Parution: juillet 2005
Le Prix de l’oeuvre scientifique 2005 de l’AMLFC
sera remis au Dr Serge G. Gauthier en octobre prochain
Par Jean Michel Taub

Si la vie était une bande dessinée, celle du Dr Serge G. Gauthier commencerait sous le signe de la médecine, avec son oncle comme l’un des personnages principaux. Puis on verrait le Dr Francis McNaughton apparaître à deux reprises: la première fois, lorsqu’il a soigné la mère du Dr Gauthier (alors âgé de 18 ans), atteinte de sclérose en plaques; la seconde, en tant que l’un des professeurs les plus marquants du Dr Gauthier.

« J’ai vu comment il parlait à mes parents pour leur expliquer ce qui était possible et les informer des limites de la médecine. Plus tard, j’ai eu la chance qu’il soit mon tuteur. Il m’a montré comment examiner les gens sans leur faire peur et comment les rassurer. Je souhaite à tout médecin d’avoir un guide qui exprime autant de chaleur humaine. Ses patients l’appelaient Saint Francis ! Mon oncle, Gilles Tremblay, est une autre figure impressionnante de mon enfance. Pathologiste, professeur à l’Université de Montréal puis à l’Université McGill, il a certainement contribué à mon désir précoce de faire médecine. Et sans savoir quelle spécialité je choisirais, je songeais déjà à faire de la recherche.»


Le Dr Serge G. Gauthier

Pourquoi la bande dessinée ? Parce que le Dr Gauthier en raffole, tout comme il est grand amateur de récits de science-fiction. Quand on y pense, au moment où il a commencé à pratiquer la médecine, nombre des progrès réalisés en neurologie auraient pu passer pour de la science-fiction.

Porteur d’un curriculum vitæ impressionnant, tant au niveau des responsabilités que sur le plan des réalisations, le Dr Gauthier dirige aujourd’hui l’unité de recherche sur la maladie d’Alzheimer du Centre McGill d’études sur le vieillissement, à Montréal. Après avoir consacré la première partie de sa pratique à la maladie de Parkinson, il concentre aujourd’hui ses efforts sur la maladie d’Alzheimer, installé dans un discret pavillon, au beau milieu des pelouses de l’hôpital Douglas, face au fleuve Saint-Laurent. Pour répondre à un emploi du temps vraiment chargé, le Dr Gauthier commence ses journées de travail très tôt. Dans son bureau, exposée sur quelques étagères de verre, une collection de flacons et de boîtes de médicaments d’autrefois nous rappelle les charmes de l’huile de ricin et des temps où l’ensemble de la pharmacopée tenait dans une petite armoire.

Aîné de trois enfants, le Dr Gauthier grandit sur la rive sud de Montréal. Il sait très tôt qu’il va faire médecine. La décision s’est prise naturellement, presque à son insu. Wilfrid Tremblay, son grand-père, premier chef anesthésiste de l’hôpital Saint-Luc, avait déjà donné une saveur médicale à son arbre généalogique. «Mon père était avocat et ma mère aurait voulu être médecin. Le fait qu’elle ait été atteinte de la sclérose en plaques (à l’âge de 32 ans) a certainement joué un rôle dans mon choix de la neurologie. Rencontrer Bert Cosgrove, l’un des médecins qui ont soigné ma mère et pionnier de la neurologie, et Herbert Jasper – celui qui a inventé l’électroencéphalographie –, qui m’a enseigné à l’Université de Montréal, fut également décisif pour moi. C’est à l’Institut neurologique de Montréal, où pratiquaient les Drs McNaughton et Cosgrove, que j’ai complété ma résidence en neurologie.

« Mes premières années de médecine ont constitué une période un peu agitée. Je me souviens d’une grève au cours de laquelle l’épouse du président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, qui nous enseignait la pathologie, avait été un peu chahutée. Pour ma spécialisation, j’ai choisi d’étudier à l’Université McGill. Je me souviens très bien de ma première journée d’internat à l’hôpital Royal Victoria. On nous disait : "Bonjour docteur! Voici le patient. Qu’en pensez-vous? Faites votre analyse d’urine, envoyez les échantillons de sang au laboratoire, etc." C’était une approche hands on !» Une année de médecine interne et deux années de neurologie clinique plus tard, le Dr Gauthier s’inscrit ensuite en neurochimie (2 ans).


« Aujourd’hui, les grandes études sont convergentes; elles impliquent deux ou trois continents. Les trois consortiums de recherche sur la maladie d’Alzheimer se réunissent pour prévoir les grandes études de l’avenir. »
– Dr Serge G. Gauthier

Il n’y a pas que le Dr Gauthier qui baigne dans une ambiance médicale. Son épouse, qui a été chargée du programme d’ergothérapie de l’Université McGill pendant quinze ans, y a pris goût elle aussi. « Cela nous a permis de travailler ensemble sur plusieurs projets relatifs aux maladies de Parkinson et d’Alzheimer », se rappelle-t-il avec plaisir.

