Le Dr Mathilde Barbeau
Parution: juillet-août 2006

Dire oui à l’espoir

Par Jean Michel Taub


Choisir librement une profession en dépit d’un handicap est plus facile et mieux accepté dans la société d’aujourd’hui. On le constate entre autres en médecine, où le Dr Mathilde Barbeau nous en offre un exemple dynamique.

Il n’en a certes pas toujours été ainsi. Elle a dû se heurter à plusieurs barrières avant d’être admise à la Faculté de l’Université de Montréal. Pourtant, c’est avec un optimisme remarquable qu’elle parle de l’ouverture de plus en plus grande du public. Elle s’exprime en connaissance de cause : atteinte de spina bifida à la naissance (elle se déplace grâce à des orthèses), devenue plus tard médecin de famille, elle ne cantonne pas ses activités à la médecine générale.

Les différents domaines dans lesquels elle pratique la stimulent et son sourire s’entend au cours de notre conversation. Malgré tout, elle ne laissera pas l’entrevue se terminer sans mentionner à quel point la vie conjugale et familiale sont essentielles à ses yeux pour maintenir un équilibre de vie.

« Même si c’est un ensemble de circonstances qui m’ont menée vers la médecine, mon désir s’est affirmé alors que j’étais en 5 e secondaire. J’ai reçu des soins médicaux dès mon plus jeune âge de même qu’à l’adolescence. J’ai vu en quoi consistait le travail des médecins. La médecine est un formidable cocktail de science et de contacts humains, et cela m’a fascinée.


Le Dr Mathilde Barbeau

« Ajoutez-y l’art d’appliquer ses connaissances différemment pour chaque patient… et le métier se révèle vraiment passionnant. Les choses se passent rarement comme dans les livres. Chaque personne est différente: pour des problématiques similaires, on peut avoir affaire à des symptomatiques différentes; c’est chaque fois un nouveau défi.

« Je n’ai pas été hospitalisée souvent, mais le suivi médical dont j’ai fait l’objet m’a permis de toucher directement au monde médical, dont celui de la réadaptation. Le contact avec les médecins qui m’ont soignée m’a donné envie de travailler dans le milieu de la santé. Mon orthopédiste, le Dr Louis Roy, y a contribué tout particulièrement en me donnant l’exemple d’un médecin passionné par son métier. »

Ce ne sera toutefois pas une spécialité qui attirera le Dr Barbeau. « C’est la diversité de la médecine de famille qui m’a séduite. C’est la seule discipline qui permet la prise en charge du patient de manière globale, et c’est l’un de ses grands attraits. Par ailleurs, j’avais vu quel genre de travail mon médecin de famille accomplissait et je me disais que je serais capable de répondre aux exigences physiques de cette pratique.»

Revenant quelques instants sur son enfance, Mathilde Barbeau explique: «Quand on est jeune, la cellule familiale représente la société pour l’enfant. J’étais comme tout le monde; ce qui comptait, c’était l’image que mes parents avaient de moi et, bien sûr, celle que j’avais de moi-même. J’ai un seul frère et nous formons une petite famille très unie. Je considère avoir de la chance. Je ne m’inquiétais pas tellement de la façon dont mon handicap pouvait être perçu par les autres.

« Aujourd’hui, je trouve que la société est davantage ouverte aux gens qui ont un handicap, et ce, même s’il subsiste encore des barrières au niveau des mentalités et sur le plan physique (déplacements difficiles, lieux de travail non adaptés, etc.). Il faut reconnaître cependant que beaucoup de progrès ont été réalisés ici comparativement à ce qui a été fait à ce jour en Europe. De plus en plus de bâtiments sont adaptés aux personnes ayant un handicap physique.

« Heureusement, je n’ai pas été souvent l’objet de préjugés. Je suis toujours étonnée de constater combien certaines personnes peuvent faire preuve d’étroitesse d’esprit. Cela me touche encore plus lorsqu’il s’agit de réflexions de gens qui travaillent auprès d’une clientèle souffrant de déficience physique.»

Un exemple ?

« Bien sûr! En voici un: "Écoute, tu es en fauteuil roulant; il serait peut-être mieux que tu fréquentes des gens qui se déplacent aussi en chaise roulante." Je bondis lorsque j’entends cela! Ce n’est pas parce qu’une personne est en fauteuil roulant qu’elle a automatiquement les mêmes goûts que quelqu’un d’autre se trouvant dans la même situation qu’elle… Elle peut très bien s’entendre avec une personne qui n’a pas de handicap...

