| Le Dr Joanne Morneau |
Parution: juin 2005
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| À contre-courant de la performance à tout prix | |
| Par Jean Michel Taub | |
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Si vous cherchez une définition complète de l’omnipraticien, voyez le Dr Joanne Morneau. Elle en est l’exemple vivant. Elle représente toute la polyvalence, la richesse et aussi la noblesse de la médecine familiale. À sa pratique fort bien remplie s’ajoute l’obstétrique. Son conjoint est également médecin et ils ont quatre enfants, l’aîné étant âgé de 9 ans. Certes, Joanne Morneau est occupée! Pourtant, l’un des ennemis qu’elle combat le plus vigoureusement reste cette course à la performance qui envahit notre société. Comment assume-t-elle cette contradiction? Y a-t-il vraiment contradiction? « J’ai d’abord étudié la biochimie. Je souhaitais aussi l’enseigner à l’université. J’ai tout fait pour éviter la médecine… jusqu’au jour où j’ai découvert que le travail de laboratoire ne me plaisait pas tellement. Le moment décisif pour moi a cependant eu lieu à l’âge de 18 ans, alors que j’ai subi une appendicectomie. C’est là que j’ai vraiment réalisé ce que pouvait être la pratique en milieu hospitalier. Je me souviens très bien qu’au lendemain de l’opération, entourée du chirurgien et d’internes, je me sois enthousiasmée pour leur travail. Qu’est-ce que ça doit être fascinant comme travail, me suis-je dit. J’ai complété ma formation en biochimie, puis je me suis inscrite en médecine à l’Université Laval. J’ai adoré ça! Parallèlement à mes études de médecine, j’enseignais la natation. Puis j’ai fait mon internat à l’hôpital de Lévis. C’était formidable! Il n’y avait que des internes et des patrons à cette époque; il n’y avait pas encore de résidents. |
![]() Le Dr Joanne Morneau |
« C’est à l’Université McGill que j’ai choisi de faire une résidence en gynécologie-obstétrique. Là, ce fut tout autre chose. J’ai arrêté au bout d’un an : McGill, ça n’était pas pour moi. Imaginez… la pauvre petite fille de Québec dans cet univers complètement différent de celui où elle avait vécu... Cet épisode a été à la fois extraordinaire et bien trop difficile. J’ai fait beaucoup de chirurgie et d’obstétrique; j’ai appris énormément. J’aimais étudier en anglais. J’aime les langues, leur diversité: elles sont si vivantes. Par contre, 70 à 80 heures de travail par semaine, avec une nuit en moins tous les trois jours, m’ont épuisée. Totalement. J’ai dû arrêter. Par la suite, j’ai oeuvré une année en CLSC. Après quoi, je me suis installée à Saint-Hyacinthe, où j’ai commencé à faire de l’obstétrique comme médecin généraliste. »
Pour le Dr Morneau, la formation donnée essentiellement par des spécialistes tend à attirer les étudiants vers les spécialités. Certains croient aussi qu’ils ne maîtriseront jamais l’ensemble des connaissances requises pour être omnipraticien. « Heureusement, grâce aux stages de première et de quatrième année, les jeunes étudiants s’initient à la pratique médicale dans les hôpitaux régionaux, où il y a beaucoup plus de généralistes qui dirigent les choses. Par exemple, ici à Saint-Hyacinthe, ce sont des équipes de généralistes qui sont en charge des soins intensifs, de l’urgence et des accouchements. Nous avons constitué une équipe de femmes médecins pour le suivi de grossesse, les accouchements, la périnatalité et la pédiatrie. »

La médecine familiale a été un choix tout naturel pour le Dr Morneau. « Parce qu’il est bien plus facile de soigner quelqu’un lorsqu’on connaît son entourage, sa situation et ses antécédents. La formation en omnipratique nous invite à une plus grande ouverture. Et puis, aujourd’hui, notre champ de compétence s’est élargi. On retrouve des omnipraticiens à l’urgence, en obstétrique. Auparavant, si on voulait faire de l’obstétrique, il fallait se spécialiser dans ce domaine, et cela impliquait beaucoup de chirurgie. Pour moi, ça a été formidable puisque j’adorais cela. Mais à se concentrer surtout sur des maladies "fascinantes" ou des chirurgies compliquées, on perd un peu le contact avec les gens.
« Les généralistes qui pratiquent à l’urgence ou en obstétrique ont une vision globale de l’individu. Ils ne se préoccupent pas seulement du poumon, du coeur ou de l’intestin à soigner. C’est la même chose en soins intensifs. Comme ils soignent souvent le père, la mère, les enfants, l’oncle, le neveu… les généralistes abordent la médecine d’une manière plus vaste et prennent en considération l’environnement du patient. Prenons l’exemple d’une femme enceinte dont le mari est diabétique. Tout de suite, cela vous indique que cette femme devra prendre soin de son bébé tout en continuant de veiller sur son conjoint. Le généraliste sait cela, le gynécologue non. Il en va de même dans le cas d’une femme ayant un enfant handicapé. »
Avec une vie professionnelle bien remplie, le Dr Morneau vante les bienfaits de l’exercice pour sa santé physique et mentale. « Le sport, en autant qu’il ne s’agisse pas d’une obsession, est une recette anti-médicaments absolument extraordinaire! C’est un anxiolytique, un hypnotique et un antidépresseur par excellence. Il permet de se retrouver soi-même. N’oublions pas non plus son effet bénéfique dans la prévention de l’hypercholestérolémie et du diabète. Étant moimême une ‘‘pratiquante’’, je prêche en connaissance de cause.
