| Le Dr Guy Lemay |
Parution: novembre 2004
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L'ami des médecins |
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| Par Sylvie Poulin | |
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La cloche a sonné. « La récréation est terminée », dit le Dr Guy Lemay en parlant de sa nouvelle condition de retraité. Ce n'est qu'une boutade pour exprimer que le plaisir de pratiquer la médecine devra dorénavant être remplacé par d'autres plaisirs. Le Dr Lemay est bien connu des médecins québécois depuis le début de son engagement au sein de l'Association canadienne de protection des médecins, mais peu connaissent le cheminement de ce médecin fort sympathique. Né à Saint-Romuald, il choisit de s'orienter vers la médecine pendant son cours classique. « Pour moi, ça s'est tranché de façon rapide : j'allais travailler avec les humains et non pas avec la matière. » Il dit aussi qu'à partir de l'âge de 12 ans, il se sentait toujours très dépourvu devant les blessures et la maladie... D'abord intéressé par la recherche médicale, le jeune homme se découvre bientôt une volonté d'agir, de poser des gestes palpables; bref, de se concentrer sur le traitement de la maladie. |
![]() Le Dr Guy Lemay |
Pour financer ses études médicales, le Dr Lemay, qui est orphelin de père depuis l'âge de 13 ans, signe un contrat avec les Forces armées canadiennes. Déjà détenteur d'un cours d'officier cadet dans la réserve et ayant participé à des camps militaires en Ontario pendant quelques étés, le Dr Lemay est en terrain connu. « J'aimais l'idée de la vie militaire, le regroupement, la collégialité. » Médecin militaire promu au rang de capitaine, il remplira par la suite son contrat de trois années au sein des Forces armées.
Mais le désir d'avoir une pratique familiale plus polyvalente le ramène à la vie civile. En 1966, le Dr Lemay élit domicile à Pointe- Gatineau où il ouvre un bureau privé et devient membre actif de l'hôpital du Sacré-Coeur. Sa pratique familiale s'inscrit dans le temps : « Tu grandis avec la famille. Tu accouches une femme, tu continues de t'occuper de la famille. Et un jour, l'enfant que tu as mise au monde est devenue adulte, et elle-même vient te voir avec les yeux pétillants parce qu'elle est enceinte. C'est là que tu te rends compte que tu as franchi une génération. C'est très satisfaisant, très enrichissant. »
À cette époque, la région est en pleine effervescence. Beaucoup de jeunes familles s'y installent et le Dr Lemay y a une pratique intense, faisant jusqu'à trente accouchements par année. Pour lui, il devient vite évident que la région de Gatineau a besoin d'un nouvel hôpital pour répondre aux besoins de la communauté. Avec des collègues et des gens de la collectivité, il participe activement au comité de promotion pour la construction d'un nouvel hôpital, qui verra le jour seize ans plus tard.
Parallèlement, le Dr Lemay s'engage en tant que représentant des médecins à l'hôpital du Sacré-Coeur. Il prend aussi part à des activités de formation médicale continue, où il manifeste un intérêt pour l'administration hospitalière.
En 1972, le Dr Lemay fonde et gère une clinique où oeuvrent neuf médecins de famille. La clinique compte aussi un service de radiologie, un laboratoire, une pharmacie et des consultants spécialistes. Pour l'époque, c'est un modèle relativement nouveau puisqu'on offre des heures d'ouverture étendues et l'accès à des médecins qui assurent la garde en rotation. Au cours de la même période, le Dr Lemay sera aussi médecin examinateur pour différentes compagnies d'assurances et pour le ministère des Transports.
Nouveaux horizons
En 1986, le Dr Lemay change de cap. Il entre à l'Association canadienne de protection médicale (ACPM) à titre de secrétaire-trésorier. C'est le sevrage. « Chaque fois que je voyais une femme enceinte, je trouvais que son médecin était chanceux. L'obstétrique m'a manqué parce que c'est le seul acte heureux en médecine. » Le sevrage dure deux ans, deux ans pendant lesquels le Dr Lemay s'investit à plein régime dans son nouveau travail. Il est le seul médecin du Québec au sein de l'ACPM et une partie de son mandat sera de faire mieux connaître l'Association aux médecins du Québec. Les courtiser, quoi!
