Le Dr Lucie Rochefort
Parution: novembre 2004

POINT COMMUN À TOUS
La souffrance

Par Sylvie Poulin

Dans l'attente d'une réponse positive de la faculté de médecine, Lucie Rochefort, adolescente sportive, a entrepris un baccalauréat en sciences de l'activité physique. De cette formation, elle garde des notions qui lui sont très utiles pour tout ce qui touche à l'aspect préventif dans sa pratique actuelle et l'expérience de l'enseignement. « Je donnais des cours de physi-danse. C'était l'ère de l'aérobique! »  

Quand on lui demande si elle fait encore du sport, elle répond en riant : « Plus ou moins, parce que j'ai plus ou moins le temps d'en faire. Mais le métier me tient en forme et je cours déjà pas mal avec les enfants. » C'est-à-dire sa fille de 14 ans et son garçon de 11 ans.  

En 1991, le Dr Rochefort commence sa pratique en médecine générale au centre hospitalier Robert-Giffard (CHRG). Ce n'est pas tout à fait un hasard si elle choisit de travailler dans un centre de soins psychiatriques. Elle avait en effet hésité entre la médecine familiale et la psychiatrie (plus précisément la pédopsychiatrie) lors de sa résidence. L'autre raison pour laquelle elle a opté pour le CHRG, c'est qu'elle désirait demeurer à Québec, où elle est née.  


Le Dr Lucie Rochefort

Comme bien d'autres, elle ne savait pas trop pour quoi opter quand elle est arrivée sur le marché. Ce qui était clair dans son esprit, par contre, c'est qu'elle n'exercerait pas en clinique privée. « Je voulais me trouver un autre style de pratique que celle en cabinet. Je ne suis pas une fille “de débit”. C'est peut-être mon côté sentimental qui m'influence, mais j'aime prendre le temps de voir toutes les facettes des choses. Je fais actuellement du sans rendez-vous au CLSC – j'en fais même énormément – et je sens toujours cette pression de savoir qu'il y a quatre ou cinq patients qui attendent, quand ce n'est pas plus. »  

Spéciales et enrichissantes. C'est ainsi que le Dr Rochefort qualifie ses deux premières années de carrière en médecine générale auprès des patients hospitalisés en psychiatrie. « C'est une clientèle lourde, bien sûr. Il en reste moins aujourd'hui; mais au début des années 1990, on comptait beaucoup plus de patients au CHRG. Les médecins assuraient alors des gardes de 24 heures (il y avait beaucoup d'urgences psychiatriques) et ils dormaient sur place avant d'entreprendre la journée du lendemain. »  

D'avoir travaillé au CHRG, souligne le Dr Rochefort, lui a permis d'acquérir un bon bagage de connaissances sur les médicaments et les divers aspects de la santé mentale. Ce bagage l'a bien servie. « Puis, il est devenu difficile pour moi (avec deux enfants) de continuer à travailler là-bas, compte tenu des gardes de 24 heures et plus. Je voulais aussi changer de pratique. Au CHRG, j'ai réalisé que j'avais moins d'atomes crochus avec la clientèle gériatrique. »  

Est-ce sa voix de jeune fille ou sa stature? Reste que le Dr Rochefort estime qu'elle réussissait mieux dans la relation d'aide avec les jeunes. 1993 la verra donc changer de cap : elle plonge dans la santé des adolescents, au CLSC Haute- Ville des Rivières, où elle organise et lance une clinique jeunesse. « J'ai été embauchée précisément pour ça, sur la base d'une étude de santé publique relative aux besoins de la clientèle adolescente. Je fais aussi des consultations avec et sans rendez-vous pour la clientèle générale du CLSC. »  

L'achalandage de la clinique s'accroît rapidement. « Si un jeune vient chez nous plutôt que de parler à son médecin de famille habituel, c'est justement parce que ce dernier est le médecin de la famille. Il n'est pas rare que la préoccupation de confidentialité (face aux parents) soit le moteur qui amène les jeunes dans une clinique jeunesse, annoncée comme telle et adaptée à leurs besoins. »  

