Le Dr Christian Clavel
Parution: janvier-février 2007

Le salut,comme une fable

Par Jean Michel Taub


Le médecin, le patient, la maladie et la mort. Ce pourraient être les personnages d’une fable; pourtant, on vous raconte ici une histoire vraie – celle du Dr Christian Clavel, omnipraticien à Trois-Rivières –, une histoire de foi, qui s’exprime tant dans son approche de la médecine que dans son engagement auprès de la communauté. C’est l’Armée du Salut qu’il a choisie pour apporter d’une façon plus large le soulagement de la souffrance. Son action humanitaire mérite mention.

« Le fait d’entrer au service de l’Armée du Salut m’a permis de mieux comprendre les raisons de la pauvreté dans notre société, explique le Dr Clavel. Certains sont démunis parce qu’ils sont malades, d’autres parce qu’ils ne savent pas s’organiser ou qu’ils ont des difficultés d’apprentissage, d’autres encore parce qu’ils ne trouvent pas de travail. À cela s’ajoute toute la problématique de la drogue et du jeu…»

Combien d’entre nous connaissons véritablement ce qu’est l’Armée du Salut? Nous en entendons parler pendant la période des Fêtes surtout, mais qu’en est-il autrement? «L’Armée du Salut est née à la fin des années 1800, à l’instigation de William Booth, nous informe le Dr Clavel. C’est une oeuvre protestante issue de l’Église méthodiste. C’est aussi une Église avec ses offices, ses sermons et ses chants. On y célèbre baptêmes et mariages. Mais il s’agit avant tout d’une oeuvre charitable orientée vers le soulagement des démunis. Le “S’’ des cols de nos uniformes rappelle l’essentiel de sa mission: soupe, savon et salut, c’est-à-dire fournir l’aide alimentaire, l’assistance matérielle et le prêche de la Bonne Nouvelle.»


Le Dr Christian Clavel

Qu’est-ce qui vous a amené à faire partie de cet organisme ?

« Je suis médecin depuis 1981 et je fais partie de l’Armée du Salut depuis 1994. C’est lors d’une formation en toxicomanie que l’Armée du Salut m’a invité à apporter ma contribution au volet médical des traitements. J’ai alors eu l’occasion de voir ce que faisait vraiment l’Armée du Salut, et j’ai décidé d’en faire partie. Cela s’est passé au mois de mars. J’ai été nommé sergent-major (un assistant de l’officier local en quelque sorte) au mois de juin. J’avais suivi par ailleurs une formation religieuse à l’institut Farel de Québec.

« Jusqu’à l’âge de 18 ans environ, j’ai été catholique romain pratiquant. Puis, j’ai mis cela en sourdine pendant trois ans. À l’Université de Montréal, il y avait un groupe biblique interconfessionnel, et c’est ainsi que j’ai renoué avec la dimension spirituelle. On y étudiait les Évangiles. C’était un lieu de rencontre des différentes confessions chrétiennes. Je suis ainsi retourné à ma religion originelle avant d’adhérer au protestantisme.

« Il faut dire que j’avais une mère pratiquante et que les questions religieuses m’avaient toujours intéressé. Même si je m’en étais éloigné un peu à 18 ans, cela n’était jamais bien loin. Un voyage en Italie avec visite des catacombes m’a porté à réfléchir à tout cela. Je me suis dit que je passais peut-être à côté de quelque chose. Sans la pratique religieuse, ma vie me semblait avoir peu de sens. Je suis donc entré en contact avec d’autres formes de christianisme. Chaque Église a sa personnalité. Le protestantisme me convient mieux.»

Qu’est-ce qui a déclenché cette quête spirituelle ?

« D’une part, les maladies m’ont toujours intéressé. Par contre, j’ai toujours été horrifié par la mort. Ce n’est pas pour rien que je suis devenu médecin! Pour moi, il s’agissait avant tout de combattre la maladie et de repousser la mort. Par ailleurs, la complexité de l’organisation de la vie et celle de l’univers me semblent témoigner de l’existence de Dieu. Il n’est tout simplement pas possible que ces merveilles partent de rien pour s’en aller vers le néant.»

Croyez-vous qu’il est indispensable d’avoir la foi pour être un bon médecin ?

« Non, je crois que l’on peut très bien être un bon médecin sans avoir la foi. Par contre, si vous avez la foi, cela vous met en contact avec la spiritualité de votre patient. Vous vous demanderez peut-être si votre patient a lui aussi un sens de l’éternité, vous vous interrogerez à savoir comment il conçoit la maladie, la mort. Cette dernière peut être particulièrement angoissante pour qui est convaincu qu’il n’y a rien après. À l’opposé, lorsque l’on croit que la vie continue après la mort, cela change tout. Ultimement, je crois que cela peut même changer la réponse de notre organisme à la maladie. De toute façon, cela nous rend plus calme. Savoir que Dieu est présent, qu’il nous aime et qu’il nous a pardonné ne peut qu’avoir un effet bénéfique.

« La maladie n’est pas là pour nous punir ou nous châtier. Néanmoins, sa présence peut nous faire réfléchir. Si vous avez la foi, vous aurez davantage tendance à vivre la maladie comme étant porteuse de sens, à vous questionner sur ce que vous avez à apprendre de cette situation, à vous demander ce que Dieu peut bien vouloir vous montrer, et comment il va vous aider à vous en sortir. Bref, si vous avez la foi, vous adopterez probablement une attitude de confiance en l’avenir, car vous ne serez pas seul et vous vous sentirez aimé. De façon neurobiologique et chimique, cela ne peut qu’avoir des effets favorables à la guérison.»

