| Le Dr Marie-France Delisle |
Parution: mars 2005
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| Les bonheurs de Marie-France | |
| Par Sylvie Poulin | |
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«On tombe en amour avec l’obstétrique ou pas, c’est tout à fait blanc ou noir. » Celle qui parle ainsi est le Dr Marie-France Delisle, de Vancouver. « Je n’envisageais pas cette carrière. Mais quand j’ai fait mon stage obligatoire (comme étudiante), je me suis demandé comment j’avais pu ne pas savoir avant. » C’est l’illumination. « Lorsque j’ai choisi de me spécialiser en obstétrique, je ne me voyais pas déjà me surspécialiser en périnatologie. Pourtant, vers la troisième année de ma résidence, j’ai commencé à m’intéresser plus particulièrement aux grossesses à risque. Après mûre réflexion, j’ai entrepris des démarches pour faire un fellowship. J’ai eu beaucoup d’entrevues dans plusieurs centres canadiens et quelques centres américains, puis la balance a penché en faveur de Vancouver. Ma préférence pour cet endroit a été motivée par la qualité du travail qui s’y fait, le débit, les complications et la diversité des cas qu’on y trouve. Bref, tout le potentiel clinique et de recherche. » Spécialisée en médecine foetomaternelle, le Dr Delisle travaille au British Columbia Women’s Hospital (BCWH), un établissement d’enseignement et de recherche affilié à la University of British Columbia et un centre mère-enfant. Hôpital général il y a quinze ans, le BCWH est maintenant le plus important centre tertiaire de la province et le centre obstétrical le plus achalandé au Canada. « On y pratique quelque 7 500 accouchements par année. Notre seul département compte une trentaine d’obstétriciens-gynécologues. De ce nombre, une dizaine pratiquent la périnatologie. |
![]() Le Dr Marie-France Delisle |
« Dans ce sous-groupe, chacun a son domaine d’expertise. Pour l’un, c’est l’hypertension durant la grossesse; un autre fait de la recherche sur les moutons; un troisième se spécialise en infectiologie, etc. Je crois que c’est une bonne façon de faire, car chaque spécialiste ne peut exceller à la fois dans tous les champs de la périnatologie.
« Mon dada à moi? Le diagnostic prénatal et les anomalies foetales. Dans ce contexte, il y a une intervention qui me revient plus spécialement : il s’agit d’une procédure effractive qui consiste à effectuer des transfusions in utero quand le foetus est anémique. Il y a vingt ou trente ans, nous perdions ces bébés-là. Aujourd’hui, grâce aux transfusions, nous les sauvons. J’ai vraiment l’impression d’accomplir quelque chose de positif. Je peux intervenir concrètement, et c’est fantastique!
« Quand on choisit l’obstétrique-gynécologie, c’est parce qu’on a un intérêt certain pour la chirurgie. On aime mettre la main à la pâte, régler des problèmes. J’aime beaucoup le côté technique de ma pratique : les aiguilles, la précision des échographies, tout l’aspect manuel de ma spécialité. C’est ce qui m’a attirée en premier.
« J’aime la médecine pour le défi intellectuel et personnel que cela représente. Ce n’est pas un robot qui pose le diagnostic, ni un ordinateur, mais bien un être humain. Une personne munie de son bagage, qui interagit avec d’autres personnes ayant, elles aussi, leur propre bagage. C’est aussi par “solidarité” que j’ai voulu être médecin, question d’en savoir plus, d’aider les autres et de faire un peu de bien. On se sent si petit devant la maladie et la mort…
« L’accouchement est un événement heureux. Dans la majorité des cas, il se déroule sans incident, même dans un centre comme le nôtre. D’autres fois, par contre, c’est plus difficile. L’enfant naît un peu avant terme et doit rester à l’hôpital plus longtemps. Il est évident cependant que si la majorité des bébés allaient mal ou mouraient, nous en viendrions à ne plus pouvoir le tolérer. Heureusement, malgré qu’il puisse y avoir des complications dans certains cas, la plupart des histoires finissent bien.
« L’accouchement est aussi un moment intime. Il y a la relation de couple, les liens entre les membres de la famille. Ce qui se passe dans une salle d’accouchement est spécial. Neuf fois sur dix, le processus suit bien son cours, que le spécialiste soit là ou non. L’accouchement est un acte naturel; nous ne sommes là que pour aider un peu les choses. Mais lorsque la grossesse a été problématique et que l’accouchement risque de l’être aussi, tout est dix fois plus intense. C’est que le suivi de grossesse a été plus serré. Nous connaissons les couples, nous avons établi des liens; les émotions sont fortes.
« C’est souvent épuisant, mais ô combien satisfaisant. Parfois le travail est difficile et il faut faire une césarienne d’urgence. Quand le bébé et la mère s’en sortent bien, nous sommes très contents. Ce sont de belles émotions. Je me considère privilégiée de pouvoir les vivre chaque jour. Il arrive qu’une situation difficile nous tienne en haleine pendant une semaine, mais le jeu en vaut toujours la chandelle. »
L’importance de la recherche
« Ma pratique médicale se divise en quatre secteurs. Le premier est l’aspect clinique proprement dit, qui occupe 70 % de mon temps. Le reste se répartit entre l’enseignement (supervision des étudiants et des résidents, enseignement postdoctoral pour les médecins qui font leur surspécialisation, les fellows, les médecins de famille, les infirmières et les sages-femmes), la recherche et l’administration (structuration des stages des étudiants).
« Dans notre domaine, la recherche est très importante. Pour les grossesses à risque, nos recherches sont centrées sur l’avancement clinique. Il peut s’agir de grandes études randomisées multicentriques; il y en a beaucoup actuellement en obstétrique parce que cela permet de répondre à des questions qui se posent chaque jour, chaque semaine.