Drogue, contraception, tabagisme, troubles du comportement, violence, alcoolisme, habitudes alimentaires, sexualité... Des histoires, il n'en manque pas. « Ce que je trouve intéressant dans la pratique auprès des ados, c'est qu'on a l'impression qu'on peut encore changer quelque chose, car les problématiques ne sont pas enracinées. Disons que l'aspect curatif est peutêtre à pronostic meilleur que si le problème perdure depuis quinze ou vingt ans. »  

Selon le Dr Rochefort, la perturbation la plus répandue chez les jeunes actuellement se rattache à leur estime de soi. Souvent, préciset- elle, ils ont si peu confiance en eux que cela peut aller jusqu'à engendrer des problèmes de toxicomanie, parce qu'ils auront eu du mal à s'affirmer, à dire non.  

En a-t-il déjà été autrement? « Pas vraiment. Quoique, sans tout expliquer, le climat familial d'aujourd'hui change beaucoup la donne. Si un jeune est fragile sur le plan de l'estime de soi et qu'il est séparé de ses parents, le noeud de l'adolescence sera plus difficile encore. Les problématiques familiales augmentent le risque. Je constate qu'on voit davantage de troubles de santé mentale – la dépression, par exemple – que lorsque j'ai commencé à travailler auprès des adolescents en 1993. »   

Outre les consultations jeunesse au CLSC, le Dr Rochefort fait également des présentations dans les écoles, conjointement avec les infirmières en milieu scolaire, sur des sujets comme la sexualité, la contraception, etc. « On nous demande parfois de traiter des troubles alimentaires. Là, on s'adresse principalement aux filles. En dix ans, je n'ai reçu en consultation que deux ou trois garçons pour des troubles de l'alimentation. »

Le Dr Rochefort commente un documentaire diffusé à Radio- Canada, à l'émission Enjeux, sur une jeune femme anorexique : « Il fallait voir son désespoir! Combien cette fille se sentait vide à l'intérieur! Elle disait qu'elle n'était rien, qu'elle ne valait rien... Elle était incapable de s'identifier à ellemême et de voir plus loin, ce qui illustre le manque d'estime de soi dont je parlais plus tôt. Sa façon de décrire sa relation avec sa mère était également éloquente.

« C'est qu'à la période de l'adolescence, les jeunes commencent à prendre de l'autonomie, ils se définissent, ils cernent leur propre identité. Et au départ, ce processus d'identification se fait par rapport à des personnes assez proches d'eux. S'ils ne croient pas en leur valeur, s'ils n'ont “rien en dedans”, réussir le processus s'avérera difficile. »

L'estime de soi, normalement nourrie par les parents au premier chef, se renforce aussi d'un succès sportif, artistique ou académique. Un jeune doit se sentir valorisé sur certains plans, que ce soit aux yeux des parents, des amis, des grands-parents ou des instructeurs. Il lui faut des repères, précise le Dr Rochefort. « Ce n'est pas nous, médecins, qui allons faire surgir cette estime de soi. Toutefois, nous sommes un peu des modèles pour les jeunes, nous leur offrons des repères avec/contre lesquels s'identifier. Nous devons donc justement ne pas être comme eux.

« Il faut demeurer l'adulte dans la relation, sans être “jugeant” dans nos messages. Au bout du compte, nous sommes parfois les seules personnes auxquelles les jeunes se rattachent (et se mesurent) en dehors de leurs parents. Des parents à qui ils ne racontent pas ce qu'ils vivent... » Le Dr Rochefort admet se sentir « peut-être un peu » maternelle avec les ados. On ne peut pas oublier la mère en soi (rires), dit-elle, avant d'ajouter que le simple fait d'avoir des échanges d'adulte à ado modifie le statut (du médecin) et la relation avec le patient.

