Parution: septembre-octobre 2005
Du bon emploi des termes médicaux
Par Jean Michel Taub

« Les mots sont le reflet des idées. Ceci est valable dans n'importe quelle profession. Alors, mieux vous les choisissez, mieux vous êtes compris. Mais les mots sont aussi l'expression de codes qui varient avec les groupes qui les utilisent », nous raconte d'emblée le Dr Serge Quérin, président du Comité québécois d'étude du français médical.

Le Comité, fondé en 1970 par le Dr Jacques Boulay, se réunit quatre fois l'an. En sont membres des traducteurs, médecins et professeurs émérites. Ensemble, ils se penchent sur l'emploi correct des termes médicaux. Ils font part du fruit de leur réflexion sur le site Internet de l'AMLFC (rubrique Des mots et des remèdes). Les questions de terminologie et de vocabulaire sont tout de suite prétexte à précision ou à développement pour le Dr Quérin, tant sa passion est vive pour la qualité de l'expression.

Bien avant les mots, c'est l'attrait du contact avec les gens et l'aspect scientifique de la médecine qui ont poussé le Dr Quérin à choisir cette profession. « Je voulais à la fois être près des gens et œuvrer dans un domaine scientifique. J'ai d'ailleurs toujours préféré le travail clinique à celui de laboratoire. Après être allé au collège Jean-de-Brébeuf, j'ai débuté mes études de médecine à l'Université de Montréal, en 1973. J'ai obtenu mon doctorat en 1978. Comme pour beaucoup d'étudiants, ce sont la personnalité et les qualités remarquables de l'un de mes patrons, lors de ma résidence, qui m'ont grandement influencé quant au choix d'une spécialité. Le Dr Vincent Béroniade, qui était chef du service de néphrologie à l'Hôtel-Dieu de Montréal, m'a transmis sa passion pour la néphrologie, discipline que j'ai choisie. J'ai terminé ma résidence en 1983. »


Le Dr Serge Quérin

Des Romains à la dialyse

L'expression « avoir les reins solides » fait référence au bas de dos et non à l'organe. C'est qu'en latin, les reins indiquent justement la région lombaire. Ce n'est que bien après l'époque romaine que le nom a commencé à être utilisé pour désigner l'organe, nous rappelle le Dr Quérin. Quant à l'essor de cette discipline, il a fallu attendre jusque dans les années 1950- 1960 pour voir enfin apparaître les transplantations puis les dialyses. Même si, depuis, les changements qui ont cours en néphrologie sont moins spectaculaires, il n'en demeure pas moins que celle-ci évolue sans cesse. « Les résultats des recherches en génétique vont certainement influencer le développement de notre discipline. Nombre de maladies du rein sont partiellement ou essentiellement d'origine génétique. On ne peut toutefois prédire si l'application des ces découvertes aura lieu de notre vivant ou si c'est la prochaine génération qui en bénéficiera. »

Une rencontre véritable

Le Dr Quérin tient à souligner l'immense satisfaction qu'il a à tisser un lien thérapeutique profond avec ses patients, qu'il suit parfois pendant de nombreuses années. « Même lorsqu'il s'agit d'un contact discontinu, celui-ci repose sur une confiance de plus en plus grande et solide. Sans qu'il s'agisse d'amis, il est néanmoins très gratifiant de retrouver ces patients, avec qui l'on a développé un lien privilégié. Je suis très content lorsque j'arrive, par exemple, à rassurer mes patients même si j'ai peu de temps à leur consacrer. Cela est possible justement grâce au climat de confiance qu'il y a entre nous.

« Je crois beaucoup à l'axiome selon lequel un médecin guérit parfois, soulage souvent et doit toujours rassurer. Même lorsqu'il n'y a pas d'intervention médicale à proprement parler, le réconfort que le patient peut trouver dans sa rencontre avec son médecin est tout aussi important à mes yeux. »

Où le langage importe

L'enseignement aux étudiants et aux résidents en médecine est une autre grande source de satisfaction pour le Dr Quérin. Il note que la profession s'est féminisée, que les étudiants bénéficient maintenant de nouvelles méthodes d'apprentissage, et que la façon de travailler a elle aussi évolué. Lui-même responsable de l'apprentissage par problèmes, le Dr Quérin a constaté que ce type de formation permet aux étudiants de véritablement développer une meilleure capacité d'analyse et de résolution de problèmes sur le plan clinique; ils sont plus aptes à prendre des décisions, et ce, plus rapidement. « Bien sûr, cela ne garantit pas automatiquement qu'ils seront de meilleurs médecins, car la qualité d'un médecin ne dépend pas uniquement de l'enseignement reçu. Mais c'est un atout important. Il y a tout de même place à amélioration, principalement au niveau de la relation médecin-patient. Là aussi, on se doit de miser sur la qualité. À l'Université de Montréal, outre l'apprentissage par problèmes, nous avons choisi de conserver l'enseignement magistral. Nous croyons qu'il ne faut pas privilégier un seul type de formation – quel qu'il soit – aux dépens des autres. »

