Le Dr Marie-Claire Baby
Parution: mars 2005
L’urgence au féminin, c’est possible
Par Sylvie Poulin

Le Dr Marie-Claire Baby l’affirme haut et clair. Omnipraticienne de formation, elle concentre sa pratique à l’urgence de l’Hôtel-Dieu de Lévis. En poste depuis juillet 2001, elle s’y consacre en fait à temps plein.

Originaire de la ville de Québec, le Dr Baby est la quatrième enfant et la seule fille d’un père professeur à l’université et d’une mère musicienne. C’est de cette dernière qu’elle a hérité de ses dons pour la musique. En effet, le Dr Baby joue de plus d’un instrument.

Elle confie que, toute jeune, elle se sentait très attirée par tout ce qui touche à la nature. « Mais au moment de m’inscrire à l’université, je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire. J’ai donc entrepris, en janvier 1985, une session libre avec des cours en anthropologie et en philosophie.

« Puis, en septembre de la même année, je me suis inscrite en physique à l’Université Laval. Mais après seulement un an et demi, je me suis réorientée vers la biologie. J’ai obtenu mon baccalauréat, puis ma maîtrise, et enfin un doctorat. C’est à la toute fin de ma maîtrise que j’ai accouché de mon premier enfant. »


Le Dr Marie-Claire Baby

Par la suite, le Dr Baby a travaillé dans un laboratoire où l’on a dû faire face à de sévères compressions budgétaires. « Cette situation a provoqué chez moi une sérieuse remise en question. J’ai compris que je ne voulais vraiment pas passer ma vie dans un laboratoire, à être constamment à la recherche d’argent. Je ne pouvais concevoir ni accepter que l’on me refuse le droit de travailler sur un sujet qui me tienne à coeur simplement parce que ce dernier n’était pas à la mode cette année-là. »

Durant la même période, le Dr Baby participe à des compétitions provinciales et nationales de taekwondo. Conséquemment à une blessure, elle a recours à un physiothérapeute. « J’ai été passablement impressionnée par les résultats obtenus dans mon cas. Et cela m’a donné l’envie d’en faire mon métier. Mon conjoint m’a cependant suggéré de faire plutôt ma médecine, et j’avoue n’avoir jamais regretté d’avoir suivi ce conseil. »

L’urgence avant tout

Après sa première année de formation, le Dr Baby accouche de son deuxième enfant. « Heureusement, mon conjoint s’est montré très disponible; je ne crois pas que j’y serais arrivée sans lui. » Elle est déterminée, dès le début de sa formation en médecine familiale, à pratiquer dans une urgence. « J’aime l’action. À l’époque où j’ai fait mes demandes de résidence toutefois, le programme de spécialité dans ce domaine n’était pas offert à Québec. »

Diplômée en 2000, elle complète donc son apprentissage par une année de formation complémentaire en médecine d’urgence et obtient sa certification du Collège des médecins de famille (CCMF(MU)). Le Dr Baby a choisi de ne pas exercer dans un cabinet privé. « Travailler à l’urgence implique automatiquement que l’on soit disponible les soirs, les fins de semaine et même la nuit. C’est toute une gymnastique que l’on doit faire lorsque vient le temps d’établir notre horaire. Je ne voulais pas devoir tenir compte d’une pratique en cabinet privé en plus. »

Il y a 21 médecins à l’urgence de l’Hôtel-Dieu de Lévis. Pour le Dr Baby, on parle d’environ 135 gardes par année. « Ce n’est pas toujours facile, ni pour le conjoint, ni pour les enfants. Mais avec le temps, on prend le rythme. Il faut aussi apprendre à dire non parfois. »

