Le Dr Pauline Desrosiers
Parution: août 2005
Compétente, disponible et pragmatique
Par Sylvie Poulin

Yamato, félin originaire du Japon, dirait de sa compagne humaine qu’elle est toute dévouée à la race des hommes, autant qu’à celle des chats. Qui aime les bêtes aime les gens est une maxime qui colle tout à fait au Dr Pauline Desrosiers, omnipraticienne à Montréal.

Cette passion des chats s’est traduite, pour elle, par l’élevage d’abyssins et de somalis pendant huit ans. Ils ont d’ailleurs remporté nombre de compétitions en Amérique du Nord et décroché des titres de champions internationaux. « La maison est remplie de médailles, de rosettes et de photos, souvenirs de ces belles années. »

La crise du verglas, avec sa cohorte de répercussions sur le quotidien, mettra fin à cet épisode de sa vie. « Maintenant, il ne me reste que huit magnifiques félins. Ils ont des tempéraments différents, mais sont tous par nature indépendants et fascinants. Ils constituent ma deuxième passion. »

La médecine d’abord

Captivée par les sciences comme la biologie et la physiologie, le Dr Desrosiers se rappelle avoir toujours été émerveillée par le corps humain et son fonctionnement. Et bien qu’elle ait pu observer son frère aîné évoluer dans le tourbillon incessant d’activités que génèrent les études de médecine, elle a tout de même choisi cette voie. « Il y a dans cette profession l’aspect vocation, souvent mésestimé par la population. »


Le Dr Pauline Desrosiers et
son chat Yamato (un Royal Rose)

Après une résidence en médecine familiale à Sherbrooke, le Dr Desrosiers débute sa pratique (en 1977) à Asbestos, dans un hôpital qui compte alors trente lits actifs et vingt lits de soins de longue durée. « Des amis m’ont sollicitée, et j’avais très envie de travailler avec l’un d’eux, responsable des soins palliatifs au Québec. J’admirais cet homme d’envergure, qui avait une vision communautaire, un homme qui donnait une nouvelle dimension à la médecine en proposant des avenues originales de soins. »

À peine un an plus tard, le CLSC La Chaumière est dissocié de l’établissement hospitalier et doit recruter trois médecins. « J’étais de ceuxlà, mais je maintenais tout de même mes activités hospitalières. À cette époque, la pratique en CLSC n’était absolument pas valorisée. Les membres du conseil d’administration nous jetaient des regards méfiants, car nous représentions une menace pour eux, tant ils avaient peur de se faire gouverner par des gens qui n’avaient pas la compétence nécessaire.

« Ce préjugé a perduré. Encore aujourd’hui, des gens croient que les CLSC sont gérés par les travailleurs sociaux et qu’on y pratique une médecine “lente”. Bref, c’est parfois la guerre pour le pouvoir. » Dans beaucoup de CLSC, poursuit le Dr Desrosiers, il y a encore un manque d’harmonie dans les relations entre les membres du conseil d’administration et les médecins, de même qu’entre ceuxci et les autres professionnels de la santé. « C’est dommage. Et cela a un effet repoussant. Pour ma part, c’est le travail en équipe qui m’a toujours intéressée. Je considère ce clivage comme totalement contreproductif. Mais il ne faut pas se leurrer, cette situation existe aussi dans les hôpitaux. »

De CLSC en CLSC

En 1979, le Dr Desrosiers revient dans sa ville d’origine - Montréal - pour exercer au CLSC J.-Octave- Roussin et au CHSLD François Séguenot. Puis, un an plus tard, le CLSC met sur pied une unité de médecine familiale, dont elle assure la direction jusqu’en 1996. Déjà, l’établissement est ouvert treize heures par jour en semaine, et sept heures les samedis et les dimanches. Elle partage son temps entre sa propre clientèle, la gériatrie, la clinique sans rendez-vous et l’enseignement.


«Maintenant, il ne me reste que huit magnifiques félins. Ils ont des tempéraments différents, mais sont tous par nature indépendants et fascinants. Ils constituent ma deuxième passion.»
– Dr Pauline Desrosiers

« Le CLSC et le CHSLD étant affiliés à l’Université de Montréal, nous avions la responsabilité de recevoir douze résidents, à raison de six mois à temps plein au CLSC, puis d’une journée par mois pendant deux ans. Nous avons également accueilli des résidents pour des stages spéciaux, de même que des externes. » S’ajoutent alors à son menu les réunions, projets divers et publications. La charge de travail est énorme !

