 24 ou 48 heures. Et dans 98 % des cas, la fin est heureuse! C’est agréable. On accompagne un patient, on lui vient en aide et on est témoin du résultat dans l'immédiat.

L’anesthésie, c’est un peu comme une mélodie. Chaque médecin qui la pratique a sa propre façon de jouer la partition. Personne ne va intervenir dans notre façon de travailler, un peu comme pour le musicien dans un orchestre. Pourtant, chaque membre de l’équipe est solidaire des autres. Solidaire des patients aussi, solidaire lorsque tout se déroule bien tout comme lorsqu'il y a des complications, solidaire même au niveau des vacances. On travaille en groupe, on appartient à une petite famille, mais on est quand même indépendant. C’est l’idéal : on travaille comme ça nous plaît et on s'entraide les uns les autres. Comme médecin, on ne peut demander mieux.

L'évolution de l'anesthésie est un autre attrait important de cette discipline. Cela rejoint cette fascination que j'ai pour le monde de l'ingénierie. J'applique aujourd'hui des connaissances issues du génie industriel. C'est un pont extraordinaire pour moi.

L'anesthésie est un métier hautement symbolique : on agit à la frontière de la vie et de la mort...

C'est vrai. Par contre, c'est de plus en plus sécuritaire. Nous en connaissons bien davantage aujourd'hui. Il subsiste des mystères, bien sûr, mais nous maîtrisons davantage la science de l'anesthésie. Nous disposons de nouveaux produits anesthésiants, sans séquelles pour les patients.

L’anesthésie sert-elle d’amortisseur au choc opératoire?

Définitivement. C’est son rôle. Lorsque le Dr Laënnec opérait une jambe sur les champs de bataille napoléoniens, c’était à froid! L’âge moyen n’atteignait pas 30 ans à cette époque. On parle ici d’amputation, d'infection, d'épidémie. Le Dr Mendelsohn a décrit de nombreux cas d’anesthésie obstétricale où les femmes mouraient en vomissant dans leurs bronches. En fait, l’apparition des curares a été le premier grand pas en anesthésie. Cela a permis d’opérer dans les conditions optimales d'alors.

Les progrès réalisés depuis sont considérables. Bien des interventions chirurgicales localisées sous le nombril – au genou, à la hanche, les césariennes – ne nécessitent même plus l’endormissement, et ce, pour 80 % des patients.

Aujourd'hui, on peut faire des interventions chirurgicales dont on n'aurait même pas rêvé au début du siècle, comme les opérations à cœur ouvert et battant... C’est fantastique! Au début du siècle, on était loin d'entrevoir les grandes chirurgies digestives que l'on fait maintenant. Le curare n’était pas disponible à cette époque. Le seul fait de maintenir le patient en vie relevait de la performance! Dans ma pratique même, je n'utilise plus que deux des médicaments dont on se servait en 1976. Les autres ont changé. C'est tout dire...

Est-ce le recul des limites de la mort?

Oui. On en arrive au dilemme suivant : jusqu’où peut-on la repousser? Aujourd'hui, il est possible de faire un pontage à un patient âgé de 90 ans souffrant d'insuffisance cardiaque chronique. Devrait-on imposer une limite d'âge pour cette opération? Sans celle-ci, le patient est condamné à court terme tandis qu'il vivra probablement encore plusieurs années si on l’opère. Autre exemple : un patient très âgé souffre à la fois d’Alzheimer et de douleurs atroces à la hanche. Doit-on lui installer une prothèse totale? Doit-on continuer à offrir tous les services à tous? Voilà le genre de questions que soulève l’amélioration des techniques. Et viendra un jour où on ne pourra plus les éviter ou les contourner. ] 



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