Est-ce que vous abordez avec vos patients le sujet de la spiritualité ?

« Il est certain que je ne parle pas de religion avec chacun de mes patients. Tout le monde ne s’interroge pas nécessairement sur le sens de ce qui lui arrive. Je n’ai pas à forcer les portes. Cependant, lorsque mes patients souhaitent en discuter et partager avec moi leur réflexion à ce sujet, je suis présent. J’ai choisi la médecine générale pour son approche holistique de la personne. La spiritualité en fait partie. Des patients se confient à moi parfois, comme à un confident; cette confiance est l’un des aspects les plus humains de ma profession. Au moment des épreuves, il n’est pas rare que l’on se pose des questions sur le sens de la vie. Et c’est mon lot à moi aussi. Lorsque je le mentionne à mes patients, c’est simplement pour leur montrer qu’il ne faut pas se laisser abattre et que l’on peut toujours espérer des jours meilleurs. Les défis nous permettent de grandir.»

Diriez-vous que vous mettez du baume dans la vie de vos patients ?

« Je dirais plutôt que je les amène parfois à reprendre contact avec leur spiritualité. Au Québec, dans les années 1930 jusque vers 1950, les gens étaient très religieux. Parmi les personnes âgées qui ont vécu cette époque, certaines ont oublié leurs prières. Or, celles-ci contenaient l’espérance de la résurrection du corps et de la vie éternelle. Lorsqu’elles les récitent à nouveau, ces personnes âgées y trouvent une source d’apaisement.

« Il n’y a pas que les gens malades qui ont besoin de spiritualité. Le problème de santé principal qu’entraîne l’absence de perspective d’éternité et le manque d’espérance, comme c’est le cas dans notre société actuellement, c’est la multiplication des dépressions. On prévoit que d’ici une vingtaine d’années, la dépression sera la deuxième maladie la plus fréquente dans le monde entier. Le Québec a le deuxième taux le plus élevé de suicide, après la Finlande. Pourquoi? Les jeunes n’ont plus d’assise religieuse. Dans les années 1930, malgré la crise économique et les difficultés de l’époque, les gens ne se suicidaient pas autant. Le tissu social était beaucoup plus serré et la foi était présente dans la vie des gens. L’être humain ne se résume pas à un code génétique. Il n’est pas fait que de chair ou d’atomes, il est fait d’esprit! Je pense qu’une personne qui se donne la peine de chercher finit par trouver des éléments de réponse qui vont lui faire du bien. Bien sûr, il faut persévérer.»

Vous parlez de l’absurdité de nos vies…

« Je m’explique: les valeurs contemporaines – l’efficacité, le profit avant tout, la course à la jeunesse éternelle, la négation de la vieillesse, le plaisir à tout prix – ne sont pas satisfaisantes. À 40 ou 50 ans, plusieurs d’entre nous commençons à nous poser des questions. Je suis assez optimiste toutefois; la génération des baby-boomers, à laquelle j’appartiens, celle de la “gratification immédiate’’, me semble se poser davantage de questions et montrer une certaine ouverture d’esprit face aux dimensions spirituelles de l’existence.»

Comment renverser la vapeur ?

« Eh bien, au-delà du discours, il y a l’action. Nous, médecins, pouvons contribuer à ce changement. Juste ici, à Trois-Rivières, les médecins savent que j’appartiens à l’Armée du Salut, que je rends visite aux détenus dans les prisons. Ils me trouvent au coin des rues pendant les Fêtes, agitant ma clochette, savent que je prêche le dimanche matin, que je m’occupe de la chorale. Je compte ajouter à cela la pastorale auprès des gens âgés. Cela ne veut pas dire qu’ils devraient faire comme moi. Néanmoins, je pense que globalement, les médecins ne sont pas suffisamment engagés dans la vie communautaire.»

Parlant d’argent, la quête est loin d’être une activité symbolique au sein de l’Armée du Salut.

«À Noël, l’an dernier, nous avons récolté 35 000 $ à Trois-Rivières. Proportionnellement, c’était plus qu’à Québec. Il faut dire que les gens s’entraident davantage au sein d’une petite communauté. Les fonds récoltés servent aux familles démunies, ils permettent de constituer les paniers alimentaires, d’habiller les prisonniers ou de les meubler lorsqu’ils sont libérés, de remplacer ce qui a été brûlé dans un incendie, de payer des lunettes lorsque que le service de bien-être social met plusieurs mois à les remplacer. Parfois, on va acheter les médicaments que le gouvernement refuse de payer.

« Mais cela ne s’arrête pas là. J’ai moi-même grandi dans un quartier où habitaient beaucoup de gens à revenus modestes et d’assistés sociaux. Lorsque je suis arrivé à l’Armée du Salut, j’ai retrouvé le monde de mon enfance d’une certaine manière. Et là, maintenant, je peux faire quelque chose. Mon cabinet est situé dans le quartier Saint-Philippe où vit une clientèle défavorisée.»

En terminant, qu’en est-il des médecins engagés, mais qui n’ont peut-être pas la foi ?

« Ce sont des gens que j’honore, comme toute personne engagée sur le plan social. Nous n’avons pas à partager les mêmes valeurs religieuses pour que nos actions soient bénéfiques pour notre prochain. Je trouve bien que l’on se donne à son prochain. Je vais au-devant de ces gens-là. Je pourrais même dire que je me colle à eux!» ] 


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