On peut être passionné de pédagogie sans forcément s'intéresser à la langue française. De son propre aveu, c'est un peu par la bande que le Dr Quérin en est venu à se consacrer à la linguistique : « J'ai toujours aimé, lorsque j'assiste à une conférence, avoir droit à un exposé clair et précis, où les termes employés sont justes. Il me semble qu'au-delà de l'élégance du langage du conférencier, cela facilite la compréhension du message transmis. »



Le Dr Serge Quérin

Arrivés en deuxième année de médecine, les étudiants du Dr Quérin découvrent les difficultés du vocabulaire spécifique à la néphrologie et à l'urologie. Des collègues et lui se sont penchés sur la question et ont étudié avec attention les dictionnaires médicaux que doivent utiliser leurs étudiants. Ils y ont retrouvé parfois des termes peu précis. D'autres fois, ils ont noté des définitions contraires. Cela alourdit d'autant l'analyse et la résolution de problèmes pour les étudiants. « Il arrive aussi qu'un terme employé dans ces dictionnaires n'ait tout simplement pas la même signification que celle qui a cours au Québec. Considérant cela, je me suis attelé à la rédaction d'un glossaire d'urologie et de néphrologie. Pour ne pas refaire ce qui existe déjà, j'ai ajouté quelques remarques sur le mauvais emploi de certains termes, signalé l'usage d'anglicismes, rétabli l'inversion erronée du genre de certains mots. »

200 pages de mots justes

« J'ai eu la piqûre! D'un glossaire spécialisé destiné à mes étudiants, j'ai ensuite décidé de voir plus grand. De 1995 à 1998, j'ai donc rédigé le Dictionnaire des difficultés du français médical. » Ce dictionnaire de 200 pages a nécessité 1 300 entrées. Le Dr Quérin a effectué un travail de recherche considérable, et il s'apprête à faire de même pour une deuxième édition de cet ouvrage.

« La langue médicale au Québec est fortement influencée par l'anglais. Tout n'est cependant pas mauvais. Certains des emprunts que nous faisons sont nécessaires. Il existe des mots pour lesquels on n'a jamais trouvé d'équivalent satisfaisant en français. Ainsi en est-il de drop attack, qui ne pourrait être traduit que par ''chute brusque due au dérapage des jambes''. Ouf! Les longues définitions que l'on retrouve dans le dictionnaire de Gladstone ne sont pas pratiques non plus. Pensons aussi au terme flutter, qui rend parfaitement l'image du type d'arythmie cardiaque qu'il définit. Peu nombreux, ces emprunts sont rendus acceptables du fait qu'il est impossible de les traduire par des mots aussi concis et significatifs que ceux employés en anglais et du fait qu'ils sont utilisés de façon généralisée. »

Beaucoup moins tolérables sont les anglicismes qui remplacent une traduction existante et parfaitement fonctionnelle, nous indique le Dr Quérin. Il mentionne, à titre d'exemple, clubbing pour hippocratisme digital, cette déformation des doigts provenant de certaines affections pulmonaires, de même que screening pour dépistage. Il y a aussi les anglicismes sémantiques. Ceux-ci ont parfois une origine commune, ce qui peut porter à confusion, mais ont évolué différemment en français et en anglais. Leur sens n'est donc plus le même. Par exemple, il faut dire « remplir » un formulaire et non « compléter » un formulaire. De même, on « pose » sa candidature, on ne « l'applique » pas. Ces anglicismes sont les plus fréquents au Québec.

« Si de tels exemples peuvent paraître anodins, il n'en demeure pas moins qu'ils peuvent conduire à des incompréhensions spectaculaires ou amusantes entre francophones de pays différents », nous rappelle le Dr Quérin. Quoi qu'il en soit, interrogé sur la qualité de la langue française d'une manière générale, il se dit optimiste : « Comparativement au français des années 1950 – je me fie aux conversations que j'ai eues avec mes aînés –, je trouve qu'il y a une nette amélioration. N'oublions pas que les mots sont le reflet des idées, comme je le disais précédemment. Plus le terme est précis – et ceci est particulièrement vrai lorsqu'il s'agit d'un vocabulaire technique, comme c'est le cas du vocabulaire médical –, plus la compréhension est fluide. »

Lorsque l'on s'adresse au patient, le choix des mots est tout aussi important, mais pour d'autres raisons. « Il y a des choses qu'il faut dire avec des mots différents de ceux que l'on utiliserait spontanément entre collègues. Surtout lorsque ce que nous avons à dire est vital et qu'on souhaiterait ne pas avoir à le dire. C'est précisément à ce moment-là que le terme le plus juste possible est indispensable, à la fois pour ne pas heurter son patient et pour s'assurer d'être bien compris par lui. »

Les consultations terminées, le manuscrit refermé, reste-t-il du temps au Dr Quérin après médecine et linguistique? Oui, du temps qu'il consacre à sa famille, à ses amis, à ses loisirs; cela est essentiel pour lui. On ne s'étonnera pas de l'amour que ses deux filles portent à la langue française… Tous trois ont sûrement de bien belles conversations. ]  

Le Dr Quérin a reçu, en mars dernier, le prix Camille-Laurin décerné par l'Office québécois de la langue française (OQLF), en reconnaissance de son action pour la promotion de l'usage et de la qualité de la langue française dans son milieu de travail. C'est le seul prix, décerné par l'OQLF, destiné à récompenser un individu plutôt qu'une entreprise ou une association.

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