Parution: juillet-août 2006

LA MÉDAILLE DU MÉRITE 2006 DE L’AMLFC ET LA BOURSE BANQUE NATIONALE DE L’EXCELLENCE
Au Dr Pierre Audet-Lapointe

Par Jacques Lafontaine


L’être engagé ne recule pas

Pierre Audet-Lapointe a poussé, selon son expression même, dans la pépinière de la Petite Patrie de Claude Jasmin, où de nombreuses vedettes en devenir des arts, des lettres et des sciences ont joué aux Indiens ou à la marelle. Enfance heureuse ? Oui, stimulante même, dans un milieu familial propice à l’apprentissage. Moins, cependant, en dehors des murs rassurants de sa maison natale du quartier Villeray.

Élève du primaire à l’école qui occupait le coin des rues Crémazie et Boucher, le petit Pierre Audet-Lapointe se sent vite égaré dans la cour des grands, celle où des adultes jouent au vrai jeu de la guerre. À l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, tenants de la conscription et opposants se livrent à un absurde duel, particulièrement cruel pour le tout jeune Pierre. Imaginez: son père porte l’uniforme et le titre de commandant du Centre de recrutement de l’aviation canadienne. Autant cette distinction stimule la fierté du gamin et l’admiration de nombreux proches, autant elle attise la hargne des anti-guerre. Le garçon apprendra que les adultes ne font pas toujours la part des choses: il ne comptera bientôt plus les retenues, enfermé à genoux dans les toilettes. Le Dr Audet-Lapointe décrit aujourd’hui avec le sourire cet insensé et curieux temps.

Des parents compréhensifs l’inscrivent comme élève au Mont Jésus-Marie. Le voilà pensionnaire. Et malheureux. La cloche ahurissante du matin et les bains avec maillot ont vite raison de son courage, de sa patience et de celle de la direction, qui lui indique bientôt la sortie. Contrairement à nombre de ses camarades, il ne rêve pas de devenir policier ou pompier. Il ne veut pas non plus porter la soutane. Le jeune Pierre Audet-Lapointe des années 1940 n’a pas de plan de vie enfantin, probable ou non. Comment songerait-il à faire son lit quand les draps de l’école l’étouffent ?


Le Dr Pierre Audet-Lapointe

Collégien et militaire

Le salut vient du Collège Jean-de-Brébeuf. Il y vivra des années heureuses dans un milieu enrichissant, de la classe d’Élément français à la fin du Cours classique. Entre une mère assurée, capable de taper du poing sur le bureau du gérant unilingue anglais de chez Eaton et un père solide et adulé, Pierre Audet-Lapointe se fraie avec aplomb sa propre voie. Il n’en déviera pas.

Est-on surpris de le retrouver dans le Corps des élèves officiers cadets alors même qu’il occupe un banc d’école à Brébeuf ? Et pourquoi l’infanterie, la lie des disciplines militaires selon l’opinion répandue ? Pourquoi pas l’aviation ? «  Pour former mon caractère  », plaide-t-il, du haut de ses 17 ans, auprès de son père qui lui donne sa bénédiction. Il se fraiera un chemin jusqu’au titre de lieutenant dans le régiment de réserve Les Fusilliers de Mont-Royal. Aujourd’hui, le Dr Audet-Lapointe décrit sa courte mais intense carrière militaire comme un des éléments déterminants de ses choix de vie.

Et arrive la médecine

L’année 1955 voit le jeune homme de 20 ans s’inscrire à la faculté de médecine de l’Université de Montréal. Il étonnera encore en décidant de suivre des cours d’histoire en parallèle. Pourquoi ? Probablement l’influence du père, ce héros, petit employé francophone du CP, confiné à des emplois de subalterne en raison de sa langue et de ses origines, et devenu commandant du Centre de recrutement de l’aviation canadienne pendant la Deuxième Guerre mondiale, puis commandant du camp militaire de Saint-Jean.

Jeune adulte, Pierre Audet-Lapointe veut comprendre quelles sont ses racines et quel arbre elles nourriront. L’histoire pour se connaître. La médecine, comme profession autonome, pour s’accomplir. Tout est en ordre.

La révélation

Diplôme de médecine de l’Université de Montréal en poche, le Dr Audet-Lapointe se lance, en 1960, dans une aventure parisienne, comme observateur étranger. À l’époque, il veut devenir chirurgien cardiaque. Son premier contact avec un illustre mandarin de la médecine française, Godard d’Allaines, le rebute. Tant de mépris non dissimulé le révolte. Il n’y aura pas de deuxième rencontre.