La maladie d’Alzheimer: un dérèglement de l’harmonie du vieillissement

En 1986, le Dr Gauthier est tout jeune patron à l’Institut neurologique de Montréal. C’est la première d’une liste impressionnante de responsabilités qu’il a su mener à bien avec brio. En font foi les nombreuses distinctions qu’il a reçues: prix Galien (1997), CCNP Innovations in Neuropsychopharmacology Award (1998) – décerné également aux Drs J. Poirier et R. Quirion, médaille Médecin de mérite (2000), etc.

L’ensemble des recherches et travaux auxquels a participé le Dr Gauthier ont donné lieu à quantité de publications sur des sujets aussi divers que les études cliniques sur les placebos chez les patients atteints d’Alzheimer ou la sécurité des personnes souffrant de démence et vivant à domicile. « Maintenant que j’ai atteint l’âge noble de 55 ans, dit-il avec humour, j’écris des éditoriaux comme celui que je viens de terminer pour le British Medical Journal, qui traite du débat sur le remboursement des médicaments pour l’Alzheimer et la sécurité d’utilisation des médicaments antipsychotiques. Cela me donne l’occasion de trouver de nouvelles applications pratiques aux recherches cliniques.»

De pertes de mémoire... et de jugement

Avant de s’adonner à la recherche clinique, le Dr Gauthier a fait pendant quelques années de la recherche (à mi-temps) sur les animaux. «La recherche a toujours occupé une part importante de ma pratique médicale. Mais je reçois toujours des patients, s’empresset- il de préciser. Je vois des gens atteints d’Alzheimer ou simplement inquiets à l’idée de contracter cette maladie. J’exerce la neurologie générale le samedi matin, dans une clinique de mon village (Hudson). Cela me permet de recevoir une clientèle de tous âges. Je ne dispose toutefois pas des ressources que l’on retrouve à l’hôpital (équipement, laboratoire...).

« J’ai été consultant à l’hôpital de Shawinigan pendant quelques années, et j’éprouve une grande sympathie pour les neurologues en région, qui doivent se débrouiller essentiellement "avec leurs mains", sans support technique, obligés d’envoyer leurs patients en ville pour de plus amples examens. Et ce, particulièrement au moment du diagnostic. Car avec l’âge, tout le monde ou presque se plaint de ses pertes de mémoire, mais personne ne se plaint de perdre son jugement! Et c’est ce qui entoure les pertes mnésiques, justement, qui peut être le plus significatif. »

Lorsqu’il fait le bilan des changements qui ont eu cours ces derniers trente ans, le Dr Gauthier s’enthousiasme : «À mes débuts, malgré que nous arrivions à poser de bons diagnostics, la neurologie demeurait avant tout une discipline "contemplative". Il n’existait aucun programme de formation sur la manière d’effectuer les essais cliniques, de choisir les mesures appropriées ou d’établir les devis. Ce sont des méthodes que nous avons créées en grande partie dans les années 1980.» La thérapeutique neurologique va d’ailleurs faire l’objet d’un ouvrage, en 2005, qui traitera de la manière d’élaborer les essais cliniques dans le champ de la démence.



Le Dr Serge G. Gauthier

Un réseau pour la recherche

Au cours des années 1990, l’équipe du Dr Gauthier participe à la mise sur pied du réseau canadien C5R d’essais cliniques, dont font partie 33 cliniques, réseau qu’il présidera. Les travaux communs conduiront, entre autres, à la détermination de la durée optimale des traitements expérimentaux et à l’élaboration de critères de mesure des effets symptomatiques ou stabilisateurs, étape fondamentale de la prévention. « Connaissant les risques liés à l’hypertension, il m’apparaît clair que si les gens âgés de 40 à 60 ans adoptent un style de vie plus sain et surveillent régulièrement leur pression artérielle, il y a de fortes chances qu’il y aura moins de patients atteints d’Alzheimer dans une génération. »

La cartographie génétique

Selon le Dr Gauthier, le moment approche où l’on pourra obtenir, sur demande, un bilan individuel et corriger les éventuels risques biologiques inhérents à la «personnalité génétique » de chacun, risques contre lesquels la pratique du sport et une saine alimentation ne sont pas suffisants. « J’ai bon espoir que si l’on découvre un second gène de risque non causal de la forme sporadique de la maladie (en plus de l’APO4, qui touche 15 % des habitants des pays industrialisés), on pourra prescrire les médicaments requis aux seules personnes qui en ont besoin, soit une fraction de la population.

