Le Dr Marie-Hélène Chomienne
Parution: mai 2005
Une médecine sans frontières
Par Sylvie Poulin

Née au Maroc de parents français, le Dr Marie-Hélène Chomienne a beaucoup voyagé durant son enfance. La famille quittera le pays en 1972, lors de l’accession à l’indépendance. « Nous avons passé deux années aux États- Unis. J’avais 7 ou 8 ans à l’époque. Puis, nous nous sommes installés en Europe. Mon père avait trouvé un travail en Angleterre, où nous avons habité pendant dix ans. Par la suite, nous sommes allés en France. J’y ai fait mes études de médecine.

« Je voulais devenir médecin depuis l’âge de 12 ans. Je ne sais pas s’il faut parler d’appel ou de vocation, mais c’était clairement ça et rien d’autre. Au départ, c’est la pédiatrie qui m’intéressait. Puis, ce fut la médecine de brousse. L’aventure m’attirait. Ma famille avait bougé assez souvent, et mon grandpère était un baroudeur. Arrivé au Maroc dans les années 1900, il était un pionnier. Je pense que c’est de lui que nous vient la veine d’aventure qui court dans la famille. »

Elle a fait son bac en sciences à Lyon, obtenu son diplôme de médecine de l’Université de Paris en 1982, mais n’a jamais pratiqué en France. « Le programme français permet que la dernière année de médecine ait lieu à l’étranger. J’étais mariée alors. Mon mari et moi avons fait des demandes pour parfaire notre formation : au Mexique, en Australie et au Canada. Nous avons été admis à l’Université de Sherbrooke.


Le Dr Marie-Hélène Chomienne

« À la fin de l’année, nous aurions bien voulu rester. Mais cela n’était pas possible, car nous ne pouvions émigrer et pratiquer la médecine au Québec à ce moment-là. C’est à l’occasion d’une visite à l’ambassade du Canada à Paris que nous avons eu la chance de rencontrer un représentant de l’Hôpital de Lamèque, au Nouveau- Brunswick, venu inviter des médecins à pratiquer outre-mer. Nous avons conclu un arrangement : l’Hôpital de Lamèque nous parrainait et payait notre internat rotatoire, en échange de quoi nous nous engagions à travailler au moins deux ans dans cet établissement.

« Découvrir les tempêtes de l’Acadie… Magnifique! Bien sûr, c’était difficile parfois. Parce que nous étions loin de tout, dans un petit milieu d’environ 1 800 habitants. Mais le contact avec la nature, les Acadiens, la pêche… Tout cela m’a été vraiment agréable. Et puis, ces tempêtes folles comme on n’en voit plus ici… C’était tellement chouette! »

Le Dr Chomienne reste trois ans à Lamèque. À sa pratique privée s’ajoutent l’urgence et l’obstétrique. Elle garde un excellent souvenir de ses collègues et de ses patients.

En 1985, elle prend la direction de Hull. Elle y exerce en cabinet privé et au centre hospitalier des Vallées de l’Outaouais jusqu’en 2001. « Je faisais de l’urgence, de l’obstétrique et j’allais au centre de détention. En tant que généralistes, nous avons l’avantage de pouvoir toucher à tout. En moins de quatre mois, j’avais tous mes patients. Aujourd’hui, cela ne prendrait probablement qu’un mois tellement il manque de médecins ici.

« À peu près au même moment, j’ai cherché du travail à l’étranger. Je me suis rendu compte que, souvent, des postes étaient offerts aux épidémiologistes. Je me suis dit que j’allais commencer par faire une maîtrise dans ce domaine et que je verrais où cela pourrait me mener. En cours de tutorat, j’ai rencontré des gens de l’hôpital Montfort. Comme Montfort faisait du recrutement, des médecins m’ont suggéré d’aller y travailler. J’ai saisi l’occasion. »

Membre actif de l’hôpital Montfort depuis 2001 et professeure de médecine familiale à l’Université d’Ottawa, le Dr Chomienne préside le comité de recherche du Consortium national de formation en santé (secteur Montfort) et, depuis 2003, est chercheuse affiliée à l’Institut de santé des populations de l’Université. « J’aime beaucoup ma pratique médicale. J’adore aussi enseigner aux étudiants et aux résidents. En général, j’essaie de consacrer mes avant-midi à ma pratique à l’hôpital et mes après-midi à la recherche et à l’enseignement.

