| Le Dr Jean Milot |
Parution: août 2004
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Les yeux du coeur |
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| Par Sylvie Poulin | |
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À la retraite depuis juillet 2003, le Dr Jean Milot a consacré la majeure partie de sa vie professionnelle aux enfants en tant qu'ophtalmologiste pédiatrique. Après 41 années d'une carrière remarquable, il envisage le temps à venir avec bonheur, des projets plein la tête. Diplômé en 1962 de l'Université de Montréal, le Dr Milot exerce pendant un an la médecine générale, avec privilèges en obstétrique, à l'hôpital du Sacré-Coeur. « J'adorais faire des accouchements. Le nouveauné constitue le lien direct avec la mère, avec ses autres enfants, avec le père. Être médecin de famille m'emballait. À l'époque, notre pratique se résumait presque exclusivement aux visites à domicile. » |
![]() Le Dr Jean Milot |
Diverses circonstances l'amènent à reconsidérer son avenir. Il hésite alors entre la dermatologie et l'ophtalmologie. « Ces deux spécialités ont en commun d'être partiellement chirurgicales, mais surtout de permettre un contact avec les patients. » Le Dr Milot entame donc en 1963 sa résidence en plastie à l'hôpital Maisonneuve. « J'y ai beaucoup appris. J'y ai acquis des notions qui m'ont servi toute ma vie. À la suite de quoi, j'ai entrepris ma résidence en ophtalmologie, toujours à Maisonneuve. » Fortement inspiré par une collègue, il opte finalement pour l'ophtalmologie pédiatrique.
Le jeune Dr Milot commence sa pratique à l'hôpital Sainte-Justine en tant que médecin agréé et agit à titre de consultant en ophtalmologie à l'hôpital Bellechasse. Mais il va plus loin et décide d'offrir trois jours par mois à la région de l'Abitibi-Témiscamingue. Il n'y a alors aucun ophtalmologiste sur ce vaste territoire. « J'avais le goût de l'inconnu, c'est vrai. Dans le temps, je partais en avion à hélices, et le pilote atterrissait à vue en l'absence de radar à Rouyn.
« J'ai naturellement été reçu comme un prince. On m'a fourni tous les équipements dont j'avais besoin. Mes consultations s'échelonnaient de 8 h à 20 h, un rythme plutôt intensif. » Le Dr Milot se souvient que lors d'une de ses visites - évidemment annoncées - à Rouyn-Noranda, quelqu'un avait fait la tournée des villages pour inviter les enfants atteints de troubles de la vision à monter dans un autobus scolaire, pour ensuite les conduire dans la salle d'attente du Dr Milot. « Quand j'ai ouvert la porte, 42 petites têtes se sont tournées vers moi. Toute une aventure! »
Voir l'avenir
« À mes débuts, l'ophtalmologie pédiatrique était une spécialité relativement nouvelle et malheureusement quelque peu méprisée par ceux qui n'examinaient que des adultes. Il n'était pas rare de l'entendre qualifiée d'ophtalmologie en petit. » Le Dr Milot explique que si les pathologies sont les mêmes et portent des noms identiques pour les deux groupes d'âge, il n'en demeure pas moins que la pathogénie est complètement différente.
« Par exemple, un adulte atteint d'une tumeur cancéreuse présente des mélanomes, ce qu'on ne voit pas chez l'enfant. Chez ce dernier, le cancer amène plutôt un rétinoblastome. Même pathologie, mais une grande différence dans les causes, dans l'approche et dans les méthodes d'investigation. Et cette réalité n'était pas reconnue, pas comprise. On me considérait comme un joueur de seconde ligne. »
Le Dr Milot rappelle qu'il existait à l'époque deux pôles très fortement campés, « deux blocs monolithiques, si je puis dire, soit l'hôpital Maisonneuve et l'hôpital Notre- Dame. Entre ces deux établissements s'était créée une saine et honnête rivalité, mais les contacts entre eux étaient plutôt rares. Avec un collègue de McGill, nous avons mis sur pied des réunions conjointes, à raison de six par année. On y présentait des cas complexes. Les résidents et fellows étaient invités, avec l'accord de leur hôpital respectif. Ces rencontres ont valu à notre spécialité une certaine reconnaissance et nous ont permis d'attirer des résidents. »
Mais bien plus encore, le Dr Milot a mis sur pied une réunion annuelle d'ophtalmologie pédiatrique. « C'était assez innovateur. Nous avons invité des gens de tout l'est du Canada et du nord des États-Unis. Sur une période de 28 années, j'ai piloté ces rencontres vingt-six fois. Plus tard, nous avons également reçu des professeurs en provenance de l'Angleterre, de la France et de l'Italie. On y exposait des cas compliqués, devant une assistance d'au moins 150 ophtalmologistes chaque fois.