« Prenons le cas d’une personne dont le transport de cholestérol est difficile ou qui retient trop d’amyloïde au niveau du cerveau. On disposera d’un médicament (comme celui de Neurochem, sur lequel nous travaillons actuellement) pour remédier à ce problème et qui pourrait servir à titre préventif. Mais les gènes ne sont pas seuls en cause: on sait que le niveau d’éducation modifie le risque génétique de développer la maladie. À tel point que l’on s’attend à ce qu’au Canada, davantage d’hommes et de femmes en soient atteints dans le futur.»

La différence comme élément rassembleur

Les activités multiples du Dr Gauthier le conduisent tout naturellement à entretenir de nombreux contacts internationaux. «Aujourd’hui, les grandes études sont convergentes; elles impliquent deux ou trois continents. Les trois consortiums de recherche sur la maladie d’Alzheimer – américain (dirigé par Léon Thal), européen (dirigé par Bruno Vellas) et canadien (dirigé par Howard Chertkow) – se réunissent pour prévoir les grandes études de l’avenir et prouver que l’on peut prévenir les maladies de type Alzheimer. Je fais le lien entre eux trois. J’ai eu la chance d’être arbitre externe, pendant une quinzaine d’années, auprès du gouvernement américain pour ce qui touche à leur consortium. Ces programmes internationaux sont très importants : ils peuvent nous aider à confirmer des hypothèses telles que le rôle préventif des médicaments pour l’arthrite ou l’effet protecteur antioxydant du résorcinol contenu dans la peau des raisins de Bordeaux... »

Les voyages qu’effectue le Dr Gauthier en tant que conférencier et participant à nombre de congrès lui offrent l’occasion d’enrichir les multiples facettes de sa pratique d’un panorama culturel. Il reconnaît la chance qu’il a de pouvoir s’initier aux différences que l’on retrouve dans la pratique médicale des Américains, des Européens ou des Japonais. « Ainsi, dans le domaine de la démence, chaque pays a une approche différente. Cela est très enrichissant. Ceux qui sont responsables de l’accès aux traitements ne sont pas les mêmes partout : il peut s’agir des gériatres, neurologues, psychiatres ou médecins de famille. Les modes de communication entre médecins et patients varient aussi suivant les pays. Ces différences sont facilement perceptibles lorsque nous collaborons avec des auteurs de plusieurs pays pour la réalisation d’ouvrages communs, par exemple. Nous, Canadiens, touchons à plusieurs cultures, et cela nous aide à favoriser des consensus. Notre bilinguisme est également un atout. Pour ma part, je termine rarement une conférence à l’étranger sans prononcer quelques phrases dans la langue du pays.»

Cibler les interventions

« Le voyage idéal est celui au cours duquel je peux parler aux familles, aux médecins de famille et aux spécialistes, grâce à la société d’Alzheimer locale. Lorsque c’est possible, cela signifie trois conférences. En général, comme ce fut le cas récemment en France, j’essaie de regrouper deux ou trois réunions pour un même voyage. Ma priorité va aux interventions qui peuvent avoir un impact sur la qualité des soins. Ma participation aux études cliniques représente aussi un exercice passionnant.» Les patients du Dr Gauthier comptent beaucoup pour lui. Pour pallier le manque de temps, dû à ses nombreux déplacements, il utilise Internet «parce qu’il s’agit d’un moyen de communication rapide».

Une famille ouverte sur le monde

Son fils Éric, danseur de ballet à Stuttgart, en Allemagne, depuis neuf ans (après une formation aux Grands Ballets de Montréal et à l’École nationale de Toronto), et sa fille Judith, avocate, diplômée de l’Université de Sherbrooke, partagent la fascination du Dr Gauthier pour le monde. «Mon fils est très heureux en Europe. J’ai souvent l’occasion de me rendre en Allemagne et nous nous parlons tous les deux jours ou presque. Judith termine sa maîtrise à la faculté de droit de l’Université de Montréal. Elle aussi est passionnée de science-fiction. » La famille se réunit régulièrement. En mars dernier, ce fut en Allemagne, pour souligner l’anniversaire de l’aîné. Un séjour d’un mois est prévu en Bretagne cet été, dans le pittoresque village de Saint- Cast. Un vieux rêve qui se réalise...

Hormis la médecine, il y a les livres. «Je suis un grand amateur de science-fiction et de bandes dessinées. J’ai la chance d’avoir pu constituer une large collection de bandes dessinées, de Flash Gordon à Aqua Blue. Je tente toujours d’en ramener quelques-unes (parfois jusqu’à une valise entière) lors de mes voyages. La plupart des bandes dessinées sont réalisées par une équipe de trois auteurs, comprenant un dessinateur et un coloriste. J’espère un jour être le scénariste de ma propre BD !» ]


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