Le CLSC confie ses interventions à des équipes multidisciplinaires, selon des groupes ciblés - enfance, adolescence, soins à domicile, santé au travail, centres d’accueil. Le Dr Desrosiers rappelle que chacun de ses collègues assumait sa pleine part des tâches à effectuer. De son côté, elle a choisi de s’occuper d’abord des soins à domicile, puis des centres d’accueil. « C’était un défi constant et passionnant puisqu’il fallait faire de la médecine interne. Ce type de clientèle est très malade. Vous savez, on vieillit comme on a vécu. J’y ai rencontré toutes sortes de gens. »

Le temps, aussi réel qu’un mur

En 1996, le Dr Desrosiers se tourne vers la pratique privée. Sa clientèle la suit, et elle accepte de s’occuper de quelques résidences pour personnes âgées. C’est le cas du manoir Pointe-aux-Trembles, où elle exerce encore aujourd’hui. De plus, elle continue l’enseignement théorique aux étudiants de première et de deuxième année.

« À ceux qui croient que la pratique privée équivaut à un emploi de neuf à cinq, les deux pieds sur le bureau, à ceux qui pensent que les médecins s’impriment des dollars tout au long de la journée, à ceuxlà, je dis que c’est la pratique la plus exigeante, la plus tuante même. Il n’y a aucune barrière à l’entrée et aucune porte de sortie. Honnêtement, cela devrait figurer comme une AMP.

« Je ne suis pas du genre à voir dix patients à l’heure. Je crois sincèrement que pour pratiquer une médecine de qualité, il faut y mettre le temps. Et le temps, c’est aussi réel qu’un mur. La clientèle s’alourdit sans cesse. Le médecin reçoit des malades, de plus en plus nombreux, et il a moins de “place” pour les cas plus légers. C’est un processus incroyable et inévitable.

« Quand on parle de pratique privée, on pense aux appels à retourner, aux rendez-vous à ajouter, à l’interminable paperasse, aux cas urgents qui se présentent alors que le médecin s’apprête à partir - les journées s’allongent indéfiniment. Les médecins n’acceptent plus de nouveaux patients; allez savoir pourquoi... Une simple question de survie. Malgré quoi il s’en ajoute une dizaine par semaine. Pour ma part, j’étais incapable de fermer ma porte.

« Pire que tout, il y a la solitude. Dans un CLSC, les médecins bénéficient du soutien d’une équipe multidisciplinaire. En pratique privée, on peut toujours consulter un collègue par téléphone, mais cela complique beaucoup les choses. Et que dire du sentiment d’impuissance lié au fait qu’on n’arrive pas à tout faire. Et la peur, qui est une compagne de tous les instants : la peur de l’erreur, d’en échapper un parce qu’on est trop fatigué ou qu’on n’a pas compris, etc.»

La cause des personnes âgées

L’an 2000 égrène toujours un chapelet de journées extrêmement chargées pour le Dr Desrosiers. En plus de la clinique, elle demeure l’unique médecin du manoir Pointe-aux-Trembles, qui accueille désormais 220 résidents, dont trois centenaires. « On parle d’une résidence privée pour personnes autonomes, mais la plupart de mes patients souffrent de mobilité réduite. Ce sont des gens très malades. Certains souffrent même de démence.

« Je pratique avec une infirmière auxiliaire et des préposés. Il est primordial que je recrute un autre médecin avec qui je pourrai partager la tâche, quelqu’un qui a une vision semblable à la mienne: cette clientèle exige que le clinicien prenne son temps et n’a surtout pas besoin de prescriptions à répétition. »

Un concours de circonstances amène le Dr Desrosiers à remplacer un collègue qui œuvrait au pavillon Saint-Joseph et à l’infirmerie des sœurs de Sainte-Croix, un CHSLD privé de 250 lits. Elle réoriente alors sa carrière et abandonne la pratique privée. « C’est un centre très bien organisé, avec physiothérapie, ergothérapie et une solide équipe de nursing. La clientèle, exclusivement religieuse, provient de diverses communautés.