Le Dr Baby estime évoluer dans un milieu privilégié à Lévis. « Notre équipe est stable et compétente. Évidemment, dans un monde idéal, on pourrait compter sur un effectif plus grand, ce qui nous permettrait d’être moins touchés par les congés de maladie et de faire face plus facilement aux besoins éventuels de chacun des praticiens. Bien sûr, nous serions davantage de médecins “sur le plancher” en même temps, ce qui aurait pour effet d’améliorer les conditions de travail et les soins prodigués aux patients. »

Elle avoue ne pas avoir eu de mauvaises surprises lors de son arrivée sur le marché du travail. « Cependant, nous ne sommes pas préparés, lors de notre formation, à fournir l’énergie que requièrent la participation aux différents comités et les tâches paracliniques. Notre groupe à l’urgence est très dynamique, et nous contribuons aux travaux de tous les comités. Chacun doit faire sa part, histoire d’éviter que ce soit toujours la même personne qui fasse tout. »

De la nécessité de s’entraider

Le Dr Baby effectue des remplacements, tout comme ses collègues, à l’urgence du centre hospitalier Beauce-Etchemin. Elle explique qu’il s’agit d’une entente de parrainage, volontaire, entre les deux établissements. « Mes confrères et moi y allons à tour de rôle. Cette responsabilité équivaut à un peu plus de treize gardes par année.

« À la suite des graves problèmes qu’a connus le centre hospitalier du Centre-de-la-Mauricie à Shawinigan, des praticiens du centre hospitalier Pierre-Boucher ont accepté d’aller y faire des gardes périodiquement. Après l’été 2002, la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec a négocié une entente de parrainage entre ces deux partenaires. Elle a de plus encouragé l’aboutissement de ce type d’entente ailleurs dans la province. »

Le Dr Baby rappelle que le prolongement de ces ententes, et l’établissement de nouvelles, a eu pour effet d’inciter davantage de médecins à demeurer à l’urgence. « Auparavant, il était plus payant et moins stressant pour les omnipraticiens de pratiquer en cabinet privé. De plus, le clinicien avait toujours le loisir d’envoyer ses patients à l’urgence en dernier recours. Aujourd’hui, il est plus intéressant financièrement de travailler à l’urgence, mais il n’en demeure pas moins que c’est un milieu difficile. Il y a tant de patients dans les corridors! Et les gens sont de plus en plus exigeants, ils veulent voir leur problème réglé dans l’instant.

« Cela crée beaucoup de pression sur le système humain. D’ailleurs, la plupart des omnipraticiens quittent ce domaine de la profession après cinq à dix ans, à cause des horaires et de la pression constante. Pour ma part, ça fait seulement deux ans que je suis à l’urgence; je ne suis pas encore usée. Mais je tiens à diversifier un peu ma pratique en m’occupant du secteur préhospitalier et en m’impliquant au sein de l’Association des médecins d’urgence du Québec (AMUQ). »

L’AMUQ, un véhicule essentiel

Le Dr Baby a déjà présidé l’AMUQ. Cette association a pour but de promouvoir l’amélioration de la pratique de la médecine d’urgence au Québec, de même que la formation continue dans ce domaine et le maintien des compétences des praticiens. À cette fin, l’AMUQ organise annuellement un congrès scientifique et publie quatre fois l’an le journal Médecine d’urgence.

« Cette fonction a été très exigeante pour moi en raison du départ imprévu de la directrice générale à ce moment-là. J’ai dû absorber un surcroît de travail en ce qui concerne le roulement du bureau. Par contre, la charge était moins lourde du côté des commissions parlementaires auxquelles il fallait participer, tout comme des mémoires à préparer.

