Le Dr Denise Arcand
Parution: septembre-octobre 2005
Du Rhode Island à la Roumanie
Par Jean Michel Taub

Le Dr Denise Arcand ne quitte pas souvent son bureau du Rhode Island. Lorsqu'elle voyage, c'est plutôt pour faire du bénévolat. Quant au travail, elle essaye de ralentir. Elle n'exerce plus que de 80 à 100 heures par semaine… Le Dr Arcand a choisi de s'établir à West Warwick, localité au sud de Boston. Depuis quatre ans qu'elle y habite, cette heureuse maman d'une petite fille de dix ans dispose d'un point de vue idéal sur l'Amérique des petites villes. Av e c réalisme et bonne humeur, elle met en relief les différences et les similitudes de la pratique médicale au Québec et en Nouvelle-Angleterre.

« J'ai passé mon baccalauréat dans le New Hampshire et j'ai fait mes études de médecine à l'Université Laval, de 1994 à 1998. Ensuite, je suis revenue aux États-Unis, à Lewiston, dans le Maine, où j'ai fait ma résidence. En 2001, je me suis installée ici, à West Warwick, d'où vient une partie de ma famille. Ma mère est Québécoise. Elle a rencontré mon père, d'origine américaine, alors qu'ils allaient à la même université. Aujourd'hui, ma mère est diététicienne. Pour ma part, j'exerce avec mon père, lui aussi médecin de famille. Même mon frère, qui est de sept ans mon aîné, a fait ses études à l'Université Laval et exerce la chirurgie ici.


Le Dr Denise Arcand

« Je dois avouer que j'aime la vie d'une petite ville (West Warwick abrite environ 25 000 habitants). On y retrouve un sens de la communauté plus développé que dans les métropoles. Les patients ont souvent des liens familiaux forts, ce qui diminue l'anonymat et l'isolement. Il est plus facile de bien prendre soin de quelqu'un dans ces conditions. Même si on ne soigne pas d'autres membres de la famille de notre patient, il se peut que l'on connaisse ses amis. Connaître l'entourage du patient, savoir quels sont ses antécédents familiaux, savoir s'il bénéficie du soutien de quelqu'un ou non est d'une aide considérable pour le médecin.

« Dans une petite ville comme la nôtre, le médecin de famille joue un peu un rôle charnière, celui de confident. C'est le médecin qui va recueillir les informations et en faire la synthèse. Souvent, c'est lui qui va expliquer à son patient ce dont il souffre et quel est le traitement approprié. Si un de mes patients est atteint d'un cancer, je l'enverrai consulter un chirurgien, un radiologiste et tout autre spécialiste pertinent. Mais par la suite, ce même patient reviendra me voir pour que je lui fasse part de la situation dans son ensemble. Il unifiera ainsi les informations reçues des divers spécialistes consultés. C'est sur ce plan qu'intervient le médecin de famille. C'est lui qui prend soin de la personne dans son ensemble, et c'est ce que j'aime dans ce métier.

« L'envers de la médaille, c'est tout ce qui ne nous est pas enseigné à l'université, à savoir l'aspect administratif, les différents programmes d'assurances, et toutes les conséquences que cela peut avoir sur la façon d'envisager les soins. Au Canada, il n'y a qu'un seul payeur; les questions administratives sont donc moins lourdes. Ici, il existe de nombreuses formes d'assurances et de multiples règles que, souvent, les personnes ne comprennent pas. Le médecin, lui, doit être au courant, car il lui faut toujours penser aux frais médicaux.

« Bien entendu, j'essaye – dans la mesure du possible – de ne pas être influencée par cela, de ne jamais me dire: ''On ne fera pas cet examen parce que ce patient n'a pas d'assurance pour cela.'' Mais le fait est qu'on ne peut se dégager complètement de cet aspect des choses. On évalue donc de très près l'information que l'on peut retirer d'un examen. Par exemple, dans tel cas, on ne demandera pas un cat scan de l'abdomen (au coût de 1 000 $) si on sait que cet examen ne nous en apprendrait probablement pas tellement plus sur l'état du patient.

« Quoi qu'il en soit, la pression des questions financières est de plus en plus forte. Le prix des remèdes augmente, précisément lorsque des programmes supplémentaires sont mis en place pour couvrir certains frais. Ce sont toujours les considérations commerciales qui priment, et c'est décourageant puisque l'idée fondamentale est pourtant de traiter tout le monde avec la même efficacité, ce qui semble impossible dans ces conditions. »

Pour le Dr Arcand, ces préoccupations restent intimement liées à celle de la communication avec la population. « Il faut absolument éduquer le public, lui fournir une information de qualité sur les questions de santé. Et pas seulement sur la prévention. Si les soins sont totalement gratuits, cela encourage le gaspillage. Mais si les patients paient tous les services médicaux, ceux qui les fournissent vont appliquer les méthodes de marketing nécessaires pour mettre le plus d'argent possible dans leurs poches. Cela conduit à une autre forme de gaspillage, bien qu'il soit inversé. En gros, on multiplie les examens pour obtenir des résultats qu'on obtiendrait avec un seul de ceux-ci. Il faut inciter les gens à éviter le gaspillage, à ne pas abuser. »

La Roumanie

« Deux semaines par an, je pars travailler en Roumanie; cela me permet de mettre les choses en relief. La différence de mentalité, la façon dont les gens là-bas acceptent certaines choses est à l'opposé de ce qui a cours aux États-Unis. Par contre, on note un changement important chez les jeunes Roumains, qui ont une vision autre de ce que devrait être la société comparativement à ce qu'en pensent les personnes âgées, qui ont vécu dans un système communiste. Mais, que ce soit là-bas ou ici, j'espère que la prise de conscience mènera à une amélioration. »

Aux États-Unis, les médecins prennent peu de vacances. Il est d'autant plus remarquable que le Dr Arcand en consacre la plus grande partie à donner des soins à une population qui en a grandement besoin. « J'ai rencontré des membres d'un organisme bénévole, le Romanian Evangelical Medical Ministry, lors d'un séjour dans le Maine. Je suis partie avec eux une première fois il y a quatre ans. Depuis, j'y retourne chaque année et j'aime beaucoup ça!