À la Sorbonne, une affiche attire son attention. Elle annonce un cours en hystérosalpingographie au centre Antoine Beclère. Il s’inscrit. L’accueil est d’autant plus sympathique qu’on y connaît et apprécie le Dr Arthur Magnan, un de ses patrons à l’Université de Montréal. Au cours des mois subséquents, le Dr Audet-Lapointe est invité, à son grand bonheur, dans les plus prestigieuses cliniques de gynécologie de France. Il a trouvé sa voie médicale.

Un retour actif au bercail

De retour au pays, le Dr Pierre Audet-Lapointe s’inscrit au tronc commun en chirurgie à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont. C’est le passage normal dans le contexte de l’époque qui ne permet pas l’accession directe à la spécialité de son choix. Puis, à sa joie et à sa grande fierté, il franchit les portes de l’hôpital Notre-Dame, le saint des saints de la gynécologieobstétrique. Un rêve s’accomplit, un autre va naître. Ainsi s’accrochent les uns aux autres, en séquences logiques, les morceaux de sa vie.

Plus que l’obstétrique, la gynécologie attire le jeune médecin. De trois sous-spécialités – le cancer, la périnatalogie et la fertilité – il choisit la première. L’ancien militaire brûle d’envie de s’attaquer à ce tueur en série qui a ravi la vie de sa jeune belle-soeur de 29 ans.

Les fondations d’une Fondation

En plein travail de traquer le cancer et d’en traiter les victimes, le Dr Audet-Lapointe s’inquiète du sort des patients des régions éloignées des grands centres, devenus Montréalais ou Québécois de courte adoption pour des fins d’investigation ou de traitement de radiothérapie. Souvent incapables de trouver un lit d’hôpital pour les accueillir, ces malheureux transférés logent qui chez un parent, qui dans une chambre de touriste, avec ce que cela comporte d’inconfort et d’inquiétude exacerbée.

Le Dr Audet-Lapointe accepte mal que ces patients québécois transplantés de leur cellule familiale à un milieu de vie étranger ne puissent, contrairement à leurs égaux dans la maladie du reste du Canada, choisir un refuge et un environnement rassurants, adaptés à leur besoin d’appui. Il supporte mal que le Québec ne puisse se doter d’une Fondation sur le modèle de la Ontario Cancer Research and Treatment Foundation ou de la British Columbia Cancer Foundation. Mais la réforme consécutive au rapport Castonguay vient à l’époque de statuer que, par exemple, le cancer du poumon relève strictement des pathologies pulmonaires et que le cancer du rein est fiché comme pathologie rénale.

Pierre Audet-Lapointe est têtu. Il entraîne avec lui quatre confrères médecins persuadés que le cancer, quelle que soit sa forme, commande une contre-attaque massive. La création d’une Fondation leur apparaît essentielle. Qu’ils soient perçus par les uns comme les gens de Notre-Dame et par l’hôpital Notre-Dame comme des infidèles, favorisant une vue d’ensemble du cancer, n’y changera rien. Déterminé à travailler avec, et seulement avec des gens dont la pensée est positive, le gynécologue traqueur et pourfendeur du cancer crée, en 1979, la Fondation québécoise du cancer. Sans réel argent. Tout à la fortune du pot.

Les hôtelleries de la Fondation

Première étape du plan d’attaque anti-cancer : la création d’une hôtellerie, d’abord montréalaise, qui recevra – obligatoirement près d’un centre de traitement – des patients autonomes, déracinés temporairement de leur milieu de vie normal.

Ni médecins, ni infirmières, ni autres professionnels de la santé ne sont en fonction à l’hôtellerie de Montréal, non plus qu’à celles de Sherbrooke, de Trois-Rivières ou de Gatineau, dont l’établissement a suivi. Aucun des 126 lits actuels ne donne accès directement au téléphone ou à la télévision. Les échanges personnels, moins réductifs que le confinement volontaire et la solitude, sont favorisés. Une visite rapide et impromptue confirme la pertinence de ces doux règlements: les clients de l’hôtellerie de Montréal de la Fondation québécoise du cancer ont le sourire et la parole faciles. La Fondation possède aussi à Québec un imposant centre de documentation offrant au public une bibliothèque virtuelle riche de 5 000 titres de vulgarisation sur le cancer.

Sans hésitation, le Dr Audet-Lapointe identifiera la création de la Fondation québécoise du cancer comme le haut fait de sa vie de médecin jusqu’ici. Quel mot définirait le mieux sa carrière ? Il hésite. « Réussite  », finit-il par suggérer avec une certaine gêne. Et il explique: « J’ai en fait réussi à atteindre les buts que j’avais identifiés comme essentiels à partir des deux devises qui ont guidé ma vie. Celle, courte, précise et directe du Collège Jean-de-Brébeuf : engagés; et celle des Fusilliers de Mont-Royal, qui invite à ne jamais reculer. »

Des rêves

Pierre Audet-Lapointe souhaite l’installation d’un centre de documentation et d’un musée de l’histoire de la médecine du Québec. « Pourquoi pas dans un lieu historique comme la maison du fondateur de l’hôpital Notre-Dame, le Dr Emmanuel Persillier-Lachapelle ? »

Enfin, l’instigateur de la Fondation québécoise du cancer ne surprendra pas en souhaitant, de toute la force de ses réalisations passées et présentes, l’implantation d’une véritable agence québécoise vouée à la lutte globale contre le cancer.

