Le Dr Linda Landry
Parution: mai-juin 2006

Humaniser la médecine

Par Jean Michel Taub


« Dans le domaine de la santé, on a l’impression qu’il n’y pas de différence entre la situation d’aujourd’hui et celle d’il y a 25 ans. Nous souffrons toujours du même manque de ressources. Il faut considérer les programmes que l’on veut implanter comme les ordonnances que l’on rédige et en vérifier les effets », raconte le Dr Linda Landry, omnipraticienne à Notre-Dame-du-Lac.

Le Dr Landry se définit comme une «fille de région» et sa fidélité au coin de pays où elle a vécu son enfance et son adolescence ne se dément pas. Dès la fin de ses études en médecine, elle est revenue s’installer à Notre-Dame-du-Lac. Témoin actif de l’évolution de la médecine au cours des 25 dernières années, le Dr Landry nous livre avec justesse sa vision de la médecine en région, indique clairement ce qui est important et ce qui l’est moins, et nous fait part des problèmes qui se posent aujourd’hui.

« Lorsque j’ai commencé mes études supérieures, il n’y avait pas beaucoup de femmes en médecine. Depuis ma tendre enfance, je voulais travailler dans le domaine de la santé. J’ai eu pour exemple ma mère, qui était préposée aux bénéficiaires, et j’ai vu combien elle était dévouée. Cela m’a inspirée. Native du Temiscouata, je souhaitais m’y établir à la suite de mes études. J’aime les sciences; au départ, je croyais devenir infirmière. Mais une fois arrivée au cégep, j’ai côtoyé des camarades qui voulaient devenir médecins, et c’est en discutant avec eux que j’ai réalisé que j’aurais davantage d’impact sur la santé des gens en tant que médecin. Je me suis donc inscrite en médecine à l’Université Laval.


Le Dr Linda Landry

« Lorsque j’ai commencé mes études supérieures, il n’y avait pas beaucoup de femmes en médecine. Depuis ma tendre enfance, je voulais travailler dans le domaine de la santé. »
– Dr Linda Landry

« À l’époque, l’enseignement n’était pas aussi pratique qu’il l’est aujourd’hui. La première année a été difficile pour moi; d’une part, c’était la première fois que je m’éloignais de ma région natale et d’autre part, on abordait l’étude (quelque peu abstraite) des sciences fondamentales. En troisième année, les choses ont commencé à être beaucoup plus passionnantes: nous avions enfin des contacts avec les patients. À la fin de mes études, je suis revenue travailler au centre de santé Notre-Dame-du- Lac. J’étais heureuse.

« Je connais une grande partie des gens qui habitent dans ma région; chaque communauté regroupe environ 3 000 habitants et elles forment mon milieu. Mes collègues – tous des hommes – m’ont très bien accueillie. Au départ, certains patients masculins ont émis quelques réserves relativement aux soins que je pourrais leur donner, mais cela n’a pas duré. Les mentalités ont évolué. Quelques années plus tard, une collègue est venue elle aussi s’établir dans la région. Bien sûr, dans une petite communauté comme la nôtre, on ne retrouve pas le même anonymat que dans les grandes villes: médecins et patients se croisent régulièrement au supermarché ou ailleurs. On arrive toutefois à respecter l’intimité des uns et des autres.»

En 1979, l’hôpital où pratique le Dr Landry comprenait 50 lits. Aujourd’hui, ce nombre est réduit à 35. Plusieurs examens se font à l’extérieur et il a fallu faire avec les coupures budgétaires. Trente-cinq lits pour l’hospitalisation, donc, et une quarantaine pour les soins prolongés. La MRC regroupe 22 000 habitants. Par contre, compte tenu de la proximité de Rivière-du-Loup et d’Edmunston, elle dessert également ces populations.

Interrogée sur le bilan que l’on pourrait dresser des soins médicaux offerts dans sa région, le Dr Landry commence d’emblée par nommer les éléments positifs. « Nous avons maintenant accès à toute une équipe de spécialistes à Rimouski et à Rivière-du-Loup. Nous ne sommes donc plus limités lorsque vient le temps de demander des investigations plus approfondies. Auparavant, on devait soupeser chaque cas, déterminer s’il était essentiel que tel ou tel patient aille consulter un spécialiste à Québec. Aujourd’hui, nous avons même la chance de voir des collègues venir chez nous pour offrir leur expertise à la population. Nous avons droit à une aide considérable.»

Le coup de coeur du Dr Landry pour l’omnipratique est toujours aussi vif. « J’aime la diversité qu’offre la médecine générale. Je ne me verrais pas être dermatologue ou cardiologue et devoir me consacrer uniquement à un type de pathologie (maladies de peau ou maladies cardiaques, par exemple). Malgré que la population de Notre-Damedu- Lac ait vieilli depuis le moment où j’ai commencé à y pratiquer la médecine, il n’en demeure pas moins que ma clientèle est toujours variée. Et même si je n’y travaille plus aujourd’hui, je dois admettre que j’ai beaucoup aimé ces 22 années où j’ai oeuvré à l’urgence. J’ai aussi fait de l’obstétrique, j’ai été coroner, j’ai touché à l’hospitalisation et à la santé au travail. Bref, j’ai fait un peu de tout.»

Par contre, le Dr Landry trouve que la pratique médicale n’a pas été bonifiée autant qu’on le prétend. «Je ne vois pas de différence majeure entre la pratique d’aujourd’hui et celle d’il y a quinze ou vingt ans. Certes, l’évolution de la médecine a permis de solutionner quelques problèmes, mais nous faisons face aux mêmes soucis qu’alors. Et j’ai nommé: le manque de ressources.