Il semble que les ados forment une clientèle assez exigeante. « Ils demandent certainement beaucoup de souplesse et de disponibilité. De la disponibilité parce que lorsqu'ils veulent régler un problème, ça doit se faire tout de suite. De la souplesse et du jugement parce que souvent, si on les confronte trop, on ne les revoit plus. Il faut un certain doigté pour passer les messages qu'on veut leur faire entendre, de manière à ce qu'ils ne les reçoivent pas de façon confrontante. Ce qui fonctionne le mieux avec eux, c'est l'approche non jugeante, inconditionnelle. »

Clientèle disparate, aussi – qu'on pense aux fugueurs, aux itinérants, à ceux ayant un problème de toxicomanie ou de santé mentale, etc. Le Dr Rochefort rencontre ces jeunes de la rue à la Maison Dauphine. « J'y vais en appui aux intervenants, pour une clinique de vaccination ou de dépistage d'ITS, par exemple. Ce qu'on a réussi au fil des années, c'est accompagner ces jeunes et créer un pont avec le CLSC. Ils me voient à la Maison Dauphine, ne me trouvent pas si pire et viennent donc me consulter au CLSC également. »

S'agit-il de jeunes plus ou moins défavorisés? « Ils sont issus de tous les milieux. Il y en a bien sûr une majorité provenant de milieux dysfonctionnels, mais pas nécessairement défavorisés. Ce qui est commun à tous, c'est la souffrance. Le but est de les amener à utiliser le réseau de la santé, explique encore le Dr Rochefort. Et des succès, il y en a! Heureusement… Il faut dire que c'est le résultat du travail d'une équipe dévouée qui fonctionne de façon admirable et qui est très disponible.

« D'ailleurs, c'est ce vers quoi on tend de plus en plus, le travail d'équipe : c'est déjà notre modus operandi à la clinique jeunesse du CLSC, tout comme à la Maison Dauphine. L'infirmière est le pivot de l'équipe et elle joue un grand rôle. Notamment, elle voit tous les ados sans rendez-vous avant nous, elle est le premier contact des jeunes. Nous avons également des spécialistes capables d'aborder les problèmes de santé mentale : une psychologue, un travailleur social, un pédopsychiatre. »

Depuis l'année 2000, le Dr Rochefort fait partie du département de pédiatrie du CHUL, section médecine d'adolescence (12-18 ans), à la clinique externe de l'hôpital. « Je reçois beaucoup de jeunes ayant des troubles psychosomatiques et des troubles alimentaires ainsi que des problèmes de santé physique. Les cas d'obésité sont passablement à la hausse. Notre objectif est d'établir un service d'adolescence semblable à celui de l'hôpital Sainte-Justine (Montréal) et d'offrir des services de 2e et de 3e lignes. Il se fait des choses depuis trois ans, mais nous ne sommes pas vraiment structurés encore. Nous essayons de bâtir une équipe multidisciplinaire, basée au Centre Mère-Enfant, qui travaillerait dans un esprit de complémentarité avec la clinique jeunesse du CLSC. » Mais comment cela se traduirait-il dans la réalité?

« Récemment, un jeune de 14 ans s'est présenté à l'urgence pour une douleur abdominale. On lui a fait passer tous les examens requis en gastroentérologie et en pédiatrie sans trouver quoi que ce soit. Puis, on l'a hospitalisé. Finalement, on a cru que c'était probablement une douleur fonctionnelle. C'est lorsqu'on l'a référé au service d'adolescence que l'on a pu découvrir que ce jeune était victime de taxage. Une fois le problème nommé, la clinique jeunesse a pu prendre le relais et s'en occuper. C'est ça, la complémentarité à l'oeuvre. D'où la nécessité des liens à l'intérieur du réseau, pour les ados. »

Le Dr Rochefort donne déjà le cours sur la santé des adolescents aux étudiants en médecine à l'Université Laval. Elle tente actuellement de renforcer le volet enseignement de la médecine d'adolescence dans le cadre du programme de résidence en médecine familiale. Ses activités professionnelles connexes – les comités, les publications, les congrès, les conférences – sont entièrement axées sur la santé des ados. « La seule occasion que j'ai de faire de la médecine familiale, confirme-t-elle, c'est lors des consultations sans rendez-vous. » Mais elle entend bien poursuivre sa pratique ado encore très longtemps...

... malgré l'impression, parfois, « de pelleter beaucoup sans nécessairement avoir la certitude que les choses avancent. Nous sommes confrontés à des freins bureaucratiques, et nous sommes toujours en situation de devoir prouver ceci et de défendre cela. » Ce qui n'altère pas le choix du Dr Rochefort de s'impliquer comme elle le fait présentement. ]


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