| Le Dr François Bertrand |
Parution: juillet 2004
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| Quand l'urgence est malade | |
| Par Sylvie Poulin | |
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Curieux de tout, le Dr François Bertrand est de ceux qui aiment solutionner les problèmes. Et parce qu'il a toujours eu à coeur d'aider les gens, il est devenu médecin. « J'avais des sentiments partagés entre l'ingénierie et la médecine. J'ai opté pour cette dernière, en raison des contacts humains qu'elle procure. Et j'ai choisi l'urgentologie parce que j'y croyais, bien avant que cette spécialité ne soit reconnue. » Diplômé en 1981 de l'Université McGill, le Dr Bertrand se rappelle avoir choisi d'y étudier en raison de la réputation internationale de ses enseignants. En 1985, après sa résidence à l'hôpital Royal Victoria, incluant des stages à Baltimore et à New York, il débute sa pratique à l'Hôtel-Dieu de Sherbrooke. «Un milieu merveilleux, dynamique, avec des collègues toujours prêts à échanger et à aider. « Les urgentologues sont, de nature, des gens d'équipe. Ils partagent les mêmes intérêts scientifiques et se découvrent souvent de nombreux points communs. Ils démontrent un enthousiasme identique pour les beaux cas, collaborent sur fond d'adrénaline, discutent et s'engagent totalement dans l'aspect concret de leur pratique. » |
![]() Le Dr François Bertrand |
Durant la même période, le Dr Bertrand décroche une bourse de l'Association pulmonaire canadienne pour effectuer, aux laboratoires Meakins-Christie de McGill, une recherche sur les mécanismes physiologiques en réanimation cardiorespiratoire. « J'avais à l'époque un horaire un peu fou : deux gardes consécutives de dix heures à l'Hôtel-Dieu de Sherbrooke suivies d'au moins quarante heures de recherche à Montréal. »
Mais ses amis, ses amours et sa musique le ramènent dans sa ville natale, Montréal. « En 1986, je me suis joint à l'hôpital du Sacré-Coeur où, contrairement à Sherbrooke, il y avait déjà des patients dans les corridors. Cependant, les collègues étaient toujours excellents et la qualité et la variété des pathologies étaient impressionnantes. »
Une pratique de jeunes ?
Pendant près de dix ans dans ce centre hospitalier, le Dr Bertrand assume, en plus de sa pratique médicale à l'urgence, une charge de formation clinique au département de médecine familiale. Il devient responsable de l'ÉMC de ses collègues et de l'enseignement aux étudiants et aux résidents. « L'urgentologie exige un flair diagnostique irréprochable, l'application de certaines techniques et procédures, des connaissances thérapeutiques on ne peut plus variées et beaucoup d'humilité ! Nous sommes exposés à toute une gamme de pathologies, des plus banales aux plus graves, des plus communes aux plus rares.
« La médecine d'urgence est taxante du point de vue physique, intellectuel et moral. L'urgentologue goûte quotidiennement à une grande partie de la misère humaine. Alors, pour être capable d'exercer correctement pendant plusieurs années, il faut accepter de ne pas prendre les bouchées doubles. En début de carrière, c'est très tentant, car la résidence nous habitue à un rythme effréné, avec un minimum de 60 heures de travail par semaine. Reste que si l'on veut survivre dans ce métier, il est essentiel d'économiser ses énergies.»
Le Dr Bertrand a aussi donné des cours en soins avancés aux polytraumatisés (ATLS) à l'hôpital du Sacré-Coeur et enseigné les techniques de réanimation (ACLS) au profit de la Fondation des maladies du coeur du Québec. « Ces formations complémentaires sont un préalable pour travailler dans les urgences. »
Vivre avec la peur de l'erreur
C'est d'ailleurs cette mise à jour continuelle des connaissances qui fait reculer la peur, toujours présente. « Heureusement, elle s'estompe avec le temps. Non pas parce que nous devenons insouciants, mais parce que nous connaissons mieux l'ensemble des possibilités de traitement disponibles. Même si nous souhaitons aider tous nos patients, nous réalisons bien que cela est impossible. Nous devons parfois faire face à des situations extrêmes, celles qui usent prématurément les artères coronaires d'un individu. Nous apprenons à connaître nos limites scientifiques et à repousser nos limites humaines.»