Fondée en 1901, l'ACPM est un regroupement à adhésion volontaire voué au soutien financier des médecins qui font l'objet d'une poursuite médicale. L'ACPM est aussi une mutuelle, c'est-à-dire un organisme de droit privé et sans but lucratif qui offre à ses adhérents un système d'assurance et de protection. Lorsque le Dr Lemay y a fait son entrée, l'ACPM comptait six médecins et soixante employés. Aujourd'hui, le nombre de médecins est passé à trente et il y a 265 employés. Le Dr Lemay a occupé le poste de directeur général adjoint de 1997 à 2003.
L'ACPM soutient le médecin poursuivi pour faute professionnelle, que celle-ci soit fondée ou pas. La médecine étant une science inexacte, il faut, explique le Dr Lemay, différencier le traitement de la maladie et les résultats escomptés des résultats interprétés comme décevants par le patient.
La crainte des poursuites est très présente dans certaines pratiques, le chirurgien plasticien étant sans contredit celui qui court le plus grand risque, surtout s'il garantit des résultats à un patient qui a des attentes énormes. Actuellement, un plasticien sur quatre est poursuivi chaque année. La réclamation est cependant souvent peu élevée. D'ailleurs, soutient le Dr Lemay, les statistiques de l'ACPM montrent que ce sont les chirurgiens qui sont le plus susceptibles d'être l'objet de poursuites. Concrètement, et par ordre décroissant, ce sont les plasticiens, suivis des neurochirurgiens, des obstétriciens, des orthopédistes et, enfin, des chirurgiens généraux, qui font le plus souvent face à la situation.
« Pour un médecin, c'est une catastrophe. » Et à l'ACPM, le premier geste de soutien se traduit par le fait que c'est un médecin qui reçoit l'appel du médecin en difficulté. Le Dr Lemay donne un exemple : « S'il parle d'un accouchement en plein milieu de la nuit alors qu'il était seul avec l'infirmière, on sait ce qu'il veut dire. » Pour lui, il ne fait pas de doute que « la poursuite est très coûteuse sur le plan humain. C'est encore pire quand elle n'est pas fondée. » Du médecin poursuivi, il dira : « Sa réputation vient d'en prendre un coup. »
Dans son travail quotidien, l'ACPM prend immédiatement la défense du médecin contre lequel est intentée une action en dommages. Les poursuites pour négligence, faut-il le rappeler, sont présentées devant les tribunaux civils. Alors qu'une poursuite au criminel suppose que la preuve établisse la culpabilité de l'accusé hors de tout doute raisonnable, l'issue d'une action en dommages au civil repose sur les règles de droit, la crédibilité des témoins et le jugement dont fera preuve le magistrat.
Il y a là une notion de probabilité, c'est-à-dire que le juge doit, au meilleur de sa connaissance, porter le jugement le plus équitable pour les parties. Le Dr Lemay précise : « Le juge doit pouvoir se dire qu'il a 51 % et plus de chances de ne pas se tromper. »
Autre fait intéressant, depuis environ sept ans, on constate une augmentation du nombre de poursuites en Ontario, et les demandes compensatoires qui s'y rattachent sont également à la hausse. « Les factures qui nous arrivent des tribunaux de l'Ontario sont énormes. » Une explication avancée par le Dr Lemay : « Toronto est plus cosmopolite et les Ontariens vivent davantage à l'américaine. »
Dans l'est et l'ouest du Canada, les compensations aux patients sont moins élevées. Le même dommage est certes indemnisé de façon équivalente, peu importe la région du pays, mais la compensation est établie en relation avec les pertes subies ( revenus et coûts des soins futurs). Et parce que les Ontariens gagnent, à travail équivalent, de plus hauts salaires que leurs compatriotes, leurs indemnités sont plus importantes.
