Parution: juillet 2005
Médecine de montagne et d’aventure
Par Jean Michel Taub

À une époque où les médecins sont de plus en plus nombreux à souligner l’importance de la pratique régulière d’un sport pour conserver ou retrouver la santé, le 2e Colloque de médecine de montagne et d’aventure était très à propos. C’est peut-être d’ailleurs ce qui lui a valu tout le succès qu’il a connu.

Parrainé par l’Association des médecins de langue française du Canada et organisé par une équipe multidisciplinaire dirigée par le Dr Anne-Marie Charest, le colloque a réuni à Mont-Tremblant, du 24 au 28 janvier dernier, une centaine de participants de la France, de la Suisse et du Canada venus s’informer sur les secours, la médecine d’expédition, les traumatismes crâniens en montagne, l’évacuation de la victime en milieu éloigné, l’escalade, les avalanches et bien d’autres sujets du même ordre.


Les Drs Caroline Halle (anesthésiste à Grenoble),
Franc Mengelle (anesthésiste à Toulouse) et Anne-Marie Charest
 

Ce colloque a ceci de particulier : il mise beaucoup sur l’aspect pratique de la formation qui y est donnée. Les ateliers et les activités telles que le raid d’aventure ont suscité l’enthousiasme des participants, qui se sont prêtés au jeu avec dynamisme et grand intérêt. Les organisateurs s’étaient donné pour mandat de répondre à des objectifs ambitieux et enlevants. Voici venu le moment de faire le bilan de ce décollage réussi.

Il est vrai qu’aujourd’hui on insiste beaucoup sur l’importance de l’activité physique pour être en santé. Mais qu’est-ce qui motive l’organisation d’un colloque qui aborde la pratique de sports dits extrêmes ?

Dr Charest: Nos objectifs sont à la fois modestes et complexes. Dans un pays aussi vaste que le nôtre, comment s’organisent les secours? Nous avons simplement voulu tenter d’y répondre en considérant un certain nombre d’éléments, sans toutefois nous limiter aux situations d’urgence en montagne, lesquelles constituent malgré tout une préoccupation centrale pour nos participants français. Comment s’établissent les premiers soins, qu’ils soient donnés par le médecin, le secouriste ou un autre spécialiste paramédical ? Le médecin demeure au centre de la scène. Comme le nombre d’adeptes d’activités sportives comportant une bonne dose de défi est à la hausse, la probabilité que les médecins aient à traiter ce type de «clientèle» augmente aussi. Comment agir dans ces cas-là? Voilà les questions que nous avons abordées lors de ce colloque. D’après les échos que nous en avons eus, il semble que le colloque ait répondu à un besoin réel.

Considérez-vous qu’il y a nécessité que les médecins se remettent dans le bain des premiers soins ?

Dr Charest: Absolument. Mais cela va plus loin... Prenons le cas d’une personne en hypothermie qui arrive à l’urgence: il faut savoir quoi faire. Il est difficile d’appliquer un traitement (le bon traitement) si l’on n’a pas idée de ce qui a conduit à cet état d’hypothermie. La continuité dans la chaîne des soins va mener à une plus grande efficacité.

Est-ce le goût du sport qui vous a poussée à consacrer temps et énergie à l’organisation d’un tel colloque ?

Dr Charest : Pas seulement le goût. C’est vraiment une passion. Le plein air, c’est le centre de ma vie ! La montagne, le sport et la médecine regroupés ensemble sont pour moi un cocktail explosif.

Les problèmes évoqués étaient-ils seulement reliés à la recherche de performance ?

Dr Charest: Il ne s’agissait pas spécialement des dangers associés aux tentatives de réaliser des exploits. Il était plutôt question des gestes à poser dans le cas d’incidents qui peuvent survenir tous les jours : engelures, accidents de motoneige, hypothermie ou hyperthermie, chutes en ski ou en planche à neige, etc.

Vous aviez prévu des travaux pratiques ?

Dr Charest : Oui. Précisément, nous avons organisé un raid d’aventure (ce fut le clou de la semaine), qui alliait activité physique et défi intellectuel. Un peu comme un rallye... Chacun pouvait y participer. Il suffisait d’être en forme, sans plus, et de se munir d’une paire de raquettes. Les participants étaient confrontés à des mises en situation au cours desquelles ils devaient donner les pr emiers soins à des victimes fictives. Cette activité a eu beaucoup de succès. En tout, il y avait 17 équipes de 4 personnes chacune. Tout le monde s’est vraiment amusé!

Ce type d’événement s’adresse-t-il essentiellement aux médecins qui font de la compétition ou qui sont amateurs d’efforts extrêmes ?

