| Le Dr Marcel Gilbert |
Parution: mars 2005
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| Les petites chances qui font les grandes occasions | |
| Par Jean Michel Taub | |
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Lauréat en 2004 du Grand Prix du Collège des médecins du Québec, le Dr Marcel Gilbert, cardiologue, se distingue autant par les honneurs qu’il a reçus que par la modestie avec laquelle il veut bien raconter sa carrière. Qu'il s'agisse de la cardiologie en général ou du département d'électrophysiologie qu’il a fondé à l'Université Laval, c'est avec la même passion et la même clarté d’expression qu'il retrace le développement d'une discipline à laquelle il s'est consacré entièrement, tant sur le plan clinique que sur celui de l'enseignement. Pourtant, il persiste à ne voir dans les hauts faits de sa carrière qu’une suite de petites chances pour lesquelles il rend grâce. Dr Gilbert : Je me considère très chanceux. Pendant mes études, je m'orientais vers la neurologie. J'aimais bien la démarche précise et structurée de cette discipline: où se trouve la lésion? Puis, j’ai eu une expérience clinique malheureuse. À la suite d'une ponction lombaire, un jeune homme a fait une méningite aseptique. Un peu ébranlé par cet incident, j'ai consulté le Dr Plamondon, à l'hôpital de l'Enfant Jésus à Québec. Il était mon mentor en quelque sorte. Il m'a alors conseillé de me spécialiser en cardiologie, qu’il considérait plus vivante et plus précise que la neurologie, pour laquelle on manquait de moyens d’intervention à l’époque. J’ai donc pris cette direction. |
![]() Le Dr Marcel Gilbert |
Là encore, ce fut un heureux hasard. On étudiait le rythme cardiaque de façon assez systématique : on analysait les tracés électrocardiographiques pour déterminer si une arythmie venait de la partie haute ou de la partie basse du coeur. Le Dr Michel Samson, qui enseignait à l'unité coronarienne, était reconnu pour sa maîtrise de l’art du diagnostic dans ce domaine (fin des années 1960). Il était le meilleur « rythmologue » du Québec. Être initié par lui fut pour moi une grande chance.
Puis vint le Dr Yves Morin, aujourd'hui sénateur. Il a toujours eu une vision très large des choses et m'a envoyé parfaire mon éducation et compléter ma spécialisation en France, à l'hôpital Saint-Éloi de Montpellier, où exerçait Paul Puech, le père de l'électrophysiologie endocavitaire. Le Pr Puech a réalisé le premier enregistrement de l'activité électrique intracardiaque chez l'homme (à ce moment-là, on n’enregistrait l'électrocardiogramme qu’en surface). C'était vers 1970.
Est-ce qu'on était en train d'établir la cartographie électrique du coeur?
Dr Gilbert: Pas encore. Cela n'est arrivé que plus tard. Aujourd'hui, on réalise des cartographies intracardiaques dans la cavité même. L'activité électrique du coeur varie à la surface et dans l'épaisseur de l’organe. L'activité de surface du coeur, c'est l'enveloppe. La surface nous donne l'activité des contours, alors que les enregistrements intracardiaques nous apportent une vision des différentes particules composant cette enveloppe. On en déduit alors le parcours de l'influx. Maintenant, on peut situer très précisément l’endroit où le trajet est anormal lorsque c’est le cas.
Dans quel but?
Dr Gilbert : Cela permet de procéder à une intervention intracardiaque par cathéter à cet endroit précis.
Tous les muscles sontils aussi complexes?
Dr Gilbert : Non. Le coeur a son propre système électrique, il a sa propre batterie. Il va activer ses petits réservoirs les oreillettes dans un premier temps. Dans un deuxième temps, l'influx électrique va être emmagasiné dans un petit nodule spécifique situé entre les oreillettes et les ventricules. Par la suite, on peut dire, par métaphore, que l'influx électrique va se déplacer à travers deux « câbles », deux faisceaux musculaires, de façon à être dirigé spécifiquement dans le ventricule droit et dans le ventricule gauche.
