Le Dr Marie-Claude Bélisle
Parution: mai-juin 2006

Pour une thérapie complète

Par Jean Michel Taub


« Qu’est-ce qui a une véritable portée thérapeutique? Ce sont les attitudes, la manière dont nous posons les actes. Nous devons faire preuve de souplesse et d’ouverture, nous préoccuper des gens bien plus que des systèmes ou des traitements. Je crois qu’il est important d’avoir l’espace et la liberté nécessaires pour co-créer un traitement taillé sur mesure avec les personnes rencontrées. Après tout, la santé physique et la santé mentale sont très intimement liées, l’une affectant l’autre et inversement.»

Ainsi s’exprime le Dr Marie-Claude Bélisle, son jeune fils de 2 ans dans les bras, souriante, assise à la table d’un superbe jardin fleuri. Ses convictions témoignent d’une conception à la fois traditionnelle et moderne du grand art.

Elle explique son choix de la psychiatrie et son orientation en thérapie familiale et conjugale par un mélange d’histoire personnelle, de goûts artistiques et un intérêt humaniste qui la distinguent.

« J’ai fait mon secondaire chez les Ursulines et j’ai pris des cours de piano et de contrebasse au Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec. Au cégep, je me suis inscrite en sciences de la santé. La musique et la médecine m’intéressaient toutes deux. J’ai dû faire un choix. Le fait que mon père ait été emporté par un cancer à l’âge de 40 ans et qu’il ait beaucoup souffert m’a touchée tout particulièrement. Cela m’a sensibilisée à la souffrance des gens et m’a certainement influencée dans mon choix de la médecine.


Le Dr Marie-Claude Bélisle  

« Par ailleurs, je voulais faire une carrière internationale (Médecins sans frontières ou autre). En troisième année de médecine, j’ai donc fait un stage à Sousse en Tunisie. Quand j’ai commencé l’externat, je me suis rendu compte que c’était définitivement la psychiatrie qui m’attirait le plus. Le monde des émotions me fascinait, j’avais envie d’être un médecin de l’âme. À ce stade de ma formation, j’ai dû abandonner mes cours de contrebasse parce que ça devenait trop exigeant. J’ai plutôt suivi des cours de danse et me suis inscrite à la chorale de l’UQÀM.»

Est-ce que ça ne fait pas beaucoup de choses en même temps ?

« Oui, mais j’ai ralenti depuis. Mes dix ans de psychanalyse y ont probablement contribué. Mon conjoint cuisinier est plutôt tourné vers l’art de vivre, et c’est ce à quoi j’aspire aussi. J’ai d’ailleurs l’impression que la société est en train de dépasser les modèles hyper-performants.»

D’une façon générale ?

« Peut-être pas encore. La société actuelle mise plus sur les compagnies et les employeurs. Beaucoup de gens d’un niveau d’éducation supérieur qui occupaient de bons postes se sont retrouvés sans rien. J’ai vu des gens qui sont passés de la richesse à l’itinérance…»

Quel est le rapport entre la situation matérielle et l’état de santé mentale ?

« Lorsque j’ai débuté, je soignais beaucoup de gens atteints d’anxiété. Aujourd’hui, il s’agit de plus en plus de dépressions. Le contexte socioéconomique a une influence considérable. Lorsque les gens travaillent sans le soutien nécessaire pour poursuivre leur évolution et voir à leur épanouissement, ils se retrouvent souvent aux prises avec des problèmes chroniques qui ne peuvent être réglés avec la seule pharmacothérapie ou même la thérapie personnelle.


Le Dr Marie-Claude Bélisle  

« Je fais partie de l’Ordre des travailleurs sociaux du Québec (j’ai suivi une formation de quatre ans en thérapie familiale et conjugale), et je constate chaque jour qu’on ne peut échapper aux conditions économiques. C’est particulièrement frappant en Gaspésie, où la fermeture et le déménagement de nombreuses usines – avec les pertes d’emplois que cela implique – ont eu des répercussions jusqu’en pédopsychiatrie. Et que dire du déracinement des gens qui habitent cette région depuis des générations et qui n’ont d’autre choix que de s’exiler pour trouver du travail ailleurs. Cela a un impact considérable sur la population touchée.»