« Mes enfants sont à l’école jusqu’à 16 h ou 17 h. Quant à moi, j’arrive à la maison peu après. Ce n’est qu’une fois qu’ils sont couchés, ou lorsqu’ils vaquent à leurs occupations, que je continue mon travail. Ils savent que les médecins travaillent beaucoup. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils disent qu’ils ne choisiront jamais la médecine. Être de garde, devoir parfois retourner à l’hôpital au cours de la nuit, ne pas être libre certaines fins de semaine : c’est trop pour eux. »

Le Dr Chomienne ne le dément pas. « La médecine est très exigeante. C’est pourquoi j’espère sincèrement que les jeunes médecins aiment véritablement leur travail. C’est essentiel. J’ai entendu, à l’occasion, des résidents de Montfort ou d’ailleurs dire qu’ils avaient choisi la médecine pour le prestige. Les conditions de la pratique médicale peuvent être tellement difficiles, et on y consacre une si grande partie de son temps qu’il me semble fou de ne considérer que le prestige d’être médecin et les avantages qui s’y rattachent...

« Les jeunes voient davantage la médecine comme une profession. Le danger, c’est de la réduire à une technique. Nous ne sommes pas des techniciens: il faut du coeur! Soigner quelqu’un, c’est toucher à son être profond, son âme, sa religion, sa spiritualité, sa famille... Tout cela est imbriqué. On ne peut pas être seulement un bon technicien des soins de l’estomac ou du coeur de son patient. Il nous manquerait quelque chose, et il manquerait quelque chose au patient également. »

Du local à l’international

La crise qu’a traversée l’hôpital Montfort avait déjà commencé à décroître au moment où le Dr Chomienne s’est jointe à l’équipe. « Les minorités francophones hors Québec sont presque devenues une espèce protégée. Elles le sont sans contredit politiquement, grâce à Montfort. Les plans sont d’ailleurs d’agrandir cet hôpital, qui doublera presque. Les architectes sont déjà à l’oeuvre. »

C’est dans ce désormais illustre établissement qu’elle accroît son expertise sur les déterminants de la santé, le vieillissement de la population et les maladies chroniques. « Nous étudions actuellement les spécificités des minorités francophones par rapport au reste de la population canadienne. Leur santé est moins bonne, probablement à cause d’un nombre insuffisant de médecins francophones pour les soigner. Leurs conditions socio-économiques sont aussi légèrement moindres, le taux de tabagisme plus élevé (chez les Franco-Ontariens du moins), le taux de chômage plus important, tous facteurs qui influencent indéniablement la santé.

« Nous avons aussi un projet sur l’interdisciplinarité. En médecine familiale, beaucoup de consultations ont à voir avec des problèmes d’ordre psychosocial : anxiété, dépression, troubles d’adaptation. Or, les médecins de famille ne sont pas toujours bien outillés pour répondre aux besoins des patients sur ce plan et les traiter de façon adéquate, avec une thérapie bien structurée. Ils le font quand même, parce que l’accès au psychologue est souvent difficile et parce qu’il faut payer pour ses services. 


«Nous ne sommes pas des techniciens : il faut du coeur! Soigner quelqu’un, c’est toucher à son être profond, son âme, sa religion, sa spiritualité, sa famille...»
– Dr Marie-Hélène Chomienne  

« Nous essayons de développer un modèle où le psychologue serait intégré au groupe de médecins de famille, dans les bureaux ou les cliniques. Nous travaillons aussi à mettre sur pied un programme de formation conjoint en thérapie comportementale ou autre – comme on l’enseigne en psychologie – pour les médecins de famille. Il est démontré que cela correspond à presque 40 % des consultations. C’est énorme!