Dr Charest: Même si, effectivement, ce genre de colloque tend à attirer d’abord des gens sportifs et qui s’entraînent, celui-ci a été organisé de telle sorte que personne ne soit tenu à l’écart. La formation que les participants sont venus chercher couvre un champ d’application très large, depuis l’accompagnement lors d’un raid d’aventure jusqu’aux situations d’urgence à l’hôpital. Il y avait bel et bien un volet «patient» à ce colloque, volet d’intérêt certain pour nombre de praticiens.

S’agissait-il seulement de médecine des traumatismes ?

Dr Charest : Plusieurs thèmes n’avaient aucun rapport avec la traumatologie: pensez aux piqûres d’insectes, aux serpents ou encore à l’hyperthermie. La médecine de montagne et d’aventure s’intéresse aussi à l’aspect psychologique. L’un des ateliers s’intitulait d’ailleurs Le secours en montagne : jusqu’où aller trop loin ? On y projetait un film (suisse) sur les avalanches et les secouristes, lesquels ont euxmêmes été victimes de l’avalanche alors qu’ils secouraient les victimes. On a tendance à oublier que ceux qui portent secours risquent aussi leur vie dans ces conditions extrêmes. Le colloque est également l’occasion d’apprécier les différences entre chaque pays sur ce plan. Au Québec, il est rare de voir un médecin se retrouver sur le terrain...

Comme lors du premier congrès, les débats étaient passionnants. On peut se demander ce qui pousse quelqu’un à risquer sa vie pour aller sauver quelqu’un d’autre. L’héroïsme aujourd’hui et l’image du sauveteur sont des notions dont nous avons discuté. L’assistance était partagée. Des participants nous ont dit s’être inscrits au colloque par intérêt personnel, sachant qu’ils n’auraient peut-être pas l’occasion de mettre en pratique les techniques apprises lors du colloque. Ils étaient surtout animés par la volonté d’avoir accès à une culture médicale plus générale, que l’on retrouve rarement dans les congrès médicaux habituels consacrés au diabète ou à l’hypertension.

Peut-on dire qu’on assiste à la naissance d’une véritable médecine de l’aventure, une médecine des limites ?

Dr Charest: Oui. À ma connaissance, c’est la première fois que l’on regroupe autant de sujets directement reliés aux activités de plein air. C’est une différence fondamentale. De plus, cela englobe des préoccupations dont on ne parle que peu ou pas, qui demeurent encore un peu taboues.

Le colloque peut-il avoir quelque bienfait pour la population ?

Dr Charest : Certainement. D’une manière plus large, on soulève la question des soins que l’on peut apporter en région éloignée; c’est toujours d’actualité et cela ouvre des portes. Le Colloque de médecine de montagne et d’aventure stimule notre sens de la débrouillardise. Se demander ce que l’on aurait pu faire de plus n’est jamais stérile. Les Européens ont apporté de nombreux films qui ont suscité ce genre de discussions. La simple question des secours sur les pistes de ski suggère bien des réflexions, même si l’on y est confronté par l’imagination. Pensez aux conditions météorologiques et à leur impact sur les secours...

Comment en vient-on à se passionner pour cet aspect de la médecine ? Existe-t-il un itinéraire du médecin de l’extrême ?

Dr Charest : J’avoue qu’il faut avoir soi-même le goût d’entreprendre des expéditions. Cette passion combinée à celle de la médecine est le mélange idéal. D’une manière ou d’une autre, le médecin d’expédition en vient toujours à soigner ceux qu’il rencontre, qu’il s’agisse des sherpas (qui accompagnent les alpinistes lors d’une expédition) ou des populations locales rencontrées à l’occasion d’un raid. En ce sens, même si c’est d’une manière modeste, on touche à la médecine humanitaire.

L’étude de la médecine de montagne et d’aventure est-elle pertinente pour la pratique de la médecine générale ?

Dr Charest : Les sports à risque et les voyages d’aventure ont de plus en plus de succès. Il y a seulement quelques années, peu nombreux étaient ceux et celles qui connaissaient les monts Chic- Chocs en Gaspésie. Aujourd’hui, il y a davantage d’amateurs de trekking et de randonnées de toutes sortes. Les médecins qui restent totalement étrangers à ce phénomène de société éprouveront, un jour ou l’autre, des difficultés à comprendre les pathologies associées aux pratiques sportives dont il est question.

Et la suite ?

Dr Charest: Le premier colloque a à la fois éveillé l’intérêt des médecins et créé un engouement pour ce type de formation. Des amitiés se sont nouées. Plusieurs participants ont convaincu des collègues et connaissances de participer au second colloque. J’ai moi-même été surprise de constater l’ampleur de l’effet d’entraînement. C’est la Suisse qui prendra la relève en 2006. Puis ce devrait être au tour de la France, en 2007, et ensuite de l’Italie... Je participerai au 3e Colloque de médecine de montagne et d’aventure en tant qu’invitée. Cela me permettra de souffler un peu! ]


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