Le Dr Jean Latreille
Parution: mai-juin 2006

Le sort de ses semblables

Par Sylvie Poulin


« Chaque personne sur Terre qui se donne comme objectif de concrétiser un projet humaniste ressent une forte poussée d’adrénaline et d’énergie positive. Moi, je carbure à cela. Je crois à la bonté des humains, au fait que foncièrement, ils désirent travailler à faire progresser l’humanité.»

C’est durant sa deuxième année de médecine que le Dr Jean Latreille se retrouve devant un jeune homme de son âge, atteint de cancer. Touché, il décide de se consacrer à la guérison de cette terrible maladie. «Il y avait de l’avenir dans cette branche de la profession, et beaucoup de travail à accomplir! Je voulais participer à cet incroyable défi.»

Résident en médecine interne à l’Hôpital général de Montréal, puis en hémato-oncologie à l’hôpital du Sacré-Coeur de Montréal, le Dr Latreille s’exile au Texas en 1977, où il complète un fellowship clinique au M.D. Anderson Hospital and Tumor Institute, à Houston. Puis, de 1978 à 1980, il agit à titre d’instructeur, de chercheur actif et de professeur adjoint de médecine dans différents départements au University of Texas System Cancer Center.


Le Dr Jean Latreille

« J’ai eu des offres d’emploi très intéressantes au Texas. Mais j’ai préféré revenir à Montréal pour partager avec mes confrères mes connaissances nouvellement acquises et contribuer à l’avancement de la cancérologie.» En tant que l’un des premiers spécialistes en oncologie au Québec, le Dr Latreille rappelle que le travail n’a pas manqué pour faire éclore l’organisation des soins dans ce domaine.

Apprendre et transmettre

Dans les années qui suivent, il sera concurremment professeur adjoint au département de médecine de l’Hôtel-Dieu de Montréal (1980 à 1991), chef de la section oncologie médicale (1982 à 1997), responsable et représentant de la recherche clinique en oncologie (1982 à 1999) et directeur de la section cancer du sein pour le Réseau interhospitalier de cancérologie de l’Université de Montréal (1986 à 1994).

Il a de plus été directeur du centre d’oncologie à l’Hôtel-Dieu (1989 à 1998), professeur à l’Université de Montréal (1991 à 2001), de même que fondateur (1993) et directeur du Réseau d’échange d’information du Québec sur le cancer du sein. Le Dr Latreille a toujours eu le souci de partager son savoir avec les étudiants en médecine et ses collègues médecins.

La lutte contre le cancer

En 1988 est adopté le Programme québécois de lutte contre le cancer, qui préconise une hiérarchie des soins par la mise sur pied d’un grand réseau provincial composé d’équipes multidisciplinaires, tant au niveau local que régional, et même suprarégional. Tout en concentrant l’expertise, l’objectif principal est de rendre les soins accessibles à la population.

« En Montérégie, la Régie régionale de l’époque – et plus particulièrement l’hôpital Charles LeMoyne – s’est montrée très intéressée par un tel projet. C’est elle, en définitive, qui a pris la décision d’investir des sommes d’argent dans la lutte contre le cancer. C’est ainsi que nous avons pu recruter des hémato-oncologues au sein de l’équipe.

« Pour ma part, j’étais plutôt enthousiaste, parce que je sentais la ferme volonté des conseils d’administration des différents hôpitaux et de la Régie régionale. Je n’aurais aucunement accepté d’aller perdre mon temps dans cette entreprise si je n’avais constaté le sérieux des divers intervenants.»

Le Dr Latreille s’engage donc dans la mise sur pied du Programme en tant que directeur. Il s’attelle d’abord à rencontrer les personnes concernées, à expliquer et à vendre le projet. «Tout le monde était d’accord avec l’implantation du Programme québécois de lutte contre le cancer. Mais je ne pouvais me départir de l’impression que personne ne croyait réellement à sa réalisation.»

L’annonce de son départ de l’Hôtel-Dieu a coïncidé avec une levée de boucliers assez spectaculaire. « Certains médecins craignaient que l’ensemble des actes médicaux dans le domaine du cancer ne soient rapatriés à l’hôpital Charles LeMoyne. Alors que d’autres confrères – en Montérégie, ceux-là – s’opposaient au projet parce que, affirmaient-ils, chaque établissement hospitalier aurait dû être en mesure d’intervenir adéquatement, et ce, pour la totalité des gestes à poser.

« Il nous a donc fallu rassurer nos confrères et leur démontrer qu’il était concevable de bâtir un centre d’excellence, un réseau régional dont ils pourraient bénéficier. Nous devions leur prouver qu’il serait possible, tout autant que souhaitable, de les aider à mieux pratiquer dans leur établissement. Tel était mon véritable défi, lancé par mes collègues.»

De structures et de dévouement

Le Dr Latreille précise que le réseau de lutte contre le cancer s’appuie sur deux éléments. D’abord, le Centre intégré de lutte contre le cancer de la Montérégie (CICM), qui s’est donné la mission de développer et de coordonner les services d’oncologie sur le territoire. Ensuite, le Réseau Cancer Montérégie, un outil régional, dont le mandat est de favoriser l’implantation des différents aspects du Programme québécois de lutte contre le cancer.