« Nous avons de même organisé des symposiums sur le glaucome et sur la rétine afin de démontrer les différences entre les adultes et les enfants. » Ce colloque annuel constitue l'une des réalisations exceptionnelles du Dr Milot, sa marque personnelle dans l'histoire de l'ophtalmologie pédiatrique.
Les yeux d'un enfant
En grande partie, le Dr Milot recevait en consultation des enfants atteints de strabisme. « Pour eux, il n'y a pas de problème parce que souvent ils vivent avec cette pathologie depuis la naissance. Ils ne réalisent pas que leur vision n'est pas correcte. Il faut davantage s'attarder à convaincre les parents d'agir. Notre but est d'atteindre une bonne vision dans les deux yeux, d'éviter que ne se développe une amblyopie. Il faut de plus s'assurer que l'enfant bénéficiera d'une bonne vision binoculaire, tout cela dans un contexte d'esthétique acceptable. Le respect des enfants est primordial et il est impérieux d'avoir un bon contact avec eux. »
L'ophtalmologiste doit d'abord éliminer toutes les pathologies sousjacentes, puis vérifier si l'enfant a besoin de verres. « Si cela fonctionne, tant mieux. Dans le cas contraire, on n'opère que la partie qui n'est pas corrigée par les verres. On ne saute pas sur le couteau à tout propos! Par exemple, si on constate une obstruction des voies lacrymales, on traitera d'abord par le massage; puis, en cas d'échec, par la dilatation de ces mêmes voies. »
Le Dr Milot explique aussi que les médicaments utilisés pour traiter certaines maladies peuvent engendrer des problèmes oculaires. « Qu'on pense à la greffe rénale, pour laquelle on utilise la cortisone par voie intraveineuse. On n'a pas le choix de prescrire ce médicament, mais il convient d'en connaître les éventuels effets secondaires. »
Il s'est d'ailleurs attaché tout au long de sa vie professionnelle à élargir ses propres compétences, de même qu'à diffuser le plus largement possible les connaissances acquises. Il a assisté à un nombre effarant de cours de perfectionnement, de congrès, de colloques et de journées d'étude, tant en Amérique du Nord qu'en Europe. Il a participé à de nombreuses réunions scientifiques et a effectué, seul ou en collaboration, un nombre faramineux de recherches et de travaux d'érudition.
Engagé à titre de consultant par différents hôpitaux, le Dr Milot a de plus été responsable d'enseignement clinique. Il a consacré aussi beaucoup d'énergie à l'enseignement formel, et ce, pour diverses facultés et départements. Son expertise professionnelle est immense; on ne compte plus les associations et comités dont il a fait partie. Il est une inspiration pour ses collègues. Ce n'est pas sans raison que plusieurs titres honorifiques ont jalonné sa carrière.