Le Dr Bertrand rappelle que l'urgentologie est une spécialité relativement récente, reconnue depuis peu au Québec. « On voyait cette sphère médicale se développer partout en Amérique du Nord. Dans notre province, pourtant, les choses traînaient de la patte, bien que l'hôpital Royal Victoria ait été le troisième en Amérique, et le premier au Canada, à offrir un programme de médecine d'urgence. Par contre, l'histoire finit moins bien puisque, de pionnier, le Québec est devenu la dernière province canadienne, et le dernier endroit en Amérique du Nord, où cette spécialité sera homologuée. »
C'est en 1981 qu'a été créée l'Association des médecins d'urgence du Québec, l'AMUQ, nous rappelle le Dr Bertrand. Dès 1983, cette dernière présente au Collège des médecins du Québec et à l'Office des professions une demande de reconnaissance de l'urgentologie. Ce n'est toutefois qu'en 1996 que l'AMUQ aura gain de cause.
Le Dr Bertrand a été au premier rang de ceux qui ont fait pression pour que soit bâti un programme de résidence en urgentologie à l'Université de Montréal. « J'ai démontré un grand intérêt pour ce projet, et comme j'avais l'expérience et les connaissances nécessaires, le département de médecine familiale m'a donné carte blanche en 1992. » Il devient ainsi le responsable de la création, de la mise en place et de la direction du programme de médecine d'urgence, basé à l'urgence de Sacré-Coeur.
« Cette entreprise a exigé un grand nombre d'heures de travail et plusieurs consultations auprès de mes collègues d'ici et d'ailleurs. Aujourd'hui, je suis très heureux de voir qu'il y a davantage de demandes que de postes disponibles, qui sont passés de quatre à neuf. Cependant, les conditions de travail sous-optimales observées par les résidents intéressés suscitent souvent chez eux des hésitations en ce qui a trait à ce choix de carrière. »
Participer à l'avancement de l'urgentologie
Dès son adhésion à l'AMUQ, le Dr Bertrand consacre de l'énergie et du temps à plusieurs de ses comités de même qu'à sa gestion. « Il s'agit d'une association savante, qui fait la promotion de la qualité de l'acte, de la recherche et de la formation médicale continue. J'y ai assumé différentes fonctions au cours des années. Nos décisions étaient prises dans l'optique d'influencer positivement le cheminement et la progression de notre spécialité.
« Au début, nous étions perçus comme des compétiteurs, des gens qui dérangent, qui créent des problèmes, qui en dénichent quand il n'y en a pas. Notre seul pouvoir était de convaincre, de sensibiliser les médecins et la population au fait que la médecine d'urgence accusait un retard important au Québec. Ainsi, nos congrès étaient, et demeurent, parmi les plus recherchés en raison de la qualité scientifique des sujets abordés et des présentations données. »
Le Dr Bertrand laisse entendre qu'il y avait « un danger réel que le Québec ne fasse partie du tiers-monde de la médecine d'urgence. L'urgence est un domaine en plein essor où la recherche joue un rôle croissant, particulièrement aux États-Unis, en Europe et en Australie. Si nous n'emboîtons pas le pas, nous manquerons le bateau. L'urgence est aussi le reflet de la santé de notre système de santé. Lorsque tout déborde à l'urgence, c'est que le système se porte mal. Nous devons nous questionner sur la gestion des urgences et de la santé au Québec, et ce, à la lumière des meilleurs modèles existants.
« L'urgence n'est pas qu'un lieu physique. C'est un milieu vivant, dynamique, qui relie le préhospitalier, les hôpitaux, les spécialistes, les omnipraticiens, les centres d'expertise et de référence, et qui favorise les interactions entre ceux-ci. L'urgence encourage l'échange d'idées, de procédures, de connaissances. Il faut donc que ceux qui y exercent demeurent actifs, présents, à l'affût, et intéressés afin de se tenir à jour.
