Le Dr Richard Audet
Parution: mars 2005
Choisir véritablement la médecine en région
Par Sylvie Poulin

Le Dr Richard Audet est-il l’un des rares médecins à être revenus exercer dans leur Gaspésie natale? « Je dirais plutôt que je suis l’un des rares Gaspésiens à s’être inscrits en médecine. » Il rappelle que la région compte 100 000 habitants, soit 1,6 % de la population provinciale. « En proportion, il devrait y avoir une dizaine d’entrées en médecine par année en provenance de la Gaspésie. Imaginez sur une période de trente ans! Mais en réalité, on en dénombre seulement trois ou quatre annuellement. » On oublie parfois, ajoutet- il, de prendre en considération le fait que ces jeunes se retrouvent souvent dans des conditions de « misère financière » pendant leur formation universitaire. « Quand on est obligé de travailler pour payer ses études, le niveau de performance s’en ressent.

« Et puis, les jeunes se marient en cours de formation. Ils ne reviennent pas tous. C’est bien ainsi, parce que l’idéal, c’est justement un certain “mélange”. Actuellement, on entend les gens parler de se sacrifier quatre ou cinq ans en région. Je déteste cette image. Parce que vendre les régions seulement par des avantages pécuniaires, c’est passer à côté de la médecine, à côté de la réalité. » Le Dr Audet a choisi la médecine interne, avec la certitude qu’il pratiquerait en Gaspésie. Il se dit profondément enraciné dans son coin de pays, tout comme sa conjointe, ses frères et ses soeurs.


Le Dr Richard Audet

Et de préciser que « Trois- Rivières, avec ses 800 000 habitants, est une région. En fait, tout ce qui est extérieur à Montréal, Québec et Sherbrooke est appelé région. La “périphérie” renvoie plutôt à la notion de région-ressource, au coeur d’un grand territoire ayant une faible densité de population, comme l’Abitibi ou la Gaspésie. »

D’abord attiré par la chirurgie, le Dr Audet a très vite réalisé qu’il préférait l’analyse complète des problèmes de l’adulte. « C’est toujours un défi diagnostique et thérapeutique. Il n’y a rien de prédéterminé; c’est complexe et très intéressant. Je me sens bien dans l’art médical, et je sais que je ne peux en aucun cas être remplacé par un ordinateur. Il faut être capable de s’adapter à l’individu qui est devant soi, à sa situation, selon les étapes de sa vie à lui. Un travail passionnant, jamais routinier! »

La médecine en périphérie

Au centre hospitalier Baie-des- Chaleurs (CHBC), le département de médecine interne s’est construit en forme de marguerite. « Chacun est apte à faire le travail de l’autre. En même temps, chacun des internistes a acquis une formation complémentaire dans un domaine particulier. Ce type de fonctionnement est très différent de celui d’une équipe de spécialistes. Chez nous, il y a échange des connaissances, partage des compétences. » Le Dr Audet possède une expertise en pneumologie, et a été le premier à faire des bronchoscopies sur le territoire gaspésien.

« Cela pose la question politique du développement de la médecine spécialisée au Québec. Je crois qu’un groupe de quatre ou cinq internistes dans les hôpitaux périphériques de première ligne assurerait une plus grande stabilité des services à la population, de même qu’une accessibilité plus constante. C’est en tout cas préférable à une équipe composée d’un cardiologue, d’un pneumologue et d’un endocrinologue. Parce que tout est parfait quand le spécialiste est là; mais s’il décide de partir, le citoyen n’a plus rien.

« Obtenir et maintenir une certaine stabilité dans un hôpital exige des noyaux forts. En région, le patient n’a peut-être pas accès à un pneumologue, mais il peut consulter un interniste compétent en pneumologie, capable de l’orienter en troisième ligne si nécessaire. Cette troisième ligne exige un appareillage technologique complexe pour l’investigation, le diagnostic et le traitement, qu’on ne retrouve que dans les grands centres.

« Et elle s’accompagne d’une guerre de gros sous. Or, c’est le citoyen qui paie les taxes, et s’il n’a pas accès facilement au corps médical, il est lésé. Devoir voyager pendant cinq heures pour avoir droit au même traitement que les autres, c’est une grave injustice. On invite les spécialistes à donner leur opinion sur l’organisation des soins, mais ce ne devrait pas être eux qui en décident. »

Le Dr Audet est de ceux qui sont favorables à une dépolitisation du secteur de la santé. Il croit en la nécessité d’établir des priorités, qui deviendraient des valeurs de société. « Nous devrions répondre à un certain nombre de questions. Jusqu’où va-t-on investir pour une vie? Voulons-nous vivre plus longtemps, ou plus longtemps en santé? Préférons-nous la quantité ou la qualité de vie? Nous faisons déjà face à ce genre de questionnement. Et s’il est décidé collectivement que nous devons privilégier la qualité, nous allons devoir apprendre à mourir et à travailler plus concrètement à la prévention.

« J’ai été très impressionné, lors de ma visite à Stockholm, de voir que là-bas, on investit énormément de temps et d’énergie dans la prévention primaire et la qualité de vie. J’ai pu constater que beaucoup d’efforts sont mis dans le maintien à domicile, l’autonomie des patients. Mais surtout, devant un problème majeur, les Suédois ont appris très vite à ne plus traiter, à offrir le soulagement au lieu de prolonger une vie présentant des atteintes sévères. Ils ont d’ailleurs une espérance de vie supérieure à la nôtre.