« La façon dont la société considère les gens présentant une déficience physique est double. D’une part, il y a une nette ouverture d’esprit, absente il y a 60 ou 80 ans, et d’autre part, il y a ce côté "politically correct" qui porte les gens à refuser d’appeler les choses par leur nom. Les handicaps sont toujours tabous.

« Âgée de 31 ans, je n’ai pas été confrontée à la fermeture qui avait cours il y a plus de 50 ans à l’égard des personnes ayant un handicap. Je ne me suis pas heurtée à des obstacles insurmontables. Ma première grande déception a été le fait de ne pas être admise à la faculté de médecine de l’Université Laval. J’ai alors choisi d’étudier en psychologie en attendant, tout en continuant de m’inscrire en médecine chaque année. Mais sans succès.

« Lorsque j’ai eu complété mon baccalauréat en psychologie, j’ai tenté ma chance à l’Université de Montréal, où j’ai été admise dès ma première demande. J’en suis reconnaissante. En fait – mon professeur d’embryologie me l’a appris par la suite – la décision avait été prise d’accepter, à dossier académique équivalent, certains étudiants ayant une espérance de vie limitée ou souffrant de déficience physique ou d’une maladie mentale.

« Cela n’a pas toujours été évident. Je marche avec des orthèses et des béquilles depuis l’âge de 2 ans pour pallier le manque de force de mes jambes; certaines choses étaient donc plus compliquées pour moi. Mais j’ai eu la chance de rencontrer des médecins accueillants et ingénieux. Ils étaient très créatifs : pour m’éviter de toucher mes béquilles entre le lavabo où l’on se lavait les mains et la table d’opération, on me mettait sur un diable et j’y étais attachée le temps de l’opération pour être sûre de ne pas tomber. J’ai aussi adoré ma résidence à la Cité de la santé de Laval où j’ai rencontré des gens extraordinaires.»

Quant aux patients du Dr Barbeau, ils ont en général une attitude neutre. S’ils remarquent son handicap, ils ne lui en parlent pas directement. Sauf celui-ci, au moment d’être opéré, qui lui a confié: «Vous savez, docteur, je me suis dit que si vous avez surmonté ce qui vous est arrivé, je vais trouver la force de me remettre de mon opération.» Et le Dr Barbeau d’ajouter : « Les malades se préoccupent d’abord de leurs problèmes. Je donne aussi priorité à leurs problèmes, car je suis leur médecin.»

La diversité que recherchait le Dr Barbeau en médecine générale a été encore multipliée par le choix qu’elle a fait d’exercer dans plusieurs domaines.

« Je travaille dans quatre domaines différents : en soins prolongés, en médecine familiale (bureau privé à Saint-Romuald), en réadaptation (au Centre de réadaptation en déficience physique Chaudière-Appalaches) et en pharmacologie (je participe à des études pour une compagnie privée).»

Pourquoi cette variété? «J’aime beaucoup les soins prolongés et la médecine interne, prendre soin de personnes gravement atteintes; mais j’aime aussi rendre ce que j’ai reçu, et cela, je le fais en réadaptation. Par ailleurs, je trouve très important de faire de la prévention, et j’atteins cet objectif en médecine familiale. Quant aux études pharmacologiques, elles me permettent de me familiariser avec un vaste éventail de données qui sont fort utiles en clinique.

« J’ai donc quatre types de pratique à mon actif. Si je devais mettre fin à l’une d’entre elles, cela me manquerait certainement... La pratique de la médecine exige un grand investissement personnel à l’égard des patients, requiert beaucoup de temps et nécessite que l’on se consacre également à sa propre formation continue. Il doit y avoir un pendant à toutes ces exigences, et pour moi, il s’agit de ma vie familiale et de mes activités non professionnelles. C’est primordial.»

Revenant aux améliorations que l’on pourrait apporter à la situation des gens souffrant d’un handicap, le Dr Barbeau n’hésite pas une seconde à conclure avec conviction : « Il faut permettre à ces gens de nous surprendre. Quand un patient déclare qu’il est capable de faire telle ou telle chose, il faut lui laisser la possibilité de la réaliser. Il sait de quoi il parle; il n’a pas besoin qu’on lui impose davantage de limites. Les pronostics sont importants, car ils peuvent aider la famille à planifier différents aspects de l’avenir. Mais en aucun cas, ils ne doivent devenir un carcan.» ]  


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