La formation en thérapie familiale permet-elle de mieux soigner quelqu’un ?

« En psychanalyse, on travaille beaucoup à partir de l’intrapsychique. On examine ses relations avec les autres, mais à partir de l’intérieur de soi-même. Or, en pratique publique, je me retrouvais face à plusieurs limites. Le manque de ressources faisait en sorte qu’il devenait impossible d’offrir des psychothérapies individuelles. En 1993, j’ai été l’unique pédopsychiatre à terminer ses études au Québec. Pour recevoir en psychothérapie tous les enfants qui en avaient besoin, j’aurais dû priver de services une grande partie de la clientèle qui avait elle aussi besoin de soins.

« Avec la thérapie familiale, je peux traiter tous les membres de la famille ensemble – parents et enfants – plutôt que de les voir séparément, et ce, à raison d’une heure et demie environ par séance. Cela se traduit par un gain de temps, d’énergie et de ressources. De cette façon, je réussis à répondre aux besoins de la clientèle. De plus, le travail systémique permet d’espacer les séances de deux à trois semaines. Les gens font des progrès par eux-mêmes, chez eux. Le travail se continue aussi avec les travailleurs sociaux, les éducateurs spécialisés, etc.

« C’est souvent pour leurs enfants que les gens consultent. Comme je reçois toute la famille, je peux aussi mettre à contribution ma formation en psychiatrie adulte, de telle sorte que j’apporte mon aide à tous les membres de la famille même si, au départ, ce sont les enfants qui étaient ciblés.

« En Gaspésie, au cours des trois années qu’a duré ma résidence en thérapie familiale, j’ai eu l’occasion de travailler avec le Dr Pierre Lalonde et avec le Dr Claude Villeneuve. Le Dr Lalonde faisait intervenir toute la famille dans le traitement des jeunes adultes schizophrènes. Je ne travaille pas seulement avec les familles mais aussi avec le système en place, c’est-à-dire l’école, les centres jeunesse et les réseaux de soutien communautaire. Ils constituent une véritable richesse. J’invite les intervenants de ces institutions à participer aux séances de thérapie lorsque cela est pertinent. La mise en commun de nos expertises respectives ne peut qu’être bénéfique pour les gens qui me consultent et pour moi.»

Diriez-vous que c’est en quelque sorte une famille élargie ?

« Tout à fait. Cela évite bien des incompréhensions et favorise une meilleure communication. Cette modalité thérapeutique permet de rentabiliser les ressources et de profiter des forces disponibles. On organise une rencontre, et le travail amorcé se continue entre les séances. C’est un travail d’équipe où chacun apporte sa contribution. C’est cette concertation qui est intéressante et efficace.»

Vous vous êtes intéressée à la relation médecin-patient, au respect des prescriptions par les patients...

« Je me suis investie à fond pour faire une revue de la littérature sur l’importance du lien entre le médecin et ses patients. Encore aujourd’hui, on ne prête pas suffisamment attention au contexte humain. On sait que le patient n’est pas une mécanique, mais on n’en tient pas compte. Tout comme plusieurs auteurs, je considère que l’avènement de la technologie ultraspécialisée peut nous amener à mettre de côté la dimension humaine ou encore à la morceler. La médecine devient alors davantage une technique qu’un art, ce qui est regrettable.

« J’ai été agréablement surprise toutefois de constater que dans d’autres spécialités, on s’intéressait à l’importance du lien médecinpatient, qu’on reconnaissait la part artistique d’un traitement médical et qu’on prenait en considération la complexité de celui-ci. Par contre, par souci de reconnaître le patient à part entière et par respect envers lui, on avait tendance à ne plus parler de prescriptions et à ne pas insister pour que le patient prennent les médicaments prescrits par le médecin. Comme si on voulait démontrer qu’il n’y a pas de rapport d’autorité entre le médecin et son patient.


