Parution: septembre-octobre 2006

PROFESSEURS VISITEURS DE L’AMLFC
Évaluation de la faculté de médecine de Conakry en Guinée

Par Bertrand Dumais*, MD


S'inspirant du modèle nordaméricain d’évaluation des facultés de médecine, la CIDMEF a rendu disponible un semblable exercice pour les facultés francophones d’Europe, d’Afrique et d’Asie. La démarche est volontaire et uniquement formative.

À l’automne 2005, j’ai participé, avec le support de l’AMLFC, à une commission d’évaluation de la FMPOS** (faculté de médecine, de pharmacie et d’odontostomatologie), présidée par le Pr Emmanuel Eben Moussi, du Cameroun. Nous répondions à une requête conjointe du ministère de la Santé et du ministère de l’Enseignement supérieur de Guinée. L’activité avait été souhaitée au préalable par le nouveau doyen et son équipe. Notre groupe était formé de trois Africains, d’un Européen ayant une expérience de travail en Afrique et en Asie, et d’un autre Canadien. Tous désiraient partager généreusement leur expertise en éducation médicale.


Le Dr Bertrand Dumais en compagnie de membres de la faculté de médecine de Conakry en Guinée

La République de Guinée

La Guinée est située en Afrique occidentale. Le pays a un territoire varié et suffisamment de cours d’eau pour être appelé le « château d’eau d’Afrique». Conakry, elle, possède un port sur l’Atlantique. On y retrouve le tiers de la réserve mondiale de bauxite. Il s’y ajoute d’autres ressources minières. L’exploitation de ces richesses demeure limitée et la population n’a pas droit aux bénéfices qu’on en retire. Le pays croupit sous les dettes; le marasme économique est navrant, avec un PNB inférieur à 500 $. Le chômage est endémique. Par contre, grâce à l’humour africain, les familles entassées dans les faubourgs continuent à discourir et à rigoler.

La population dépasse les huit millions d’habitants. Plus de 85 % d’entre eux sont de religion musulmane. Comme visiteurs, nous avons réalisé combien il est exigeant (pour eux) de travailler en observant un ramadan si rigoureux.

Le président est en poste depuis 1984, alors qu’il a remplacé le dictateur Sékou Touré. La Guinée est formée de trente ethnies, avec quatre groupes linguistiques majoritaires. Le français demeure la langue véhiculaire. Pendant que la plupart des pays frontaliers sont en proie à des luttes fratricides, le président a toujours réussi à mâter toute effervescence sur son territoire. Par ailleurs, il vit de façon mystérieuse et cachée.

Malgré une mortalité infantile désastreuse, la population est jeune: 45 % des gens sont âgés de moins de 15 ans. L’espérance de vie ne dépasse pas 50 ans. Les principales causes de consultations médicales et de décès sont le paludisme, le sida, les infections respiratoires et autres maladies infectieuses.

Une Faculté en difficulté

Plusieurs commissions locales avaient préparé un rapport sérieux et détaillé d’autoanalyse de leur faculté de médecine. Ce rapport interne se révélera une copie presque conforme de la réalité, comme nous avons pu le constater lors de nos rencontres avec des gens de différents paliers du milieu de la santé et notre propre visite d’évaluation. Voici un résumé de ce qu’il en est.

Une Faculté dépourvue.
Les salles de cours sont insuffisantes, en nombre et en espace, mal éclairées, sans support audiovisuel. Les laboratoires sont vides de tout matériel. Il n’y a pas de livres. La bibliothèque médicale a disparu. En Faculté, comme la leçon magistrale prédomine, on peut dire que la dictée est souvent le mode privilégié d’enseignement.

Une pléthore étouffant le système.
Il y a trop d’étudiants et pas assez de lieux d’hébergement, de locaux d’enseignement, de stages, d’enseignants, d’évaluations. De façon urgente, il faudrait réduire drastiquement les admissions par un numerus clausus restreint à au moins le tiers du nombre actuel. D’ailleurs, la Guinée produit trop de médecins. Le ratio est de 1 par 500 alors que l’Organisation mondiale de la santé recommande 1 par 10 000 pour l’Afrique. Dans un pays aussi pauvre, seul l’État a la capacité de rémunérer des soins. Comme l’État n’engage qu’un diplômé sur dix, plusieurs médecins se débrouillent en sourdine sans poste officiel.


