Le Dr Martine Bernard
Parution: avril 2005

Elle déploie ses ailes


«Ma mère a toujours rêvé que je devienne médecin. Pas uniquement parce que c’est un métier de prestige, mais surtout parce qu’à soigner les malades on ne met pas sa vie en danger », écrivait l’auteur haïtien Dany Laferrière dans Pays sans chapeau. Lorsque celle qui allait devenir le Dr Bernard mit le pied en sol québécois à l’âge de 6 ans, alors accompagnée de ses deux soeurs et de sa mère, elle pouvait déjà ressentir les espoirs que l’on fondait sur elle : « La plupart des enfants d’immigrants se sentent un devoir de performance », confie-t-elle. Jeune haïtienne au tempérament volontaire, l’intérêt de Martine Bernard pour la médecine ne lui vint toutefois pas de la pression maternelle, comme dans le cas du célèbre écrivain précédemment cité, mais bien d’un penchant spontané et très personnel à aider les autres. Très tôt, ses poupées furent momifiées sous les bandages contenus dans sa trousse de docteur Fisher Price, et ses qualités de soignante développèrent dans son esprit enfantin des envies de sauver le monde. « Pas très original, direz-vous. Quel enfant n’a jamais joué les infirmiers ? »


Le Dr Martine Bernard

Et pourtant, pour Martine Bernard, cette passion naissante a perduré avec les années. Adolescente plutôt rangée, on lui exprima l’enjeu du contingentement lorsqu’elle manifesta concrètement son désir de faire sa médecine. Certes – doiton le répéter? – de très fortes notes sont de rigueur. Mais Martine n’était pas femme à se laisser impressionner. « J’ai persisté avec acharnement et détermination. » Convaincue que son rêve lui était accessible, elle releva le défi sans ménager ses efforts.

Des rencontres significatives

Étudiante à l’Université de Sherbrooke, c’est durant son externat que sa curiosité pour la santé et le bien-être de la femme s’est éveillée. Avec ce nouvel intérêt s’est aussi manifesté un talent naturel dans ce domaine. Le Dr Bernard rejoint ensuite la métropole pour effectuer sa résidence en obstétriquegynécologie dans le réseau de l’Université de Montréal.

En plus de cette découverte de l’obstétrique, le séjour du Dr Bernard à l’hôpital Maisonneuve- Rosemont en fin de résidence s’avère décisif, tant pour l’expérience que pour les rencontres déterminantes qu’elle y fait. « Jusqu’à présent, mon chemin a été parsemé de rencontres qui ont su, au bon moment de ma vie, m’influencer positivement. Par exemple, au début de ma formation, j’ai rencontré le Dr Yvette Bonny (hématologie), une femme remarquable, un modèle pour moi. » Ce serait sans doute à tort de croire que le Dr Bonny fut une inspiration par le simple fait qu’elle était également d’origine haïtienne. Sa personnalité et son professionnalisme suffisaient à eux seuls pour impressionner le Dr Bernard. Néanmoins, par la force des choses, un sentiment identitaire s’est ajouté à cette admiration.

Dès le départ, l’hôpital Maisonneuve- Rosemont revêt un caractère unique pour cette jeune professionnelle. « Je suis tombée amoureuse de ce centre hospitalier, principalement pour la population qu’il dessert. L’est de la ville a la réputation, à juste titre, d’abriter toutes classes sociales. Les familles sont multiethniques et les pathologies très variées. Mon voeu le plus cher était donc de revenir y travailler. L’harmonie, la joie de vivre, l’entraide au sein du groupe des obstétriciens et obstétriciennesgynécologues de Maisonneuve- Rosemont ont été pour moi des éléments décisifs. »


«Vous voyez, j’ai toujours voulu faire ce métier. Maintenant que j’y suis, ne me demandez pas de ralentir; je commence à peine… Je veux tout faire !»
– Dr Martine Bernard

Une autre rencontre providentielle qui a marqué le parcours du Dr Bernard est celle du Dr Marie-Claude Lemieux, spécialiste en urogynécologie. Terminant alors sa formation en obstétriquegynécologie, Martine se voit portée par un nouvel enthousiasme : « Le Dr Lemieux était en quelque sorte une pionnière dans son domaine. J’ai pu observer ce qu’elle faisait, assister à ses chirurgies. J’ai eu la piqûre! » Souhaitant se spécialiser dans ce volet de la gynécologie, le Dr Bernard hésite toutefois à réinvestir trois années de son temps dans une formation. Après avoir goûté à la pratique, replonger le nez dans les manuels la fait hésiter : « Je voulais demeurer à la clinique, avec les patients, puisque c’est l’aspect du métier qui me plaît le plus. »