« Le changement de gouvernement suscite toujours bien des attentes; mais dans la réalité, il est rare qu’il apporte un changement dans le fonctionnement des choses. Depuis plus de vingt ans (!), on nous répète que les corridors constituent une mesure temporaire à l’urgence. Mais les patients y sont toujours. On a même ajouté des rideaux et des sonnettes pour eux! Pourtant, on continue de nous affirmer qu’il ne s’agit là que de mesures temporaires… »

L’AMUQ, sous la présidence du Dr Baby, a choisi de se faire entendre sur la place publique. « Nous souhaitions un débat sur les conditions de pratique et non sur les revenus. Nous voulions mettre de l’avant un questionnement sur la qualité du travail, sur les méthodes et les protocoles permettant de prodiguer les bons soins, sur les outils nécessaires pour y arriver, et sur l’attribution des ressources. »

Le Dr Baby rappelle que l’AMUQ est une association indépendante, d’abord mise sur pied pour faire reconnaître la spécialité d’urgentologue. « Une fois cette étape franchie, l’AMUQ a investi beaucoup d’énergie dans la formation médicale continue, et elle poursuit ce mandat encore aujourd’hui. Son objectif en la matière est que chacun de ses membres soit et demeure à la fine pointe des connaissances scientifiques. Pour ce faire, il est essentiel de mettre à la disposition des médecins d’urgence les outils adéquats. Le congrès que nous organisons, libre de toute influence, en est un. »

Et vive l’enseignement

Cette composante du travail, le Dr Baby l’a intégrée avec bonheur. En plus d’accueillir des résidents et des externes, elle participe – avec ses collègues de l’Hôtel-Dieu de Lévis – à des réunions mensuelles où chacun doit préparer et présenter un sujet concernant la médecine d’urgence. « Cette activité nous motive, nous oblige à rester alertes en matière de nouveautés scientifiques. Moi, j’aime beaucoup cet aspect de ma pratique. »

Elle assume une tâche identique au niveau préhospitalier, tâche qu’elle partage avec une pharmacienne et un technicien ambulancier. « J’ai présentement la responsabilité du dossier des cinq médicaments standard, et ce, pour toute la région Chaudière-Appalaches. Je m’occupe également de l’assurance qualité, c’est-à-dire réviser tous les cas où il y a eu administration de médicaments, examiner si les critères d’inclusion ont été respectés, déterminer quels ont été les effets secondaires, puis dégager les améliorations à apporter. »

En septembre 2003, le Dr Baby est allée en Espagne, où elle a participé au deuxième congrès EuSEM-AAEM, à Sitgès. Sa contribution? Une présentation sur la médecine d’urgence au Québec. « J’ai réalisé que les problèmes sont partout les mêmes : manque d’effectifs et encombrement. Au moins, nous avons la chance, au Québec, de voir cette spécialité reconnue, alors que ce n’est pas le cas dans bien des pays.

« Notre modèle de soins s’inspire de celui des Américains. À la différence qu’aux États-Unis, les médecins sont excessivement préoccupés par les poursuites. En conséquence, ils font passer tous les examens possibles à leurs patients. À l’autre extrême, les médecins d’Europe et d’Amérique du Sud ne se sentent pas vraiment touchés par ces considérations. Au Québec, nous sommes vigilants et conscients de notre responsabilité professionnelle, mais sans panique. »

La médecine d’urgence attire les stagiaires, mais pas toujours les diplômés. « C’est comme une boîte à surprises, alors ils sont un peu craintifs. Pourtant, comme pour tous les cliniciens, nos patients se présentent aussi avec grippes et otites. Mais la peur de l’erreur est très présente. Parce qu’il existe des pathologies qu’on ne voit que très rarement, et qu’on risque alors de ne pas les reconnaître. Parce qu’il y a des techniques qu’on ne pratique pas souvent, et avec lesquelles on est moins à l’aise. Même moi, j’ai toujours cette peur. Surtout la nuit, car je suis seule pour répondre de tout. J’en profite pour réviser les protocoles, pour me préparer à réagir adéquatement.

« Les statistiques démontrent qu’il y a beaucoup moins de femmes que d’hommes qui choisissent de pratiquer à l’urgence. Les femmes ne doivent pas se décourager… C’est faisable, et c’est un travail passionnant! » ]


Article précédent dans ce Bulletin
Article suivant dans ce Bulletin