Juste pour voir le monde
En 1976, la Fondation T.F.P. (témoignage, fraternité, partage) demande au Dr Milot de se rendre à l'Île de la Tortue, en Haïti. « Mon travail consistait alors à évaluer les besoins d'un petit hôpital construit par la Fondation du Père Rioux. Comme ce dernier avait été expulsé du pays, son oeuvre s'était détériorée. »
Ce voyage réveille en lui le goût d'aller explorer d'autres lieux. Le Dr Milot entame donc en 1977 un séjour de près de deux ans à Tabuk, en Arabie saoudite. Il est affecté au King Abdul-Aziz Military Hospital, où il soigne les militaires et leurs familles. « Vous savez, ici, la notion de famille inspire une ligne verticale, alors que là-bas, c'est plutôt horizontal. Le mot famille comprend les membres proches, mais aussi les cousins et cousines, les petits-cousins, les grands-oncles et toutes les autres personnes faisant partie d'une parenté souvent éloignée. »
Le Dr Milot estime y avoir vu des pathologies typiques du genre de vie qu'on mène dans le désert. « On constate qu'il y a plus de cas de cataractes. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce phénomène, mais c'est possiblement dû au soleil, à l'alimentation et à l'hérédité. » Ce voyage ne lui procure pas seulement la rencontre d'une nouvelle culture, mais aussi celle d'une jeune infirmière du Danemark, avec qui il partage sa vie depuis vingt-cinq ans déjà.
Quelque huit années plus tard, il retourne en Haïti, cette fois à Jérémie, pour y prodiguer des soins aux habitants du pays. Cette mission à laquelle il prend part, à la suite d'une nouvelle invitation de la Fondation T.F.P., ne dure que deux semaines. Puis, en 1987, il découvre le sud de l'Inde dans le cadre d'un travail bénévole à Madurai. « L'hôpital qui m'a accueilli comptait, au moment de mon séjour, plus de 1 000 lits en ophtalmologie seulement. L'équipement était adéquat; on y retrouvait même une fabrique de lentilles intra-oculaires.
« L'hôpital fonctionnait grâce à un flot important de dons. Et tous les ophtalmologistes y travaillaient gratuitement. Je peux vous dire que ce sont les gens qui m'ont le plus impressionné dans toute ma vie. Avec eux, j'ai également travaillé dans un camp de lépreux, où les pathologies sont particulières. Malgré toute la misère que j'ai côtoyée, je garde un très bon souvenir de cette expérience, belle et enrichissante. »
Une autre façon de voir
Ayant bien entendu le goût d'explorer les mille et un aspects de la vision, le Dr Milot a combiné cet intérêt avec celui qu'il éprouve pour les arts, dont la peinture. C'est ainsi qu'a germé l'idée d'une recherche sur les troubles oculaires de cinq grands peintres, et l'influence de ces troubles sur les toiles réalisées par ces artistes. « Vous savez, il y a deux façons de procéder dans ce genre d'étude. On peut regarder les tableaux et essayer de déceler une maladie chez l'auteur. Cela présente cependant un plus grand risque d'erreur.
« J'ai plutôt choisi la méthode inverse, c'est-à-dire identifier des peintres dont on connaissait les pathologies, pour ensuite détecter les anomalies et les signes évidents dans leurs tableaux. La prudence est de mise quand vient le temps d'interpréter les particularités picturales de ces maîtres. » Le Dr Milot relève que ceux-ci, se sentant menacés dans leur art, et souvent dans leur seul moyen de subsistance, tentaient de surmonter leur handicap en mémorisant la place de telle ou telle couleur sur la palette.
« J'ai eu beaucoup de plaisir à jouer au détective. J'ai livré un exposé de mes résultats pour la première fois à Banff, lors d'un colloque organisé par l'AMLFC en mars 2001. Cette conférence a eu un gros impact. Depuis, on m'a demandé de la présenter à huit reprises. Mais honnêtement, je ne prétends pas que c'est un absolu. Je voulais seulement rejoindre le grand public - des profanes comme moi - et lui permettre de jeter un autre regard sur la peinture. »
Le Dr Milot a aussi pour projet un travail d'écriture sur l'histoire de l'ophtalmologie canadienne. « Je veux aborder les perspectives anglaise et française depuis les débuts de la colonie. Depuis près de dix ans, j'ai amassé beaucoup de documentation portant sur la période de 1700 à aujourd'hui. Je rêve de pouvoir structurer cet héritage de sorte que chacun de nous puisse y découvrir une partie de notre patrimoine médical. » ]
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