Pourtant, grâce à l’appui du Dr Lemieux, Martine Bernard boucle ses valises et quitte Montréal pour l’Université Dalhousie, à Halifax, en Nouvelle-Écosse, où elle décroche un fellowship en urogynécologie et chirurgie de reconstruction du plancher pelvien. Le Dr Bernard qualifie de « formidable » cette année d’études supplémentaires dans les provinces maritimes. Non seulement ses connaissances se voient-elles enrichies, mais elle y apprend bien plus que des notions médicales. D’abord, le simple fait d’évoluer en anglais à chaque instant représente un défi quotidien. En second lieu, elle y découvre une nouvelle culture : «J’ai constaté que les habitants de la côte atlantique ont leur couleur régionale; ils sont accueillants, débrouillards, chaleureux. Cette façon d’être m’a charmée, je l’avoue. »

D’un point de vue plus technique, son fellowship est axé, comme il se doit, sur la pratique, ce qui lui permet de se perfectionner en chirurgie. Finalement, elle découvre une cohabitation harmonieuse entre la gynécologie et l’urologie : « Au IWK Health Centre, j’ai été conquise par la très belle dynamique existant entre ces deux disciplines. L’urogynécologie est une spécialité relativ ement nouvelle. Son champ d’action recoupe celui des urologues, non sans parfois provoquer quelques grincements de dents. Mais à Halifax, la coordination et la collaboration entre ces deux départements sont tout simplement extraordinaires. »

Il faut construire

Comme le rappelle le Dr Bernard, l’urogynécologie n’en est qu’à ses débuts, et le défi demeure considérable. Est-il nécessaire d’insister sur le fait que ceux qui possèdent une telle expertise sont peu nombreux, d’autant plus précieux, mais à la fois laissés à eux-mêmes pour provoquer des changements? Le Dr Bernard présente une vision réaliste, mais également optimiste des faits : « Bien sûr, à mon retour au Québec, on m’avait promis bien des choses… Toutefois, je savais que la patience était de mise et qu’il nous faudrait prendre le temps de bâtir. Tout est à faire, tant en ce qui a trait à l’équipement et à la disponibilité au bloc opératoire qu’au partage des tâches. Naturellement, on a tendance à tout vouloir, tout de suite. Il m’est arrivé à quelques reprises d’envisager sérieusement l’éventualité d’acheter mes propres instruments parce que mes demandes répétées n’aboutissaient pas assez vite. Parfois, il faut savoir s’armer de patience. » L’urogynécologie doit occuper la place qui lui revient, et c’est au Dr Bernard et à ses pairs d’y veiller.

Autre changement à apporter : la présence de la gent féminine dans cette profession. Le vieillissement de la population a provoqué une augmentation de la demande chez les patientes, et nombre d’entre elles sont sans conteste heureuses de consulter une femme spécialiste. En ce sens, la féminisation de la profession est fort souhaitable. Mais, comme le mentionne Martine Bernard, les préjugés ont la v i e dure : « C’est durant ma deuxième année de pratique que j’ai reçu, pour la première fois, un message non équivoque de la part d’une patiente devant être opérée. Elle m’a gentiment fait remarquer qu’elle n’avait rien contre moi, mais qu’elle préférait que ce soit un homme qui l’opère. Vous imaginez à quel point j’ai été estomaquée! Cet incident m’a fait réfléchir et m’a démontré qu’il nous reste bien du chemin à parcourir. »

Une société de remodelage

« Il est tout à fait vrai de dire que l’incontinence touche de plus en plus de femmes. Cela s’explique par le fait que les baby-boomers atteignent maintenant la tranche d’âge où ce type de problème devient plus fréquent. De nos jours, les femmes désirent une bonne qualité de vie, et ce, jusqu’à la fin. Elles n’acceptent pas volontiers de vivre avec certaines contraintes physiques comme c’était le cas il y a à peine trente ans. Les femmes refusent cette atteinte à leur estime de soi, à l’image qu’elles ont d’ellesmêmes. »

Le Dr Bernard précise qu’il en va de même pour l’affaissement du plancher pelvien. Bien qu’il soit lié à de multiples facteurs, tels l’obésité, les composantes génétiques des muscles et des tissus ou les accouchements, il présente également un élément temporel. « Tout comme l’incontinence, cette pathologie est parfois une conséquence du vieillissement. Ma clientèle est de plus en plus, disons, d’âge mûr. Je dirais que 40 à 50 % de mes patientes sont ménopausées. »