« Il est très intéressant de découvrir comment vivent les Roumains. Aux États-Unis, il y a une pression énorme qui vous porte à toujours travailler plus, à toujours produire plus. Les États-Unis sont l'un des pays où les gens s'arrêtent le moins pour prendre des vacances. Et la tendance est encore plus forte en médecine. Même les enfants sont victimes de cette attitude. Ils doivent commencer à apprendre les couleurs et les chiffres dès la prématernelle. Puis viennent les études, les sports et autres activités. C'est pourquoi j'essaye de passer le plus de temps possible avec ma fille. Cette année, je l'ai emmenée en Roumanie.

« Heureusement, tout cela commence à changer lentement. Entre le temps où mon frère a fait sa résidence en chirurgie et maintenant, on constate déjà une évolution. Aujourd'hui, ma sœur n'a pas le droit de travailler plus de 80 heures par semaine. Ça fait une sacrée différence, comparativement à 120 heures! On sait bien qu'une vie équilibrée a un impact positif sur la qualité du travail et de la santé. «

En Roumanie, nous travaillons en clinique dans les petits villages; c'est une mission essentiellement rurale. Les gens ont aussi des problèmes qui ne sont pas d'ordre médical. Par exemple, pour éviter que des abus commis par le passé ne se répètent, les autorités viennent d'interdire l'adoption d'enfants roumains par des étrangers. Le problème, c'est qu'il y a maintenant davantage d'orphelins. Rien n'est simple là-bas non plus.


« La santé n'est pas un don, c'est plutôt un but à long terme. Elle est faite d'une foule de petites choses qui, les unes ajoutées aux autres, permettent d'y arriver. »
– Dr Denise Arcand  

 « Les Roumains que je soigne ne comprennent toujours pas pourquoi je passe mes vacances avec eux. Pourtant, cela m'apporte beaucoup. Ils apprécient tellement ce qu'on fait pour les aider. Je reviens de là avec le sentiment que, oui, la médecine peut faire du bien et que le monde va s'améliorer. Certes, nous apportons des médicaments, des antibiotiques, des pansements… mais parfois, il suffit simplement d'écouter, d'échanger. Certains veulent savoir s'ils devraient consulter un autre médecin. Il arrive qu'une telle dépense représente le salaire d'une année! Cela n'en vaut pas toujours la peine.

« Nous partons généralement en petits groupes. Cette année, j'accompagnais un autre médecin et une infirmière. Le fait de parler français en Roumanie m'aide également. J'ai rencontré une dame qui le parlait bien et j'ai pu ainsi me passer des services d'une interprète. De plus, le roumain écrit est assez facile à comprendre pour qui parle le français. »

La ville de Providence

« Je vis à 20 minutes seulement de Providence, la grande ville la plus proche de West Warwick. Pourtant, les gens de mon village trouvent que c'est trop loin et n'y vont pas. Dans une petite ville, les gens ne bougent pas facilement. Ça demande beaucoup de temps et de patience, car les habitudes sont bien ancrées. Les gens ont pour référence ce qui a toujours eu cours dans leur famille, et ils considèrent d'emblée que c'est bon pour eux. Ils ne voient pas la nécessité de changer.

« Il est difficile de lutter contre les habitudes établies, de faire adopter de nouveaux comportements à nos patients, même si c'est bon pour leur santé. Ils vont vous dire que c'est seulement dans les grandes villes que l'on attrape le sida! Ou encore qu'il n'y a qu'en Californie que le cancer se développe… Pas chez eux. Ce sont toujours les autres qui ont un problème; cela ne peut pas leur arriver. Ils connaissent tous quelqu'un qui a fumé jusqu'à l'âge de 80 ans et qui a bien vécu. Vous pouvez imaginer à quel point il est difficile de leur dire qu'il faudrait qu'ils arrêtent de fumer…

« Malgré tout, je suis optimiste. Bien sûr, si l'on cherche à obtenir des résultats en une semaine, on risque d'être déçu. Pourtant, j'ai réussi récemment à convaincre trois personnes d'arrêter de fumer. C'est tout de même un changement qui a des conséquences majeures. Petit à petit, l'action suit son cours. C'est certain qu'il y a des gens qui continuent de ne pas bien s'alimenter et qui prennent du poids. Toutefois, depuis quatre ans que je suis ici, je note une nette évolution de la mentalité des gens sur ce plan.

« La santé n'est pas un don, c'est plutôt un but à long terme. Elle est faite d'une foule de petites choses qui, les unes ajoutées aux autres, permettent d'y arriver. Il faut continuer à encourager les gens à poursuivre leurs initiatives positives et à les féliciter. C'est ce que j'essaye de faire. Parfois, on rencontre des gens dans la rue ou au supermarché qui viennent nous saluer et nous dire qu'ils ont cessé de fumer. Ça, c'est merveilleux! » ]


Article précédent dans ce Bulletin
Article suivant dans ce Bulletin