Après un an à Montpellier, j’ai eu la chance (encore une fois…) d’être admis à l’Université Duke en Caroline du Nord, où je suis resté de 1971 à 1973. C’était le seul centre au monde où l’on pratiquait la correction des arythmies (syndrome de Wolf-Parkinson-White) en supprimant les courts-circuits intracardiaques à l’aide d’interventions chirurgicales. On ouvrait le thorax pour aller « couper ces courts-circuits ». On corrigeait ainsi des anomalies électriques graves.
Est-ce que l’on opère aujourd’hui de la même manière?
Dr Gilbert : On fait la même chose par cathéter en seulement une heure, grâce à cette approche veineuse, sous simple anesthésie légère. On va placer un cathéter sur le circuit que l’on veut supprimer et, en déclenchant une vibration, on chauffe l’extrémité du cathéter qui coupe alors le circuit parasite de façon irréversible. Une sorte de fibrose se produit pour remplacer localement le tissu musculaire. Le muscle sur lequel on intervient n’a qu’une fonction de conduction électrique et non de contraction. C’est aussi définitif qu’une appendicectomie. L’une des caractéristiques de la cardiologie de ce début du 21e siècle est justement de pouvoir obtenir des résultats permanents comme celui-ci.
Est-il plus facile en cardiologie de départager les patients qui requièrent un traitement?
Dr Gilbert: Faire un pontage parce qu’un vaisseau est obstrué, installer un stimulateur cardiaque pour pallier un rythme trop lent sont des interventions palliatives. Ici, nous parlons surtout d’interventions curatives. Même dans les cas de fibrillation auriculaire lorsque l’activité des oreillettes se désorganise complètement , notre traitement réussit dans la moitié des cas. La seule arythmie qu’on ne peut juguler demeure la fibrillation ventriculaire, qui peut provoquer la mort subite. Pour ceux qui ont su résister à un tel épisode, on implante un défibrillateur qui détecte la fibrillation et déclenche un choc électrique pour l'arrêter, comme on le fait en salle d’urgence.
Les arythmies sont-elles moins liées à des causes externes que d’autres affections cardiaques?
Dr Gilbert : La plupart sont des causes premières, mais il existe des arythmies secondaires. Elles peuvent être dues, par exemple, à un dérèglement hormonal comme l’hyperthyroïdie. Il y a aussi des patients qui souffrent d’une défaillance cardiaque assortie de battements irréguliers dont l’irrégularité est précisément due à cette défaillance cardiaque. Ce sont parfois des séries de six ou sept battements déréglés qui interviennent de façon sporadique, trop isolés pour que l’on intervienne, malgré l’inconfort que cela peut quelquefois causer à la personne qui en souffre.
Vous parlez souvent de la chance…
Dr Gilbert: C’est une question de personnalité. Je n’ai jamais voulu me mettre en évidence. Ma famille a toujours été ma préoccupation principale. Chaque fois que s’est posé le choix entre ma famille et ma carrière, c’est ma famille que j’ai choisie. J’ai fait mon premier stage à Duke, puis je suis venu ouvrir le laboratoire d’électrophysiologie ici, à Québec, en 1973. Une fois que le laboratoire a été opérationnel, j’ai accepté le poste de codirecteur du laboratoire d’électrophysiologie de l'Université Duke. C’était en 1984.
J’ai renoncé à tout pour aller vivre aux États-Unis. Mais ça n’a pas duré. Vous savez probablement que les Américains travaillent six jours par semaine, quand ce n’est pas sept… Ils ont deux semaines de vacances par an et trouvent encore le moyen d’y glisser la participation à un congrès! C’était inconciliable avec ma vie de famille. Je ne pouvais plus être avec eux. À tel point qu’au bout de deux ans, j’ai décidé de revenir au Québec. Je savais que si je continuais ainsi, cela se serait probablement soldé par un divorce. Et puis, je suis avant tout un latin : j’aime prendre un verre de bon vin et faire du sport avec mes enfants... J’ai probablement davantage fréquenté les arénas que bien des gens, car mes trois fils faisaient du hockey de compétition.