Fait intéressant, elle remarque que les baby-boomers constituent une clientèle plus informée, plus proactive. « Il y a une nette différence entre les femmes de cette génération et celles plus âgées. Elles arrivent souvent à la consultation avec un article médical qu’elles ont déniché sur Internet, et elles n’hésitent pas à poser plusieurs questions. Elles parlent plus aisément de leurs problèmes sexuels que leurs aînées. Elles sont beaucoup plus spontanées. À celles qui ont plus de 70 ans, il faut des questions plus directes pour traverser le mur de la pudeur. »

Non à la routine

Le Dr Bernard adore tout simplement son travail. Elle partage sa pratique entre l’hôpital Maisonneuve- Rosemont, la clinique externe et le bureau privé, et assume une part d’enseignement aux externes lors de leur passage en obstétrique-gynécologie.

Elle confesse que la première année de pratique a été pour elle la plus difficile. « Il y a des jours où l’on se demande ce qui nous est passé par la tête pour avoir choisi un tel métier. Mais au fond, il s’agit seulement de se rappeler les raisons profondes qui nous ont motivés. Pour ma part, j’aime pousser toujours un peu plus loin. Je connais mes limites, je suis capable de les admettre. Mais je refuse de me contenter de la routine. »

À converser avec le Dr Bernard, on sent le dynamisme qui l’anime et on comprend qu’elle n’est pas femme à se contenter de demimesures. Surtout, on ne peut qu’envier sa passion, vive comme au premier jour : « Exercer à l’hôpital est très agréable. Le bureau, quant à lui, me permet d’apprivoiser d’autres aspects de la clientèle. Les femmes se confient habituellement plus volontiers lors de leurs visites au cabinet privé. Il y a là un caractère plus intime qu’à la clinique externe de l’hôpital. » Le Dr Bernard déplore cependant que trop de gens ne puissent avoir accès à un médecin de famille. « Je vois encore des cas de première ligne, ce qui illustre bien à mon avis toute la problématique de la pénurie d’omnipraticiens. »

Le Dr Bernard reconnaît qu’elle se donne à 200 % à son travail. Il lui arrive même de ramener à la maison les cas les plus problématiques. « Ce n’est pas évident pour moi. Il y a des périodes où tout va bien, et c’est franchement tant mieux. Mais dans les moments où les choses sont plus difficiles, j’ai tendance à me sentir en situation d’échec monumental. En ce sens, discuter avec mon conjoint est bénéfique. Il sait me donner un autre son de cloche. Il pose un regard moins médical sur ce qui me préoccupe, un regard plus humain, et cela m’apporte beaucoup. Je sais bien qu’au bout du compte, je vais devoir apprendre à départager ces deux aspects de ma vie. »

Si Martine avoue être à la recherche de l’équilibre, l’imaginer mettre un frein à son enthousiasme pour son métier semble irréaliste : «Vous voyez, j’ai toujours voulu faire ce métier. Maintenant que j’y suis, ne me demandez pas de ralentir; je commence à peine… Je veux tout faire! » L’équilibre devra peut-être attendre, au plus grand plaisir de ses patientes.

« L’obstétrique, c’est merveilleux. Dans 95 % des cas, les choses se passent bien. Mais les 5 % restants arrivent à me lessiver, littéralement. J’ai opté pour l’obstétrique- gynécologie parce que, sincèrement, les deux composantes de cette spécialité m’intéressent de façon égale. » Elle poursuit : « L’obstétrique, contrairement à la gynécologie, est extrêmement prenante. Elle te promène entre des sommets de bonheur et des abîmes de désespoir. C’est une spécialité unique qui nous fait vivre des rebondissements et qui demande beaucoup d’énergie. »

Fidèle à son dévouement, le Dr Bernard n’hésite pas à oeuvrer en région éloignée lorsque le besoin se fait sentir : « En région, c’est très différent. On peut compter sur la vitalité inspirante et l’engagement des médecins, tout comme sur la reconnaissance des gens. La pratique se fait de façon très autonome. J’ai maintes fois été surprise de voir à quel point les hôpitaux sont dotés de bons équipements. Oui, je vais aider. Oui, je vais donner. Mais je vais aussi recevoir et chercher autre chose… Quoi exactement? Je ne saurais vous le dire. J’ai tant reçu de la vie! » Insatiable, le Dr Bernard a de l’appétit pour la vie... ]


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