Le Dr Christiane Lepage
Parution: mars-avril 2007

Souhaiter vieillir en douceur

Par Jean Michel Taub


Le Dr Christiane Lepage cumule les responsabilités. Omnipraticienne en médecine de famille, détentrice d'une maîtrise en épidémiologie, elle s'est tournée vers la gériatrie, à laquelle elle se consacre depuis une dizaine d'années. Elle a entre autres assumé la direction du département de médecine générale à l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal. Fille d'un diplomate, le Dr Lepage a gardé des voyages qu'elle a faits une ouverture d'esprit et une conscience des différences qui la servent tous les jours dans l'exercice de sa profession. Son intérêt pour les personnes âgées s'exprime avec chaleur. C'est avec réalisme et humanisme qu'elle entrevoit l'avenir de notre société vieillissante.

Serait-ce ses racines de globetrotter? Christiane Lepage a fait ses études de médecine sur trois continents! «Il faut dire d'abord que la majeure partie de mes études secondaires ont eu lieu en France. C'est en Côte d'Ivoire que j'ai débuté mes études de médecine, que j'ai poursuivies en France et complétées au Québec, à l'Université Laval. J'ai toujours aimé étudier. La longueur des études de médecine en faisait précisément quelque chose d'attrayant pour moi, malgré que j'en aie eu une vision quelque peu romantique au départ.»


Le Dr Christiane Lepage

Puis est venu le temps d'exercer la médecine. « J'ai choisi de débuter ma pratique au CLSC de Lotbinière-Ouest à Fortierville. De la vraie médecine générale… J'ai adoré ça! Nous assurions le suivi de tous les membres d'une même famille. À l'ordre du jour : grossesses, contraception, pédiatrie, visites à domicile, urgences, etc. Tout cela dans une ambiance des plus agréables, et ce, malgré que le CLSC ait été sous tutelle au moment où j'y ai fait mon entrée. J'y suis restée sept ans. C'est là, aussi, que j'ai commencé à m'intéresser aux personnes âgées.»

Le Dr Lepage a vécu en Afrique. Comme plusieurs le savent, la relation qu'ont les Africains avec leurs aînés est fort différente de la nôtre. Toutefois, elle affirme que son séjour là-bas n'a pas eu d'influence déterminante dans son choix de soigner les personnes âgées. «Nos aînés sont beaucoup plus nombreux et n'ont pas les mêmes problèmes. Dans la majorité des pays d'Afrique, la fécondité est plus élevée et l'espérance de vie plus courte. La situation est différente.

« Ce qui m'attire dans les soins aux personnes âgées, c'est davantage la complexité des cas et les interactions sociales que cette pratique suppose. Il s'agit d'une médecine globale, au confluent de la psychologie et de la biologie. On ne peut pas simplement découper une personne âgée en organes. Que l'on parle de la maladie d'Alzheimer, de problèmes cardiaques ou des séquelles d'accidents vasculaires cérébraux, cela a des répercussions immédiates sur la qualité de vie et l'autonomie de ces gens et sur la façon dont ils interagissent avec leur environnement. La dépendance physique ou affective que cela peut entraîner doit être prise en considération dans l'évaluation de leur santé.

« La prise en charge sera plus ou moins importante selon que la personne peut ou non aller faire ses courses, préparer ses repas, prendre ses médicaments, entretenir son intérieur, etc. Il y a autant d'approches différentes que de patients auxquels venir en aide. Outre les patients, il y a les aidants naturels. Il faut tenir compte aussi des différentes ressources disponibles pour assister les personnes âgées dans le besoin. C'est une médecine complète, variée et multidisciplinaire.»

L'un des buts de l'évaluation gériatrique du patient est de dresser un portrait fidèle de sa situation de façon à pouvoir lui proposer des outils qui amélioreront sa qualité de vie et lui procureront davantage d'autonomie. La complexité des problèmes rencontrés soulève un défi de taille : adapter les soins aux besoins spécifiques de la personne âgée. « Ainsi, au moment de prescrire un médicament, il faudra tenir compte de la fragilité possible de certains organes, les reins, par exemple. On n'envisagera donc pas de soigner une affection de la même manière que pour un patient dans la force de l'âge. Cela demande une attention de chaque instant pour chaque patient. On ne prescrira pas non plus d'antidépresseurs – considérant les effets des cholinergiques – sans avoir d'abord évalué le risque de confusion, de rétention urinaire et autres complications possibles.»