Vous êtes donc revenu au même laboratoire?
Dr Gilbert: J’en ai fondé un nouveau. Les techniques étaient plus spécialisées. J’ai donc appris à les maîtriser pour pouvoir faire concurrence à tous les laboratoires de ce domaine. Aujourd’hui, notre équipe comprend sept personnes, dont un pédiatre qui s’intéresse aux tout-petits et à l’arythmologie...
À 63 ans, je ne joue plus au hockey, mais je joue encore au tennis une fois par semaine. Et tous les jours, je vais au travail à pied, peu importe le temps qu’il fait. J’habite à 25 minutes de marche de mon bureau. Outre cela, quotidiennement, je consacre cinquante minutes à mes exercices. Je me considère chanceux; certains de mes collègues habitent à 25 minutes de transport automobile de leur lieu de travail.
En plus, je travaille dans un hôpital où tout le monde se connaît. On plaisante avec les infirmières, on parle avec tout le monde. Ce n’est pas comparable à un grand hôpital urbain comme Notre-Dame, à Montréal. La vie communautaire que l’on trouve chez nous donne au travail une dimension encore très humaine. Cela permet de poursuivre une longue carrière, d’aimer ce que l’on fait et les gens que l’on fréquente.
Précisément, avec le recul, comment voyez-vous les problèmes qui se posent à la médecine d'aujourd'hui?
Dr Gilbert: Il y aura des choix de société à faire et des impulsions à donner. Par exemple, à qui allez-vous implanter des défibrillateurs à 25 000 $ l'unité? Prenons le cas d’un individu âgé de 78 ans qui souffre d’une insuffisance rénale, d’un diabète et d'autres complications, mais qui répond néanmoins aux conditions d'implantation d'un défibrillateur. Avec un taux de rejet de 15 % seulement, faut-il en conclure qu'il faudra en installer à tous les gens qui se retrouvent dans cette situation?
Les Anglais disent « to cure or to heal ». Les pathologies pour lesquelles on ne dispose pas de traitement définitif sont les plus nombreuses. Or, on forme des jeunes habitués à l'idée de guérir. Composer avec des maladies chroniques ne requiert pas tant des talents de guérisseur que des qualités d'empathie et de compassion. Et cela ne s'enseigne pas.
Le coeur est, pour les poètes, le siège des émotions. Qu’en est-il réellement?
Dr Gilbert : Le coeur est un peu bête. Il s'agirait plutôt d'un organe qui nous met en contact avec les émotions. Quoi de plus inquiétant, en effet, qu’un raté dans ses battements? Toutes nos angoisses se réveillent et s'empressent de nourrir notre cerveau d’inquiétudes. Cela s’exprime aussi dans notre gestuelle. Par ailleurs, on constate qu’avec la méditation et des exercices respiratoires, certaines personnes arrivent à contrôler et même à diminuer leur rythme cardiaque. De simples exercices de respiration peuvent donc influencer le système nerveux autonome, le nerf sympathique et le nerf vague.
Cela ouvre-t-il de nouveaux champs d'études?
Dr Gilbert: Ce type de réflexion est pour moi l’occasion d’un retour à la neurologie par un petit détour, la synergologie, c’est-à-dire l’étude de la communication non verbale inconsciente. Je suis des cours sur ce sujet depuis trois ans avec Philippe Turchet. La communication est terriblement importante en médecine, et cela va être de plus en plus intéressant à enseigner. La communication comprend l'intelligence émotionnelle, qui fait appel à toutes les infrastructures du cerveau, dont le système limbique et le centre des émotions, constamment en dialogue avec le cortex. D’ici deux ans, j’envisage que ce sera ma prochaine carrière. ]
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