| Le Dr Guy Dumas |
Parution: mars-avril 2007
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Un retour aux valeurs humaines |
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Par Jean Michel Taub |
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Même si elles ne sont pas expressément nommées, la persévérance et la fidélité sont certainement des éléments déterminants de la carrière du Dr Guy Dumas. Fidélité à sa région, dans laquelle il est revenu s'installer pour exercer, après des études à l'Université Laval, et persévérance face à la maladie qu'il doit affronter depuis plus de quinze ans. L'épreuve qu'il a rencontrée sur la route n'a certainement pas changé son approche de la médecine mais, nous dit-il, elle l'a rendu encore plus sensible à ses patients. À travers l'évocation des changements survenus ces dernières décennies, le Dr Dumas nous confie ici anecdotes et réflexions sur sa perception de l'évolution de la médecine. La sobriété de son discours est d'autant plus remarquable que cette même médecine n'est pas encore en mesure d'offrir des solutions à son affection. Dr Dumas : Je suis né ici, j'ai quitté pour aller étudier la médecine, puis je suis revenu. Je suis l'aîné de ma famille. Mon père était vétérinaire, et j'ai commencé très jeune à l'accompagner alors qu'il faisait sa tournée des agriculteurs. J'aimais aller avec lui, j'y tenais; j'avais même la prétention de l'aider... J'ai continué pendant plusieurs années, les fins de semaine et autres jours de congé. Je crois qu'il était content de présenter un de ses fils à ses clients (j'ai trois frères et une soeur). Quand je suis revenu m'installer comme médecin, certains de ses clients sont devenus mes patients. Parmi eux, quelques-uns me disent qu'en fait, c'est avec eux que j'ai commencé à faire de la médecine! |
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À la fin de ma première année de résidence en médecine familiale (résidence qui, à l'époque, n'était pas obligatoire), deux médecins de St-Léonard (d'Aston), que je connaissais bien, m'ont demandé de venir travailler avec eux. J'y ai donc fait un stage en juillet 1977. Ça s'est très bien passé. Les pressions sont devenues fortes pour que j'abandonne la résidence afin de me joindre à eux le plus vite possible. J'ai terminé des stages importants et j'ai joint l'équipe le 1e r octobre de cette même année (j’ai par la suite obtenu mon fellow du CMFC, en 1991). Depuis, je n'ai pas bougé!
Ce sont plutôt les gens qui changent… Les patients sont aujourd'hui plus exigeants, ils sont mieux informés. Le revers de la médaille, c'est que face à toutes ces informations, ils ne savent pas toujours lesquelles sont pertinentes et ils sont anxieux à tort. Cette abondance peut les induire en erreur. Ils exigent davantage des médecins et, jusqu'à un certain point, ils ont raison : la technologie est plus poussée et pointue qu'il y a vingtcinq ans, et ils sont en droit d'en bénéficier. Notre rôle consiste à les guider, à les orienter et même à leur expliquer pourquoi certains examens ne seraient pas utiles et quels autres le seraient, lorsque c'est le cas.
Cette plus grande variété de moyens améliore-t-elle la santé générale de la population ?
Dr Dumas : Les statistiques démontrent qu'il ne s'agit pas d'une équation directe. Il n'y a pas moins de maladies aujourd'hui. La population n'est pas en meilleure santé. Que l'on pense à la hausse de l'obésité ou à « l'épidémie » de diabète. Il est vrai qu'ayant revu les normes diagnostiques du diabète et qu'ayant diminué les valeurs dites acceptables, on a augmenté du même coup le nombre de patients considérés diabétiques. Bien sûr, on l'a fait parce qu'on s'est aperçu que des patients qui se trouvaient à la limite supérieure de glycémie développaient des complications à long terme. Avec ces nouvelles normes, on diagnostique le diabète plus rapidement et on tente de prévenir les complications possibles. D'un autre côté, cela multiplie le nombre de patients à suivre.
N'y a-t-il pas une dictature de la moyenne ?
Dr Dumas : C'est possible. Certains patients nous disent carrément : « Docteur, ma tension artérielle normale n'est pas celle que vous préconisez. Ma pression a toujours été à 160; lorsqu'elle est à 140, je ne me sens pas bien. » Il est certain que nous devons nous référer aux normes établies à la suite des études réalisées. Il faut bien suivre des guides de pratique… On tente de les appliquer tout en prenant en considération les particularités de chaque patient.
Le rapport entre médecin et patient a-t-il changé ?
Dr Dumas: Cela mérite qu'on se pose la question. Je dirais qu'en fait, c'est mon attitude qui a changé. Je suis devenu plus tolérant avec les années. Prenons l'exemple d'un patient âgé de 50 ans dont on vient de me confirmer qu'il est diabétique. Il devra suivre un régime et prendre des médicaments. Or, il vient tout juste d'être opéré pour cause de gangrène, mais ne connaît pas son état de diabétique. Je dois lui faire part de cette mauvaise nouvelle. Au début de ma carrière, j'aurais été quasi intraitable. J'aurais exigé de mon patient qu'il contrôle sa glycémie, sa tension artérielle, qu'il prenne ses médicaments tel que prescrit et qu'il suive rigoureusement sa diète. Avec les années, j'ai appris à être plus patient : je sais aujourd'hui qu'il y a une période pendant laquelle je vais devoir être plus tolérant, le temps que le patient fasse le deuil de son état de santé précédent. Il doit s'habituer à sa maladie et l'accepter. Ensuite seulement, je pourrai travailler avec lui de façon plus positive. C'est une chose que j'ai apprise avec le temps. Et cela améliore les chances de succès du traitement.