« Le médecin d'urgence académique a un quadruple rôle : clinicien, enseignant, chercheur et gestionnaire. Sa participation à l'administration a pour objectif l'amélioration de la médecine d'urgence au Québec. Quant à la recherche, elle s'exerce dans une vaste gamme de sujets, qu'elle soit fondamentale ou clinique.
« À Ottawa, un groupe de collègues a effectué, grâce à un appui financier et administratif de l'établissement, des recherches sur la pertinence de certaines radiographies (cheville, colonne cervicale, cerveau) en tant qu'intervention. Les conclusions ont permis de réduire le nombre de radiographies prescrites. Voilà comment la recherche peut apporter des résultats concrets avec des impacts bénéfiques sur la pratique médicale. Sans parler de l'efficacité !»
Des chemins différents
Après dix ans à temps plein à l'urgence, le Dr Bertrand a décidé de réorienter sa carrière. Courtisé par l'industrie pharmaceutique, il s'est finalement laissé séduire... « à cause de facteurs "précipitants" : de piteuses conditions de travail, des patients dans les corridors et l'obligation de pratiquer une médecine bien au-dessous des attentes et de nos capacités.
« J'ai observé le maintien d'un système qui ne fonctionne pas, parce qu'il est submergé de requêtes provenant de toutes parts et parce qu'on y pratique des coupures qui mettent en péril l'exercice même de la profession. L'équipe de travail devient alors dysfonctionnelle, ses membres étant trop taxés à tous points de vue. J'ai personnellement vu s'installer l'irritation, la frustration, la mauvaise humeur chronique, la démotivation et même le découragement chez plusieurs collègues. Quelle perte humaine et professionnelle !
« Devant cette situation, j'avais deux options : changer mon milieu ou changer de milieu. J'ai choisi de me battre pour que la médecine d'urgence soit mieux traitée. Mais finalement, après quelques années, j'ai accepté l'offre de me joindre au service médical de Merck Frosst Canada. Notre mandat était de répondre à plus de 150 appels par jour, provenant de médecins ou de pharmaciens de même que de non-professionnels, sur les produits pharmaceutiques comme tels ou sur leurs interactions. Il y avait aussi un volet enseignement qui m'a toujours plu.
« Cet emploi exigeait une très bonne connaissance des pathologies et des médicaments eux-mêmes. C'était très proche de la pratique clinique. Cela constituait pour moi une continuité professionnelle, mais aussi une nouvelle stimulation intellectuelle. Et surtout, je n'avais plus à me battre contre le manque de personnel et de ressources.»
En juin 1997, le Dr Bertrand devient, toujours pour la même compagnie, directeur d'une équipe de recherche clinique. « J'ai eu la chance incroyable de côtoyer des experts canadiens, mais d'autres également de réputation internationale, et ce, dans des domaines très différents. D'avoir accès à ces gens, de pouvoir discuter avec eux de leurs théories, de leurs recherches et de leur vision des choses, cela n'a pas de prix! C'est comme retourner sur les bancs d'école, sauf que l'on nous enseigne non pas ce qui existe présentement, mais ce qui sera. Intellectuellement, c'est très gratifiant.»
En juillet 2002, le Dr Bertrand a été promu au poste de directeur administratif de la recherche médicale. « Je craignais d'être écarté de la science, mais ce n'est vraiment pas le cas. Je participe à plusieurs rencontres consultatives avec des experts de partout, et aussi avec les équipes de projet travaillant au développement de molécules pour la société mère. Beaucoup de défis m'attendent, mais je suis très bien entouré d'une équipe dynamique de pas moins de cent professionnels, dont des médecins, des pharmaciens et des Ph. D. »
Il continue toutefois de pratiquer à l'urgence de l'hôpital du Sacré-Coeur, « par amour et par intérêt ». Comme le voudrait l'adage populaire, la vie a peut-être chassé le Dr Bertrand de l'urgence, mais lui n'a pas chassé l'urgence de sa vie. ]
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