« Il y a là un bel esprit, une atmosphère de travail formidable. Nous avons le sentiment d’effectuer un travail pour lequel on nous montre de la considération. Les religieuses sont dorlotées, bien plus qu’elles ne le seraient dans le secteur public. L’accent est mis sur la qualité de vie des patientes. Et surtout, il n’y a pas une infinité d’échelons à gravir lorsque vient le temps de régler un problème. Nous avons accès très facilement au directeur général et à la directrice des soins. J’y ai retrouvé toute l’ardeur et la passion de ma jeunesse. »

Le Dr Desrosiers accorde également du temps à l’infirmerie des pères Capucins, pour des soins de longue durée et palliatifs. Elle a aussi conservé des patients à domicile. Deux autres petits foyers pour personnes âgées et deux foyers de psychiatrie complètent sa pratique. Elle aime cette diversité. « Cela me permet de changer d’air. »

Depuis août 2003, le Dr Desrosiers a ajouté à sa charge de travail la garde régionale pour la clientèle vulnérable maintenue à domicile. Elle couvre ainsi l’est de Montréal, « avec l’extraordinaire équipe de soins palliatifs de l’hôpital Maisonneuve- Rosemont. Les infirmières, ces anges de douceur, assistent les patients et leurs familles jusqu’au décès. J’ajouterai que les familles sont désarmées devant l’agonie d’un proche, et elles ont un immense besoin de la présence dévouée des infirmières. »

Comme en témoignent ses choix professionnels, le Dr Desrosiers a démontré, dès le début de sa pratique, un intérêt marqué pour les personnes âgées. Voir au quotidien la misère de cette clientèle ne lui fait pourtant pas craindre cet épisode de sa propre existence. « Tôt ou tard, nous finissons tous de la même façon. La seule chose qui me fait peur est le manque de soins. Je n’ai pas peur de me “faner”. J’ai bien compris qu’à 20 ans, tes amies accouchent et qu’à 80 ans, elles meurent. Il s’agit simplement d’un cycle de la vie. Je prends tout cela avec philosophie.»

L’enseignement: un bonheur

Même si cela bouleverse son horaire, le Dr Desrosiers tient à continuer d’enseigner. « Je m’occupe maintenant de trois groupes de neuf étudiants lors d’ateliers sur la pneumologie, l’hématologie et la neurologie. C’est une occasion magnifique d’approfondir une question donnée, de côtoyer des collègues spécialistes. Nos réunions tournent autour de la connaissance et de la pédagogie; elles ne sont pas axées sur les maladies administratives.



Le Dr Pauline Desrosiers  

« Le plus intéressant pour moi, c’est de partager mon enthousiasme d’être médecin avec des jeunes tellement intelligents et motivés, avec qui il est agréable de travailler en équipe. Ils sont loin d’être paresseux. Nous sommes vraiment chanceux de pouvoir compter sur une belle relève malgré des conditions de travail souvent inacceptables. Cet aspect de ma profession me ressource. Av e c les patients, le médecin donne; mais avec les étudiants, il échange. C’est tellement gratifiant! Je constate à quel point ils sont dynamiques, vivants, pas épuisés. Je devrais dire pas encore épuisés

« Bon nombre de mes collègues sont toujours motivés et intéressés par leur clientèle, mais sont totalement écœurés des conditions de travail. Je me demande ce qu’il adviendra des jeunes à qui j’enseigne, qui ont tout pour devenir d’excellents médecins et servir la cause des gens. Trouveront-ils le bonheur et l’équilibre professionnel ? »

Comme plusieurs de ses collègues, le Dr Desrosiers est souvent fatiguée, parfois épuisée, mais n’est pas démotivée. Elle n’envisage pas l’arrêt de ses activités professionnelles. «Nous ne voulons pas “ne rien faire”, nous voulons “faire autrement”, dans d’autres conditions. »

Fusion, défusion, refusion

Depuis de très nombreuses années, notre système de santé est réorganisé, de façon cyclique à tout le moins. « C’est comme la mode, qui nous ramène après quelques décennies les mêmes idées usées. Il faudrait maintenant réunifier les CLSC et les CHSLD! Bien sûr, je suis d’accord avec le fait qu’il faut établir un corridor de services pour les patients. Mais il n’est pas nécessaire de brasser sans fin les structures, au risque d’y perdre la population, qui ne sait plus, finalement, de quoi on parle.

« Pourquoi changer le nom de ce qui existe maintenant si cela continue d’exister? Il y a des moyens simples à mettre en place avant de tout bousculer et d’alourdir encore davantage la machine. On a pris des années à bâtir des équipes professionnelles efficaces, et là, sous prétexte d’améliorer la qualité des services, on va détruire le fruit de tous ces efforts?! Les réformes ne viennent pas des gens sur le terrain. Le système tourne en rond. Les CLSC devraient être l’une des portes d’entrée du système. Prenons ce qui existe et améliorons-le. Cherchons la continuité dans les soins. » ]


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