« Par ailleurs, les travaux ne portent pas uniquement sur les grossesses à risque. Ainsi, des chercheurs ont récemment démontré que lorsqu’un bébé se présente par le siège, il y a un peu plus de risques à accoucher par voie naturelle que par césarienne. Auparavant, le médecin proposait à la patiente un choix basé sur son expérience. Mais en 1999, la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada a émis des directives cliniques à ce sujet. Notre discours s’en est trouvé modifié.
« La liste des sujets de recherche susceptibles d’améliorer les soins aux mères et aux bébés est sans fin. Notamment, on se pose des questions sur le siège fréquent, le diabète gestationnel, l’hypertension de grossesse, la courbe de croissance du foetus, etc. Heureusement, la recherche nous apporte beaucoup de réponses.
« On a découvert que si une femme consomme de l’acide folique depuis avant la conception jusqu’à la douzième semaine de gestation, cela diminue de moitié la fréquence d’anomalies foetales du tube neural responsables de maladies telles que le spina-bifida. C’est immense, cette découverte-là! Pour bénéficier de cette avancée scientifique, il faudrait idéalement connaître le moment précis de la conception. Or, actuellement, la majorité des grossesses ne sont pas planifiées. Les femmes qui planifient leurs grossesses devraient pourtant avoir accès à cette information.
« Le pas suivant consiste par conséquent à informer les médecins de famille; ils font des suivis de grossesse et prescrivent des contraceptifs oraux. Ils doivent pouvoir dire à ces femmes : "Vous ne voulez pas d’enfant maintenant; mais si un jour vous changez d’idée, voilà un renseignement qui pourrait vous être utile." Les infirmières aussi doivent être informées, de même que tous les gens qui prennent soin des femmes et ceux qui donnent des cours d’éducation sexuelle dans les écoles secondaires.
« Un autre exemple de nos préoccupations est le travail prématuré. On en dénombre autant de cas qu’il y a quarante ans parce que la cause n’a pas été identifiée. Nous ne sommes toujours pas capables d’arrêter le travail. Cependant, nous savons maintenant qu’en donnant des stéroïdes aux mères pendant le travail, le bébé aura un peu moins de difficulté à naître.
« C’est pour des raisons comme celles-là qu’il est très important de collaborer avec nos collègues, ici au Canada et à l’étranger. Il faut permettre le transfert des connaissances pour le progrès de notre pratique. Sinon, chacun ferait ce qu’il voudrait. La recherche nous oblige à prendre conscience que seuls, nous ne pouvons réussir pour le mieux en tout. Et puis, le but ultime demeure l’amélioration des soins aux patientes. »
L’avenir
Le Dr Delisle a l’intention de continuer à vivre à Vancouver. « Si jamais je ne suis plus passionnée par ma pratique, je passerai le flambeau à quelqu’un d’autre. » Prévoit-elle un retour éventuel dans sa province natale? « Si je devais m’établir au Québec, je serais plus proche de ma famille, mais je ne ferais plus de transfusions. Alors…
« Voyez-vous, j’en suis au début de ma carrière. Il est important pour moi d’être motivée, d’être enthousiasmée par ma pratique médicale. Qui sait? Dans dix ou douze ans, si j’ai des enfants, peut-être que mes priorités seront autres. Il est aussi possible que ma trajectoire professionnelle change. Advenant que je m’intéresse davantage à un champ de pratique dans lequel l’hôpital Sainte-Justine se spécialise ou encore le Centre mère-enfant de Québec, peut-être qu’alors je reviendrai dans la Belle Province. » Mais ce moment n’est pas arrivé pour le Dr Delisle. Elle poursuivra sa pratique à Vancouver.
Bien sûr, sa vie n’est pas que médecine. Elle s’adonne aussi à la musique, ce qui lui permet de se détendre. Le piano est l’instrument qu’elle a choisi. Dès le secondaire, elle a pris des cours et a continué pendant ses études au cégep. Elle a elle-même enseigné le piano durant sa formation en médecine. « Aujourd’hui, je ne joue que pour moi. Je n’enseigne plus. Il y a une grande différence entre les termes musicaux utilisés en anglais et ceux utilisés en français. C’est pourquoi j’ai cessé d’enseigner la musique. Le plaisir de l’enseignement, je le trouve désormais dans mon travail. »
Quand, au quotidien, on est appelé à régler toutes sortes de problèmes liés à la grossesse, peut-on envisager sans crainte d’avoir des enfants? « Certainement. C’est simplement que la connaissance nous rend davantage conscients des risques. Avoir un diagnostic d’anomalie foetale est un choc immense. Et ce, pour tous. Il ne me serait pas plus facile d’y faire face. Je crois bien que je vivrais, moi aussi, beaucoup de culpabilité et que je m’interrogerais sur toutes les causes possibles.
« La langue maternelle de mes enfants lorsque j’en aurai sera le français. C’est très important pour moi. Il s’agit de ma culture. C’est pour cela que je suis membre de l’AMLFC. Je suis fière d’avoir reçu ma formation de médecin à l’Université Laval. La réputation d’excellence de cette institution va bien au-delà du Québec d’ailleurs.
« En résumé, je me considère choyée. Mon travail, même s’il est exigeant et intense en émotions, me satisfait pleinement. D’autre part, je prends le temps nécessaire pour relaxer. Je crois en l’importance d’avoir une vie équilibrée et de pouvoir compter sur le soutien de sa famille et de ses amis. Il faut avoir une vie aussi saine que possible pour pouvoir offrir le meilleur de soi. » ]
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