La Médaille du mérite de l’AMLFC

En remettant au Dr Pierre Audet-Lapointe la Médaille du mérite 2006, à laquelle s’ajoute la bourse Banque Nationale de l’excellence (de 5 000 $), l’Association des médecins de langue française du Canada veut souligner d’un trait indélébile sa lutte de tous les instants contre le cancer et sa promotion de la cancérologie dans son aspect médical et social, concrétisée par la création de la Fondation québécoise du cancer.

Comment reçoit-il cette distinction ? Avec la joie et la fierté de voir le travail d’une vie reconnu par ses pairs. Le Dr Audet-Lapointe partage cet honneur avec son épouse, Lyette Chartrand, et ses quatre filles: Mylène, conseillère en gestion de la qualité – direction de la gestion qualité performance au CHUM; Marika, psychologue au département de radio-oncologie de l’hôpital Notre-Dame du CHUM; Valérie, criminologue; et Catherine, diplômée des HEC. ] 


Le Dr Pierre Audet-Lapointe

Le Dr Pierre Audet-Lapointe  
Le Dr Pierre Audet-Lapointe a fait ses études postdoctorales en obstétriquegynécologie muni de ses certificats de spécialiste du Collège des médecins du Québec et du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada (1966) et de fellow (1967). Il a complété sa formation par une surspécialisation en cancérologie gynécologique à l’hôpital Notre-Dame de Montréal (de 1966 à 1967) et au Memorial Hospital for Cancer and Allied Diseases de New York (de 1967 à 1968). Il a oeuvré ou oeuvre toujours au sein des associations et organismes suivants: l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec; le comité de discipline du Collège des médecins du Québec; la Société des médecins experts du Québec; la Fédération des obstétriciens et gynécologues de langue française; la Fédération internationale des gynécologues et obstétriciens; la Fondation Lucie et André Chagnon; le conseil d’administration du Palais des congrès de Montréal; la Commission des lésions professionnelles. Il a publié 37 articles à titre d’auteur principal et a participé à l’écriture d’une douzaine d’autres comme coauteur. Entre autres prix et distinctions, il est devenu, en 1995, Médecin de coeur et d’action et a reçu la médaille de l’Ordre du mérite de l’Association des diplômés de l’Université de Montréal. Il est membre de l’Ordre du Canada.

Le vaisseau amiral ne répond plus

Se livrant à une pause politique, le Dr Pierre Audet-Lapointe émet un voeu qui – il le sait bien – résisterait vraisemblablement aux efforts mêmes de la plus foudroyante des baguettes magiques: la remise à flot du vaisseau amiral de la médecine hospitalière québécoise, l’hôpital Notre-Dame, sabordé par le manque de vision des gestionnaires de la santé et l’incurie générale.

Pourquoi pas un seul centre hospitalier universitaire à Montréal, doté des meilleurs équipements, animé par la crème des professionnels de la santé et reconnu, de ce fait, internationalement ? demande-t-il. Un centre unique dont la liste des médecins se construirait à partir des réponses à des appels de candidature aussi précis que pointus; où les médecins recrutés recevraient salaires et avantages sociaux; un centre renommé comme le fut l’hôpital Notre-Dame à cette époque où parmi les meilleurs médecins étrangers choisissaient d’y venir en stage ou d’y établir leur pratique et où certains des meilleurs étudiants en médecine des pays développés venaient se former.

En exprimant ce rêve qu’il sait tout évidemment irréalisable, Pierre Audet-Lapointe ne peut s’empêcher de déplorer l’ouverture prévisible des frontières médicales québécoises à des médecins étrangers formés de manière inadéquate. Selon lui, la médecine d’ici ne risque que de perdre en ouvrant ses portes tous azimuts. Déjà que le Québec, dit-il, a perdu de brillants confrères, déprimés de ne pouvoir pratiquer leur art dans des conditions médicales idéales, ou tout simplement décentes. Il note avec plaisir que l’enseignement de la médecine au Québec demeure d’une qualité peu égalée dans les pays développés, mais il remarque du même souffle que la qualité de l’environnement et, conséquemment, les mérites de la pratique médicale québécoise stagnent, faute de volonté politique.  


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