« Le Programme prévoyait qu’un intervenant agirait comme pivot, s’assurerait que les questions biopsychosociales soient réglées et qu’il y ait intégration des services donnés. En Montérégie, nous avons décidé que ce serait une infirmière qui occuperait cette fonction. Je dois dire que depuis nos débuts, ces intervenantes ont fait leur marque, et tant les médecins que les patients ne pourraient plus se passer d’elles. Elles font le pont entre les différents soins, elles évaluent le patient et transmettent l’information essentielle aux infirmières en chimiothérapie ainsi qu’au médecin traitant. Elles s’attachent à répondre aux questions qui tourmentent les malades, à les orienter et les aider à évoluer dans le système de santé. Ce sont des personnes très précieuses. »

Le Dr Latreille souligne que tout ce travail n’est pas le fait d’un seul homme, mais bien le fruit d’une volonté commune de voir aboutir le Programme. Il cite à cet égard Mme Anne Plante, assistante clinicienne et responsable du programme d’oncologie de la Montérégie, de même que Mme Christine Mimeault, responsable des activités.

« Créer un poste d’intervenant pivot était synonyme d’innovation. Nous n’avions pas de modèle. Quel type de formation devait-on offrir au titulaire de ce poste? Quel genre d’aide lui fournir? Dans le but de former, de superviser, de soutenir, et d’évaluer le Programme, nous avons mis en place des intervenants régionaux.

« Il y a donc des spécialistes en pharmacie-oncologie, en service social et en psychologie. De concert avec la responsable du programme de la Montérégie, ces personnes préparent des outils, soutiennent et évaluent l’ensemble des services, globalement, de façon à s’assurer que nous allons dans la bonne direction. Ces gens ont également pour tâche de faire du codéveloppement, ce qui se concrétise par un appui de tous les instants aux intervenants pivots, aux autres professionnels de la santé et au personnel soignant.

« Aujourd’hui, les neuf hôpitaux de la Montérégie sont complémentaires. À l’hôpital Charles- LeMoyne, nous sommes passés de 4 000 consultations en 1998 à plus de 14 000 en 2003. On prévoyait alors en avoir environ 16 000 en 2004. Cette hausse fulgurante nous a quelque peu surpris, mais a surtout démontré que nous étions sur la bonne voie.»

Durant les années d’implantation du Programme, le Dr Latreille a joué un rôle de leader médical, apportant de nouvelles idées, facilitant les échanges et dirigeant le tout avec souplesse. «Nous favorisons le travail d’équipe.» Mais tout n’est pas terminé, observe-t-il, puisqu’il doit mener à bien l’établissement de nouveaux services, notamment la gynéco-oncologie, l’ORL-oncologie et la chirurgie thoracique. « De façon générale, nous en sommes à la consolidation des acquis. Du côté des équipes multidisciplinaires, cela se traduira par la nomination d’un responsable administratif et d’un responsable clinique dans chaque établissement.»


« Chaque personne sur Terre qui se donne comme objectif de concrétiser un projet humaniste ressent une forte poussée d’adrénaline et d’énergie positive. Moi, je carbure à cela. Je crois à la bonté des humains, au fait que foncièrement, ils désirent travailler à faire progresser l’humanité. »
 – Dr Jean Latreille  

Continuité et transition

Dès 1998, le Dr Latreille est devenu membre du Conseil québécois de lutte contre le cancer. Il en a accepté la présidence en l’an 2000. Mais l’élection d’un nouveau gouvernement a changé la donne : le Conseil a été aboli en avril 2004. « C’est dommage, parce que notre rôle au sein de ce comité consistait à favoriser l’évolution de la pratique et le transfert des connaissances.

« Le Conseil était un joueur très important dans l’implantation du programme provincial de lutte contre le cancer, parce qu’il affirmait une concordance entre les messages et les actions, et constituait un levier de motivation pour que tout le monde pousse dans le même sens. La cessation des activités du Conseil, c’est un désastre! Il ne reste plus qu’à espérer que la structure de remplacement, s’il y en a une, sera aussi efficace.»

Le cancer, un ennemi de taille

Le vieillissement de la population n’est pas étranger à la recrudescence des cas de cancer au Québec. « On estime à 10 % l’augmentation du nombre de patients atteints de cancer dans l’année à venir. Nous croyons être en mesure d’aider, par notre approche en réseau, l’ensemble de la Montérégie, et nous avons commencé à couvrir d’autres hôpitaux. Cette démarche est primordiale, ne serait-ce que pour briser l’isolement du médecin face au traitement de cette maladie.

« Nous avons amorcé dans les dernières années une importante révolution. Nous sommes devenus un modèle, même s’il nous reste des aspects à fignoler. Les facteurs positifs de notre travail se déclinent comme suit : la radio-oncologie, la recherche clinique, l’enseignement à l’Université de Sherbrooke – et donc des résidents chez nous, la recherche en épidémiologie, les publications et les présentations. Les outils que nous mettons en place nous permettront de nous distinguer.

« L’expérience nous apprend que pour offrir des soins de très grande qualité, pour tenir à jour ses connaissances, pour avoir davantage d’expertise, il faut voir en consultation un certain volume de patients. Nous ne pouvons cependant exiger de nos médecins une spécialisation à outrance. Par exemple, le chirurgien qui ne se consacre qu’à un certain type de cancer n’est plus disponible pour la chirurgie générale. Il y a là matière à débat social, à savoir ce que nous voulons et ce que nous avons les moyens de faire.

« Tout cela requiert une coopération, un partenariat avec les décideurs. Dans les hôpitaux, les gens comprennent qu’il faut travailler tous ensemble, non pas d’une façon verticale, mais plutôt horizontale, à travers les départements et les services. Nous devons nous assurer au quotidien de préserver l’accessibilité aux soins pour la population, tant à Rouyn- Noranda qu’en Montérégie ou ailleurs.

« En oncologie, il faut aussi bâtir sur les forces du patient. Nous n’avons pas le temps de faire des fouilles archéologiques. Le patient doit trouver en lui-même ce qui peut l’aider à faire face à sa situation. Après tout, c’est pour lui que nous nous démenons à l’hôpital Charles-LeMoyne. Pour chacun d’eux, je suis toujours prêt au renouveau.» ]  


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