« Aujourd’hui, comme psychiatre, mon principal outil, c’est moi-même. L’art de pratiquer la psychothérapie relève surtout de la façon dont je vais puiser dans mes connaissances et mon expérience de vie pour venir en aide à mes patients, ainsi que de mon ouverture aux autres, de ma capacité à les rencontrer dans leur complexité. »
– Dr Marie-Claude Bélisle  

« Mais alors, à quoi sert-il de donner le meilleur traitement possible si le patient, pour diverses croyances ou par émotivité, choisit de ne pas prendre ses médicaments? C’est pour cette raison que dans les thérapies systémiques, on recherche davantage le partage du savoir et du pouvoir. On mise sur la compétence des patients, on les invite à s’engager activement dans leur processus de guérison. Il faut utiliser tout ce dont on dispose pour aider le patient, sans perdre de vue la part plus artistique de la médecine. C’est une approche holistique de la relation médecin-patient.

« Une grande partie de ma clientèle en pédopsychiatrie vit d’incroyables difficultés. Ces gens sont tellement pauvres qu’ils ont dépassé le stade de la peur, me semble-t-il. Faire face à mes propres limites, contacter ma souffrance, accueillir ma vulnérabilité me permet d’être plus près des gens. Les patients que je côtoie à l’hôpital savent que j’ai adopté un enfant en Haïti. Lorsque je m’adresse à ceux qui ont aussi des enfants, je sais que cette “ expérience commune” nous rapproche. Je leur dis combien je trouve extraordinaire ce qu’ils font.

« En côtoyant ces patients, j’ai vu “ de l’intérieur ” ce qui est leur lot quotidien. Je comprends mieux aujourd’hui ce qui peut mener à la toxicomanie, ce qui peut déclencher une suite sans fin, parfois, de difficultés de toutes sortes. Cela traduit une grande souffrance humaine. Malheureusement, dans le contexte actuel, il n’est pas rare que les médecins soient débordés et qu’ils ne soient pas en mesure de prendre le temps qu’il faudrait pour s’assurer que le lien physique-émotionnelmental de leurs patients est en santé. Personnellement, j’ai toujours donné la priorité à la globalité de l’être humain. C’est primordial pour moi.

« Aujourd’hui, comme psychiatre, mon principal outil, c’est moi-même. L’art de pratiquer la psychothérapie relève surtout de la façon dont je vais puiser dans mes connaissances et mon expérience de vie pour venir en aide à mes patients, ainsi que de mon ouverture aux autres, de ma capacité à les rencontrer dans leur complexité. Il y a bien sûr d’autres facteurs, comme la disponibilité des patients à s’ouvrir ou le synchronisme. Mais si j’ai pu arrêter de jouer de la musique, c’est justement parce qu’en thérapie, j’ai aussi l’impression de créer.

« Au début de chaque rencontre, je me sens véritablement comme devant une page blanche; et à la fin, c’est comme si nous avions co-créé une oeuvre propre à l’ensemble des participants. Nous avons été à l’unisson, comme un orchestre, nous nous sommes rejoints, et cela me rend heureuse. Ces moments sont autant d’harmoniques... Il suffit d’être disponible et à l’écoute. C’est souvent à cet instant que l’on peut enclencher le changement initial à partir duquel une personne va pouvoir s’épanouir.»

Le battement d’ailes du papillon?

« Exactement. C’est précisément l’intérêt de certaines approches systémiques.»

Une rencontre avec un psychiatre serait un peu comme de la musique?

« Le temps et le rythme changent au cours d’une même séance, mais aussi selon qu’il s’agit de tel patient ou d’un autre. L’heure initialement prévue à l’horaire peut s’étirer considérablement... Certaines personnes s’inquiètent d’ailleurs de savoir qu’elles ne disposent que d’une heure à la fois pour aborder leur problème. Mais il n’est pas rare qu’elles s’étonnent ensuite de tout ce qui a pu être dit en si peu de temps. Comme si celui-ci s’arrêtait pour la durée de la séance. C’est à nous de développer nos habiletés et à nous adapter au rythme des patients qui nous consultent. La médecine peut alors pleinement s’inscrire dans un champ humaniste et artistique.» ]  


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