Depuis la fin de l'an 2000, l'ACPM a modifié son régime de protection à tarif unique pour celui de la tarification régionale. Ainsi, en 2003, la cotisation payée par les obstétriciens-gynécologues est de 15 000 $ au Québec, de 75 000 $ en Ontario et de 27 000 $ dans les autres provinces. À titre de comparaison, le Dr Lemay mentionne que les obstétriciens-gynécologues paient annuellement 200 000 $ pour l'assurance responsabilité professionnelle aux États-Unis.
Par ailleurs, le Dr Lemay se questionne sur un phénomène apparu récemment en Floride : la pratique médicale sans couverture d'assurance. Depuis quelque temps, des chirurgiens se croient à l'abri des poursuites parce qu'ils déclarent n'avoir aucun bien saisissable, leurs possessions étant légalement enregistrées au nom d'un conjoint, par exemple. En cas de poursuite, ils n'auraient donc rien à offrir en compensation. On peut toutefois se demander si, dans l'hypothèse d'une action en dommages, un juge ne statuerait pas sur les gains futurs ou espérés du médecin pour établir une indemnité possible pour le patient.
Au Canada, le montant des cotisations est évidemment fixé en fonction des probabilités de poursuites, mais il l'est aussi en fonction du rendement des investissements de l'ACPM. Comme elle est une mutuelle, l'ACPM doit faire fructifier ses avoirs. Elle est appuyée dans ce travail par un comité d'investissement composé d'experts canadiens en la matière. « Quand on fait générer des fonds, si on a eu une bonne année, la cotisation sera beaucoup moindre » , explique le Dr Lemay.
Sur les poursuites comme telles, le Dr Lemay indique que dans 64 % des cas, elles tombent d'elles-mêmes parce qu'il n'y a pas de preuve de négligence. Par ailleurs, dans 28 % des cas, les parties en cause négocient un règlement hors cour. Environ huit poursuites seulement seront débattues devant les tribunaux chaque année, et de ce nombre, l'ACPM en gagnera six.
Depuis 1988, le Dr Lemay va à la rencontre des étudiants et médecins résidents pour les sensibiliser aux risques de leur future pratique. « La menace de poursuite va les accompagner durant toute leur vie de médecin. Ce n'est pas une chose rare. » Il leur explique la différence entre une compagnie d'assurances, qui assume la couverture des actes médicaux pour l'année en cours, et l'ACPM, qui couvre tout acte posé durant l'année de cotisation, même si la poursuite survient quelques années plus tard. Au Québec, le délai de prescription pour une poursuite est de trois ans. Si on ajoute à cela les délais de procédures, « … parfois, l'affaire est entendue cinq ou six ans après que l'acte ait été posé », signale le Dr Lemay.
Actuellement, 96 % des médecins canadiens sont membres de l'ACPM. La tranche de 4 % manquante vient du Québec. Selon le Dr Lemay, il y a un problème de perception face à l'Association; les médecins pensent qu'elle a un pouvoir discrétionnaire. Or, ce n'est pas le cas. « Toutes les poursuites sont prises en compte par l'ACPM. »
C'est le début d'un temps nouveau…
Décembre 2003 a sonné l'heure de la retraite. Ce n'est pas une catastrophe pour le Dr Lemay. Fervent de sports, il organise même des voyages de ski, chose qu'il fait depuis trente ans. Grand amateur de musique, il joue du piano et aime particulièrement chanter. Père de trois enfants et grand-père heureux, il dit simplement : « J'ai des petits-enfants et je veux en profiter un peu. »
Et puis, comme il l'explique si bien : « Il y a trois conditions pour réussir sa retraite. La première, c'est d'être occupé. La deuxième, c'est d'avoir quelqu'un à aimer. La troisième, c'est d'avoir un ou des rêves. J'ai les deux premières. Il ne me reste qu'à travailler sur les rêves. » ]
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