« Malgré le contexte sociopolitique et économique difficile, le groupe des évaluateurs externes est confiant que la réforme est réalisable.»
– Dr Bertrand Dumais    

Des années académiques écourtées.
Chaque année, le calendrier scolaire est bousculé. Sa durée est immanquablement raccourcie par des perturbations sociales, des grèves étudiantes, des carences en locaux, etc. Les stages ont été réduits au point de rendre leur validité discutable.

Un cahier de l’étudiant périmé.
Le contenu et le déroulement du programme sont vétustes et nécessitent une réforme en profondeur avec définition de la mission, description d’objectifs, concordance des activités d’apprentissage et des modes d’évaluation, etc. La Faculté - dont le doyen est le Pr Moussa Koulibaly - est bien consciente de ce diagnostic.

Une Faculté qui peut s’en sortir

Malgré le contexte sociopolitique et économique difficile, le groupe des évaluateurs externes est confiant que la réforme est réalisable. Plusieurs points forts ont été identifiés.

La nouvelle équipe du décanat est dynamique et en bons termes avec le rectorat et les ministères de la Santé et de l’Enseignement supérieur. C’est cette équipe qui a sollicité et amorcé la démarche d’évaluation en vue d’une réforme.

Plusieurs noyaux prometteurs d’enseignants sont motivés et conscients des situations à corriger.

Au cours des dernières années, des précurseurs ont réalisé des ateliers de formation pédagogique. Ils sont conscients que ces activités sont le moteur de toute réforme d’un programme.

Durant notre visite, nous avons participé à une session de travail avec les représentants d’organismes internationaux: Organisation mondiale de la santé, Banque mondiale, Unicef, Fonds monétaire international, organismes d’Allemagne et de Russie. Tous savent qu’il y a pléthore (problématique) d’étudiants et comprennent que le leitmotiv « éducation pour tous » pour relever la scolarisation en Afrique ne peut s’appliquer comme passeport d’entrée automatique en médecine.

Également, lorsque les banques internationales exigent de sabrer dans l’excès de salariés de l’État, il est à considérer que ce couperet ne peut être utilisé sans discernement en médecine; les paysans sont trop pauvres pour se permettre une médecine privée. Espérons que les représentants présents pourront convaincre leurs dirigeants en haut lieu.

Utilité de telles visites

Il ne fait aucun doute pour nous que ces évaluations externes peuvent beaucoup aider. Ces visites, rencontres et recommandations viennent appuyer, valider, guider le noyau local dans sa démarche de changement. Elles supportent leurs demandes auprès du rectorat et des ministères. Elles fournissent des opportunités d’échanger avec les organismes internationaux pour mieux éclairer des situations. Elles offrent des occasions pour écrire et présenter des projets ciblés visant entre autres à solliciter des supports étrangers pour développer des stages en communauté tout le long du cursus. Même si l’évaluation est formative, la CIDMEF devra assurer un suivi périodique des correctifs mis en chantier. ]


* Le Dr Bertrand Dumais a été vice-doyen adjoint et directeur du programme des études médicales à la faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke.

 ** Membres de la commission d’évaluation de la FMPOS : les Prs Emmanuel Eben Moussi (faculté de médecine et des sciences biomédicales du Cameroun), président; Jean-Jacques Santin (secrétaire général de la CIDMEF), secrétaire; le Dr Bertrand Dumais (de l’Université de Sherbrooke); le Dr Jacques Frenette (de l’Université Laval); et le Pr Koffi N’Dakena (doyen de la faculté mixte de médecine et de pharmacie de l’Université de Lomé au Togo)

L’AMLFC a créé des liens avec la francophonie médicale dès sa fondation. De 1972 à 1980, l’AMLFC s’est dotée d’un comité des professeurs visiteurs pour supporter des missions d’enseignement par des médecins francophones canadiens dans des pays en voie de développement. Ces missions ont été réalisées à la fois en collaboration avec les associations médicales québécoises et, plus récemment, avec la CIDMEF (Conférence internationale des doyens des facultés de médecine d’expression française). La mission avec la CIDMEF cible entre autres des visites d’évaluation des facultés de médecine de la francophonie. Au cours des dix dernières années, l’action de l’AMLFC s’est fait sentir au Bénin, au Cameroun, au Gabon, au Laos, au Sénégal, au Togo, en Tunisie, au Vietnam et, dernièrement, en Guinée (à Conakry) où est allé le Dr Bertrand Dumais. Dr Louise Samson, présidente Comité des professeurs visiteurs de l’AMLFC


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