Son initiation à la gériatrie, le Dr Lepage la doit au Dr Claude Paradis, un des précurseurs de cette discipline au Québec. «Il m'a prise sous son aile tout au long de ma formation au CHUL. C'est lui aussi qui m'a proposé mon premier poste en gériatrie, à temps partiel, dans un centre hospitalier. Je lui en suis très reconnaissante.»

Ça ne fait pas si longtemps que la société québécoise est confrontée à l'augmentation des problèmes liés au vieillissement de la population. « En fait, c'est au milieu des années 1980 que cette prise de conscience a débuté. Des programmes de gériatrie ambulatoire et divers services ont alors été mis sur pied. Depuis, on tente tant bien que mal de répondre à la demande croissante des personnes âgées. Nous avons été amenés à développer nos connaissances dans le domaine des maladies neurodégénératives et autres pathologies dont sont plus particulièrement affectées les personnes âgées.» Mais il reste encore bien du chemin à faire, nous dit le Dr Lepage.

« C'est tout notre rapport à la vie, à la mort qu'il nous faut remettre en question. En Europe et en Amérique, la mort fait peur. On tente de la repousser toujours un peu plus, on la nie. Les actions prises par la médecine visent la plupart du temps à augmenter l'espérance de vie, mais sans nécessairement prendre en considération la qualité de celleci. On se berce de l'illusion que la mort arrive comme ça, tout bonnement, et on refuse de reconnaître qu'il peut s'agir de l'aboutissement d'un processus – le vieillissement – où les difficultés et problèmes de santé sont plus fréquents. »

Pour retarder, voire diminuer le risque d'être malade en vieillissant, le Dr Lepage mise sur la prévention. Les gens aujourd'hui sont davantage conscients des bienfaits de l'exercice physique et d'une saine alimentation. Les percées en pharmacologie permettent aussi de mieux se soigner. «Tout cela nous permet d'espérer vieillir plus en douceur, dit-elle. Mais il ne faut pas attendre. Il faut passer le mot et continuer de promouvoir la prévention. Il faut être solidaires les uns des autres aussi. La solitude et l'isolement sont des maux profonds.»

Les soins à la population vieillissante ne sont plus seulement du ressort des gériatres. En effet, les personnes âgées constituent une part importante de la clientèle des omnipraticiens et des médecins de famille. «Je me réjouis de l'ouverture dont font preuve ces praticiens. La pratique médicale du troisième âge peut être très exigeante – suivi plus serré des dossiers, plus grande disponibilté demandée, besoin d'écoute et vulnérabilité de la clientèle, visites à domicile, etc. – et parfois même rebutante. Mais elle est aussi très stimulante et satisfaisante, remplie de défis, de compassion et d'humanisme.»

De quoi sera fait l'avenir? «Au Canada, on prévoit que d'ici une quinzaine d'années, une personne sur cinq sera âgée de plus de 65 ans. En Europe, c'est déjà un fait accompli: 17 % de la population est du troisième âge. Même s'il est difficile de faire des projections assurées, on peut tout de même s'imaginer que les femmes ne déserteront pas le milieu du travail pour retourner à la maison. Il faudra quand même prendre soin de nos aînés. D'un autre côté, il se peut fort bien que les personnes âgées soient davantage en santé à ce momentlà. Les gens prévoient de plus en plus avoir une retraite active où ils travailleront à temps partiel, feront du bénévolat, prendront soin d'eux. Tout ceci peut contribuer à changer le visage du vieillissement, du moins en partie.»

C'est avec lucidité, mais aussi beaucoup d'espoir, que le Dr Christiane Lepage entrevoit l'avenir, le sien comme celui de la société dans son ensemble. ] 


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