« Il est essentiel que nous redéfinissions nos valeurs sociales. Nous avons réussi de bien belles choses au Québec. Mais l’augmentation du nombre de fonctionnaires et des coûts de fonctionnement équivaut à un cancer de notre système. Pourquoi ne pas créer une société d’État pour les médicaments génériques? Ou investir davantage dans la première ligne? Ou encore mettre sur pied des mesures de “no fault” médical? Nous éviterions ainsi de consacrer tant de temps professionnel à la paperasse. »

Organiser les ressources

Le CHBC couvre – avec deux CLSC – un immense territoire. Il est le plus gros hôpital de cette « périphérie » composée de petits villages disposés en ruban le long de la côte. Les gens doivent parfois voyager pendant deux heures pour voir un médecin spécialiste. Afin d’améliorer cet aspect de l’accès aux soins, le Dr Audet – et il est l’un des rares spécialistes à le faire – se déplace pour travailler dans un CLSC. « Je crois profondément à l’interdisciplinarité et à l’utilisation maximale des différentes équipes de santé telles que celles du nursing, de la pharmacie et de la physiothérapie, pour ne nommer que celles-là. »

Selon lui, une équipe de santé fonctionne peut-être mieux en périphérie, parce que tout le monde se connaît. L’équipe de première ligne est obligée de prendre sa place, et de façon élargie. « Il y a là comme un devoir d’avoir fait tout son possible avant de demander une consultation en deuxième ligne. Chez nous, ce sont les omnipraticiens qui hospitalisent et assurent le suivi. Le spécialiste agit à titre de consultant, aide son confrère à cheminer; c’est un rôle auquel nous ne sommes pas préparés durant notre formation universitaire. Dans les Facultés, on a plutôt tendance à enseigner aux médecins de famille que les spécialistes sont des médecins traitants. C’est une lacune importante puisque près de 50 % des finissants internistes iront exercer en région.

« La réalité des régions diffère considérablement de celle des grands centres. La clientèle est différente, de même que les ressources. Les internistes en région sont plus polyvalents, moins ultraspécialisés; et ça, c’est très fort. Je suis intimement convaincu que cet aspect de notre quotidien améliore la spécialité et procure une meilleure évaluation pour le patient qui se présente en consultation, parce que l’approche est globale. »

Dans l’équipe de santé du CHBC, l’efficacité côtoie la stabilité. « Notre recette est simple. Chacun fait son possible pour que ça marche. Nous sommes proactifs dans l’ensemble du traitement hospitalier. La plupart des départements et des services sont en activité sept jours sur sept. Par exemple, il est possible d’obtenir un examen sur tapis roulant la fin de semaine. Il n’y a donc pas de liste d’attente. L’équipe de médecins de famille assure également une présence constante. »

Le Dr Audet est responsable, entre autres, du programme MPOC (maladies pulmonaires obstructives chroniques). « Cela se passe très bien. Nous avons axé ce projet pilote sur une meilleure organisation des ressources avec les médecins de première et de deuxième ligne.

« Je suis très heureux de travailler au CHBC. Nous nous comparons avantageusement avec d’autres centres hospitaliers. À preuve, notre régie régionale a produit les résultats d’une analyse qui spécifie que “le CHBC n’a pas eu assez de complications postopératoires par suite d’infarctus massif”. Bien sûr, c’était encore une fois une question de gros sous, la régie menaçant ainsi de nous couper les fonds dans ce secteur-là. »

La réaction a été instantanée et plutôt musclée. « C’est quoi, ça, pas assez? Mais quel genre de système de santé voulez-vous? On n’a pas assez de morts imprévues? Voilà bien la démonstration des conséquences perverses de notre système. »

Le Dr Audet n’est pas un hyperactif professionnel, mais un homme très dynamique, très engagé. Il se défend bien pourtant d’être différent de ses collègues, avec qui il partage un ensemble de tâches administratives. « Nous sommes peu nombreux, alors chacun doit faire sa part. Mais nous aimons les défis, et nous sommes en mesure de les relever. »

Volonté et différence

Le Dr Audet est responsable du programme d’accueil des résidents en spécialité de base. « En périphérie, nous avons été jugés inaptes à enseigner. Mais à Maria et à Chandler, il existe une volonté de fer de démontrer que nous sommes capables de donner un enseignement de qualité. Ce préjugé à notre endroit est inadmissible. Nous sommes tout disposés à être évalués en ce sens.

« Exercer en Gaspésie procure une très belle qualité de vie. Un médecin spécialiste est considéré comme un roi, et il vaut mieux être un roi dans un petit royaume qu’un pion dans un grand royaume. Ici, nous ne sommes jamais des numéros pour nos patients.

« La médecine universitaire et de périphérie peuvent coexister. Notre objectif est de réunir les deux ici, au CHBC. » À cette fin, le Dr Audet a fondé un centre de recherche en 2001, et plusieurs projets de recherche clinique en phase III et IV sont en cours. « Avec Internet, nous avons accès à la bibliothèque du savoir, au même titre que nos confrères de Montréal. »

L’équipe de santé du CHBC a d’ailleurs mis sur pied un site Internet sur le diabète. « Pour changer un comportement, il faut éduquer. L’idée est de mieux connaître pour mieux prévenir. Notre site a eu un succès inattendu et a même été reconnu troisième au monde parmi les sites francophones de qualité.

« Alors, qu’on ne me parle plus jamais de sacrifice! La périphérie peut être un excellent choix de carrière. Il y a ici une grande place pour l’innovation, la volonté de faire mieux, différemment. » ]


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