« Les médias affirment haut et fort qu’il faut donner plus de service aux patients. Il ne suffit pas de le dire, il faut vraiment le faire! J’ai l’impression que l’on a visé trop haut, qu’on a vu trop gros. Avec le développement de structures gigantesques, les médecins ont peu à peu perdu le contrôle de leur pratique. Les patients se retrouvent loin derrière. Je ne sais pas après quoi courent tous ces administrateurs. La médecine, en elle-même, est très bien. C’est la gestion de la médecine qui pose problème. C’est l’organisation qui est déficiente. Cela n’est d’ailleurs pas unique au milieu de la santé. Les gens qui oeuvrent dans le domaine de l’éducation se plaignent des mêmes contraintes.»

L’ordinateur, les répondeurs téléphoniques et autres outils du bureau d’aujourd’hui n’ont-ils pas facilité la tâche du médecin? « Tout ce que cela a changé dans ma vie professionnelle, c’est de réduire les contacts humains. Mis à part la suppression de nombre d’emplois qui a découlé de l’utilisation de ces outils, a-t-on vraiment réalisé des économies (de temps, d’énergie et d’argent) en procédant ainsi? Permettez- moi d’en douter.


« J’aime la diversité qu’offre la médecine générale. Je ne me verrais pas être dermatologue ou cardiologue et devoir me consacrer uniquement à un type de pathologie. »
– Dr Linda Landry  

« La tendance à vouloir être toujours plus gros se maintient. On fusionne des hôpitaux entre eux, on fusionne des CLSC entre eux et, bien sûr, on fusionne des CLSC avec des hôpitaux, comme ce fut le cas pour notre MRC. Ce n’est pas si mal pour nous parce qu’on parle d’un petit milieu et que nous continuons de collaborer les uns avec les autres. Mais imaginez ce que cela va donner à Montréal! Je ne sais pas comment ils vont vivre cela. Une fusion, c’est difficile; chacun veut toujours garder un certain contrôle...

« Cette mode de la fusion nous vient du monde des affaires. Partout, on fusionne... Les milieux de la santé et de l’éducation ne font pas autrement, croyant qu’il en résultera une importante économie d’argent. Je ne suis pas gestionnaire, mais je peux vous garantir que d’ici quelques années, il faudra se pencher sérieusement sur ces supposées économies et sur les réelles améliorations du système, sur la qualité des soins de santé. Il y a effectivement double emploi et on doit y remédier. Mais pour y arriver, doit-on suivre les modèles qui ont cours dans le milieu des affaires? C’est là une tout autre question.

« Chez nous, il n’y a pas d’engorgement à l’urgence. Il est certain que nous desservons une petite population, mais nous avons tout de même peu de lits. En cas d’urgence, on s’organise rapidement avec le CLSC et entre nous. De toute façon, les gens ont tous un médecin de famille. Il n’y a pas de clinique du genre restauration rapide ici. Nos patients nous consultent sur une base régulière. Il n’est pas nécessaire pour eux de se présenter à l’urgence pour voir un médecin. De plus, nous misons sur la prévention.»

Par contre, à Notre-Dame-du- Lac comme ailleurs, les gens se soucient de moins en moins du bien-être des autres et ont tendance à ne se préoccuper que d’euxmêmes. «C’est particulier. D’une part, les gestionnaires optent pour le regroupement, la mise en commun, la fusion des ressources. Et d’autre part, la population est toujours davantage individualiste. On le note très clairement dans notre relation, comme société, avec les personnes âgées. Lorsque j’ai commencé à pratiquer la médecine, il n’y a pas si longtemps quand même, les jeunes gardaient leurs aînés avec eux ou bien leur apportaient beaucoup de soutien afin qu’ils puissent continuer à demeurer chez eux. Aujourd’hui, on tend à les mettre dans des institutions, des foyers ou des familles d’accueil, dans ce que j’appelle des boîtes pour personnes âgées gérées par des entreprises privées.

« Les gens se déresponsabilisent à l’égard des personnes âgées. Ils nous disent qu’ils ne connaissent rien des soins à donner, qu’ils travaillent, que c’est au CLSC de prendre en charge les soins aux aînés. Je ne dis pas que les gens se sont complètement désinvestis sur ce plan-là, mais ils ne sont pas à l’aise. Et encore! Je parle de ce qui a cours dans une région comme la nôtre. Qu’en est-il dans les grandes villes où la communauté n’est pas aussi homogène?»

Ni pessimiste ni enthousiaste, c’est avec lucidité que le Dr Landry entrevoit l’avenir. Elle formule le voeu suivant: « J’espère sincèrement que l’on va s’attacher à s’occuper davantage des personnes, à s’attarder aux êtres humains que nous sommes. J’espère aussi que l’on s’interrogera sur l’efficacité de ce que l’on met en place actuellement. Le chambardement des structures apporte-t-il réellement quelque chose de mieux au patient? Est-ce que les divers programmes mis en place répondent véritablement aux besoins des patients et des professionnels de la santé?

« Avant d’implanter quoi que ce soit, il faudrait évaluer avec honnêteté si dans six mois ou un an, il restera quelque chose de positif de tout cela, si ça aura contribué à améliorer la situation. Également, il est impératif que les gestionnaires aillent voir ce qui se passe sur le terrain. Les idées avancées ne sont pas forcément mauvaises, mais il faut prendre l’habitude de mesurer leurs effets. Lorsqu’on prescrit un médicament à un patient, on le revoit trois mois plus tard pour voir si le traitement lui convient. Lorsque ce n’est pas le cas, on rajuste le tir. C’est ainsi qu’il faut procéder. Mettre sur pied un programme, c’est comme rédiger une ordonnance: il faut faire un suivi.» ]   


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