« Je crois que cette formation serait aussi très bénéfique pour le traitement des maladies chroniques compte tenu du fait que cela implique un changement de comportement de la part du patient. Que l’on pense, par exemple, aux diabétiques, aux hypertendus ou aux cardiaques. Ces patients doivent notamment faire de l’activité physique et modifier leur alimentation, ce que la thérapie cognitivocomportementale peut nous aider à enclencher.

« Je suis à Montfort depuis deux ans, et nous commençons à récolter les fruits de ce que nous avons bâti. Ainsi en est-il d’un projet de collaboration internationale. Il s’agit d’une entente entre l’Université d’Ottawa et l’Université de Cotonou, au Bénin. J’ai fait le voyage avec deux étudiants et deux résidents à l’automne 2003. À terme, je voudrais élaborer un projet sur la mortalité maternelle et néonatale là-bas. C’est vraiment ce que je souhaite faire. Nous aimerions aussi recevoir des étudiants béninois. Mais l’Université de Cotonou est réticente. Les responsables craignent que les étudiants béninois prennent racine au Canada et ne retournent pas pratiquer chez eux.

« Nous axons le volet pédagogique sur l’apport d’outils adaptés à leurs besoins, mais selon une méthodologie qui a cours ici, soit l’apprentissage par problèmes. L’apprenant participe ainsi activement à sa formation. À Cotonou, ce sont toujours les cours magistraux qui ont la cote, comme c’est le cas en France. Il s’agit d’une formation très hiérarchisée, comprenant le grand patron, les résidents, les internes, les externes. Il y a fort peu de place pour l’autonomie de ceux qui sont au bas de l’échelle. Pendant leur séjour en Afrique, nos étudiants ont participé eux-mêmes à la formation des étudiants là-bas pour leur montrer comment ça se passe ici. Nous espérons que germera ce que nous avons semé. C’est l’un des buts à long terme de ce projet.

« Nous avons été très bien accueillis. Chez nos vis-à-vis de l’Université de Cotonou, on sent un désir de changement; ils savent déjà qu’ils ne sont pas en mesure de répondre à la demande de leur population. Par ailleurs, des études ont démontré le besoin de favoriser la médecine familiale dans les pays en développement, parce que tout demeure orienté, comme autrefois, vers le médecin spécialiste. Or, les soins primaires, que ce soit ici, en Asie ou en Afrique, reposent sur le médecin de famille, le généraliste. Si on ne valorise pas le généraliste, les soins primaires ne sont pas pris en charge de façon adéquate. »

L’appel du large

Le Dr Chomienne ne ferme pas la porte à un éventuel poste à l’étranger. Elle a eu des contacts avec Médecins sans frontières et Médecins du monde. « Malheureusement, ils n’ont pas de projets à court terme, c’est-à-dire de moins d’un an ou de moins de six mois. Je veux bien partir trois semaines, pas tellement plus. Je ne veux pas quitter mes enfants pour plus longtemps. Pour l’instant, ce n’est donc pas possible. »

Elle s’est aussi intéressée à l’Organisation mondiale de la santé, qui recherche généralement des médecins ayant une certaine expérience en épidémiologie et sur le terrain. « J’ai récemment déposé ma thèse sur le vieillissement. On en reparlera dans quatre ou cinq ans…

« Je me sens bien en France, chez moi en Angleterre, au Canada et au Maroc. Souvent, je me suis demandé pourquoi je me sentais si bien dans les pays en développement. Les odeurs, la poussière, la chaleur ne me dérangent pas. J’aime plutôt ça. Je me dis que ce sont des souvenirs de mon enfance. Je suis bien dans la ville aussi. À Paris, à New York. Et je me sens tout aussi bien dans la nature canadienne, là où il n’y a pas un bruit, personne, juste un canard sur un lac. C’est fantastique! »

Quoi qu’il en soit, l’avenir du Dr Chomienne se dessine loin des tâches administratives (« pas de CMDP pour moi ») et près des patients. « Le contact avec chacun de mes patients est essentiel pour moi. Il y a une grande satisfaction à pouvoir aider le malade dans son cheminement. J’aurais du mal à abandonner cela. » ]


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