« Étonnamment, c’est le sport qui m’a amenée à pratiquer à Saint- Hyacinthe. Je faisais de la natation de compétition et j’avais recommencé à m’entraîner avec les Maîtres Nageurs à l’Université de Montréal. Souhaitant me rapprocher, j’ai décidé d’habiter dans les environs. C’est aussi l’activité sportive qui m’a aidée à me sortir d’une dépression. Et il n’est pas question que j’arrête. J’ai participé aux championnats provinciaux, aux championnats nationaux et suis même allée aux Jeux mondiaux de la médecine. J’ai touché au vélo, au triathlon. Je nage toujours 7 km par semaine. À cela s’ajoute la plongée sous-marine, que mon mari et moi aimons particulièrement. »
Mais il y a d’autres problèmes de santé, pour lesquels les généralistes se retrouvent aussi en première ligne. Les solutions, nous dit le Dr Morneau, ne sont pas toujours aussi éloignées qu’on le croit. « Le stress est omniprésent avec la surcharge de travail, le manque d’organisation, la course à la performance et tout ce qui en découle. Cela mène trop souvent à une mauvaise hygiène de vie. Les gens sont obsédés par la performance au travail, car les compagnies exigent énormément de leurs employés. Les restructurations mènent à moins d’emplois; il faut donc en faire plus. Ajoutez à cela le stress que les gens créent eux-mêmes : il faut acheter le véhicule de l’année, payer la maison, le chalet... On doit alors travailler encore plus, et c’est l’engrenage.
« La plupart des gens passent à côté de leur vie parce qu’ils suivent un modèle qui ne leur correspond pas! Ils ont des goûts bien personnels, des possibilités s’offrent à eux... Mais ils manquent tellement de confiance en leurs capacités! Je leur dis d’aller au bout de leurs rêves. Je les invite sans cesse à oser être à contre-courant. C’est le seul moyen pour eux de s’en sortir. Il faut qu’ils arrêtent de courir pour se procurer tous les produits et services que la société leur offre. Ils doivent viser d’autres buts, miser sur la simplicité volontaire. S’ils ne se décident pas à vivre plus simplement, à rechercher des plaisirs en famille, dans la nature, ils continueront à avoir des problèmes de santé.
« Pensez à la jeune femme qui doit emmener ses enfants à la garderie tôt le matin, s’empresser de se rendre à son travail disons couper des ailes de poulet chez Flamingo , puis se dépêcher pour revenir chercher son enfant le soir, rentrer à la maison et continuer sur sa lancée. Quel est son véritable salaire en bout de ligne? On a mis de côté tous les schémas de nos parents. Pourtant, parmi les femmes que je reçois en consultation (elles constituent l’essentiel de ma clientèle), certaines aimeraient bien ne plus courir dans tous les sens et s’occuper simplement de leurs enfants. En tant que société, pourquoi ne pas accepter qu’il y ait davantage de postes à temps partiel, des horaires différents? Les femmes prendraient plaisir à se retrouver entre adultes pour travailler et auraient le loisir de se consacrer plus pleinement à leur vie familiale.
« C’est un cercle vicieux. Les gens dorment moins. Comme ils sont moins reposés, ils commencent à être anxieux, à avoir des troubles nerveux et des troubles d’adaptation. Cela se traduit par des problèmes relationnels, des couples qui se séparent. Puis la santé se détériore. Si quelqu’un est déjà prédisposé aux troubles cardiaques, par exemple, il peut fort bien faire de l’angine. Le cycle est enclenché. À mes yeux, le lien est évident.
« Chacun doit trouver son équilibre. J’ai pour patientes des femmes enceintes qui ont déjà un ou deux jeunes enfants, et qui se sentent coupables de ne pas être plus présentes pour eux, qui se considèrent mauvaises mères. D’un autre coté, je connais des cultivateurs de plus de 75 ans qui sont toujours sur leur tracteur, qui n’ont jamais arrêté de travailler. Ceux-là ont toujours respecté le rythme de la nature et leur propre rythme. Ce sont les moins malades de tous! »
Rien n’est isolé dans ces enchaînements que nous décrit le Dr Morneau. « Jusqu’à un certain point, il faut que le médecin donne l’exemple. Parce qu’il existe un lien de confiance avec son patient. Cela a été une des grandes découvertes que j’ai faites en région. Prenons le cas d’un patient à qui l’orthopédiste recommande une chirurgie du genou. Ce patient demandera d’abord à son médecin de famille ce qu’il en pense, s’il considère que l’opération est vraiment nécessaire. Il se dit que, pour son médecin, il n’est pas seulement ce genou blessé, qu’il est une personne à part entière. Il a confiance en son médecin. »
Comment Joanne Morneau arrive-t-elle à tout faire? « Dans un premier temps, je travaille rarement plus de 60 heures par semaine, à raison de quatre jours. De plus, lorsque je travaille, mon mari consacre davantage de temps à notre famille. Ensuite, j’habite vraiment tout près de mon lieu de travail. Je mets dix minutes à m’y rendre. Les jeunes médecins sont conscients de l’importance d’avoir une vie équilibrée. On peut présumer qu’ils incitent leurs patients à faire de même. »
Chose certaine, le Dr Morneau a toujours le feu sacré. Il ne fait aucun doute qu’elle saura le transmettre à ceux et celles qui iront faire des stages en région. « Le seul conseil que je puis leur donner est de ne pas avoir peur de choisir la médecine familiale et de s’y investir. Certains me disent qu’ils ne veulent pas toucher à l’obstétrique parce qu’ils ne veulent pas avoir à se lever en pleine nuit. Mais cela fait partie de la pratique médicale. Et puis, la médecine familiale est tellement fascinante. Le contact que l’on a avec nos patients est très enrichissant. » Initier les étudiants en médecine à la réalité de l’omnipratique est un pur cadeau pour elle: « Il ne faut pas oublier qu’à l’origine, je voulais être professeure à l’université… » ]
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