Est-ce que votre état de santé personnel entre en ligne de compte dans cette évolution ?
Dr Dumas : J'ai une sclérose en plaques qui évolue depuis dix-huit ans et qui, depuis sept ans, m'oblige à utiliser un fauteuil roulant. C'est alors que je faisais du ski, un de ces jours, que j'ai su que j'en étais atteint : je suis tombé quatre fois de suite sur une pente qui ne me posait aucun problème l'année précédente. J'étais incapable de maintenir mes jambes en extension : elles lâchaient! Bien sûr, j'ai consulté un collègue; mais déjà, je connaissais le diagnostic. J'avais eu des engourdissements à quelques reprises et noté d'autres symptômes révélateurs. Un neurologue l'a confirmé. J'étais alors chef du département de médecine générale de l'hôpital Sainte-Foy à Drummondville. Ma pratique comprenait la médecine familiale, l'hospitalisation, l'obstétrique, la pédiatrie, la psychiatrie, l'urgence et le bureau.
Je n'ai pas diminué mon rythme de travail, je me suis entêté à continuer. Il faut dire qu'à l'époque, il n'y avait pas de traitement sérieux contre la sclérose en plaques. Même l'interféron, apparu un peu plus tard, n'était efficace que pour certaines formes de la maladie, celles qui comportaient des poussées-rémissions. Il était sans effet sur les formes progressives dites primaires. J'ai continué à travailler deux ans de la sorte. C'est à ce moment-là que j'ai cessé de pratiquer à l'hôpital pour me concentrer sur ma pratique au bureau. Cela a été une période de transition très difficile. Un deuil que j'ai mis cinq ans à faire, parce que j'aimais toutes les activités que j'abandonnais ainsi. Je ne suis plus du tout dans le même état d'esprit aujourd'hui; bien que, tous les deux ou trois ans, je prends conscience d'une autre perte. Tout à coup, je me dis : «Tiens, il y a trois ans, je me déplaçais ici avec ma canne. Aujourd'hui, c'est en chaise roulante. » D'un autre côté, j'ai entrepris des activités auxquelles je n'aurais même pas pensé au début : j'ai recommencé à faire du ski grâce à une installation qui me permet de pratiquer ce sport avec ma chaise!
La confrontation personnelle d'un médecin avec la maladie change-t-elle la conception que l'on a de cette maladie? Est-ce qu'elle modifie la façon dont on perçoit la maladie chez le patient ?
Dr Dumas : Mon point de vue a changé. J'avais déjà beaucoup d'empathie envers mes patients; je pense en avoir encore davantage maintenant. Il y a eu aussi d'autres conséquences. Au début, lorsque mes patients se sont rendu compte que j'étais atteint d'une maladie chronique, j'en ai perdu beaucoup. Ils sont carrément passés dans le bureau voisin de mon collègue. Voir un médecin malade était pour eux inimaginable... C'est quelque chose qui m'a beaucoup touché. Mais, les années passant, et la pénurie de médecins étant, je suis toujours là! Aujourd'hui, je vois même revenir des patients qui étaient partis entre 1989 et 1991. La semaine dernière, une de mes patientes s'est exclamée : « Oh, Docteur, ça fait longtemps que je vous ai vu ! ». Eh, oui, depuis 1990 !
Est-ce que l'empathie est assez développée chez les médecins d'aujourd'hui ?
Dr Dumas : Elle n'est pas très répandue. Je serais porté à dire qu'il s'agit d'abord d'un problème de société, mais aussi d'enseignement de la médecine. Lorsqu'ils vont à l'université, les jeunes ont pour modèles des médecins qui ne pratiquent pas la médecine familiale, pas dans sa globalité. Les médecins qu'ils côtoient sont plutôt en charge de «mini-spécialités» : un patron en soins palliatifs, un autre en médecine d'urgence, un troisième en obstétrique, etc. On a morcelé les études médicales, de telle sorte que ces jeunes ne peuvent que difficilement s'identifier à de véritables médecins de famille. L'image que véhiculent ces «mini-spécialistes» ne correspond pas à la réalité du médecin de famille, à savoir celle d'un homme polyvalent dont la pratique touche à plusieurs domaines de la santé.
Recevez-vous des étudiants ?
Dr Dumas : En 1977, l'Université de Sherbrooke cherchait des milieux de stage pour les étudiants en médecine générale. C'est le Dr Roch Bernier qui s'occupait alors de ce dossier. J'avais convaincu mes collègues que nous pouvions nous en charger. Nous avons donc créé une unité extérieure au département de médecine familiale de l'Université et avons commencé à y recevoir des étudiants à partir de 1979. Aujourd'hui encore, cela a cours.
Êtes-vous optimiste quant à l'évolution de la médecine de famille ?
Dr Dumas : Plutôt optimiste, oui. Depuis 1992, je suis administrateur au Collège des médecins du Québec. Le Collège a mis sur pied une série d'ateliers sur la relation médecin-patient. Tout le monde est conscient des problèmes de communication à ce niveau et cherche à les résoudre. Au cours des dernières années, la médecine a beaucoup évolué sur le plan de la technologie, et je crois que l'on assiste aujourd'hui à un retour du balancier. Nous allons être témoins d'un regain d'intérêt pour les valeurs humaines, tant dans le milieu médical que dans la société en général.]
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