Parution: juillet 2004

L'AMLFC décerne sa Médaille du mérite 2004 au Dr Vania Jimenez

Par Sylvie Poulin

«Qu'est-ce que tu as fait encore ? » lui a demandé son mari en apprenant la nouvelle. De la part d'un homme qui en a vu d'autres depuis la trentaine d'années qu'il vit avec elle, la question vaut son pesant de fausse incrédulité.

De son côté, la récipiendaire dit ne pas très bien voir pourquoi on va lui remettre - le vendredi 29 octobre prochain - cette Médaille, assortie de la bourse Banque Nationale de l'excellence (de 5 000 $), et ce, malgré qu'elle n'en soit pas à son premier prix de reconnaissance. En 1998, elle avait en effet été inscrite au tableau des Médecins de coeur et d'action par l'AMLFC et le Groupe L'Actualité médicale. Ce fut ensuite le tour du Collège des médecins de famille du Canada d'honorer son travail en lui attribuant le prix Reg L. Perkins du médecin de famille canadien 1999.*

« Pourtant, je me tiens tranquille depuis cinq ans...» souligne le Dr Vania Jimenez - une remarque qui en dit long sur sa notion de la tranquillité, puisqu'elle a trouvé le temps d'écrire un premier roman, Le Seigneur de l'oreille (publié au début de 2004 aux éditions Hurtubise HMH), sans rien négliger de ses activités de chercheuse, clinicienne, médecin accoucheur, professeure, conférencière, épouse et mère !


Le Dr Vania Jimenez

Voici comment elle explique la chose : « J'ai le temps de faire tout ça parce que j'écris. Combler ce besoin d'écriture me permet de m'investir dans le reste sans frustration. On entend souvent des auteurs dire que l'écriture leur est une nécessité, que c'est la seule voie possible pour vivre leur vie. Je ne suis pas très loin de ça, je dois dire. » Mais concrètement ?

« Je vous donne un exemple. Récemment, j'étais de garde toute la fin de semaine en obstétrique, du vendredi au lundi matin. J'ai eu à faire plusieurs accouchements, et donc à attendre des bébés qui prennent du temps à arriver... Alors, j'ai écrit. Lorsque je peux écrire, justement pendant cette attente inévitable, je suis beaucoup moins fatiguée. C'est comme respirer du bon air. Finalement, au bout du compte, je suis plus fraîche quand arrive l'accouchement. » Le Dr Jimenez est à peaufiner son second roman, qui paraîtra aux Éditions Québec Amérique, « peut-être à l'automne si je me bouge un peu ». Les années à venir, espère-t-elle, passeront beaucoup par l'écriture. « Parce que sur le plan professionnel, le plus grand plaisir est là, comme il est dans le contact direct avec les patients. »

Accro aux enfants

Entendez par là que le Dr Jimenez a consacré la presque totalité de sa pratique de médecin de famille à l'obstétrique. Son admiration pour Albert Schweitzer comme déclencheur de vocation ne constitue qu'une anecdote surutilisée, dit-elle. « Il ne s'agissait pas tant de l'homme lui-même que d'une relation que j'avais cru deviner entre lui et un petit enfant sur une certaine photo, que j'ai d'ailleurs perdue. C'est l'immense tendresse dans le regard de Schweitzer pour cet enfant, surtout, qui m'a convaincue que c'était ce que je voulais faire.


Le Dr Vania Jimenez

« Je m'occupe en fait de la santé des femmes et de leurs petits, pas tellement dans l'optique féministe classique que dans le sens de débusquer toute situation d'abus ou d'injustice à leur endroit. Je reçois des hommes aussi. Mais en médecine, vous savez, il y a une espèce de sélection naturelle. Comme je fais des accouchements - les femmes préfèrent un médecin femme pour cet événement- là -, ma clientèle est au moins à 75 % féminine, et pas seulement pour des questions d'obstétrique. »

Le Dr Jimenez a des privilèges en médecine familiale, obstétrique et néonatalogie à l'Hôpital général juif de Montréal. « Je fais des accouchements depuis environ quinze ans, et je vous dirais qu'il y a une dynamique de drogue làdedans. Chaque fois que je me lève au milieu de la nuit, c'est affreux ce que je bougonne. Mais chaque fois que le bébé est né et que l'accouchement s'est bien déroulé, je suis au septième ciel. C'est un moment d'intense communication, comme être dans l'oeil d'un cyclone. Et je me demande alors comment j'ai pu penser abandonner cela, ce qui m'arrive parfois... Vraiment, on devient accro. »


« Une grande partie des gens qui consultent en première ligne ont des problèmes qui pourraient être "aidés" par une écoute particulière. »
- Dr Vania Jimenez

Mère de sept enfants, le Dr Jimenez n'a jamais eu recours à une sage-femme. « Pour moi, c'était l'hôpital à la planche. Je suis beaucoup trop peureuse... et dans ce temps-là, les sages-femmes étaient vraiment isolées dans leur travail. Il n'y avait pas de centres de naissance ni de liens avec les hôpitaux. Le fait que j'aie appuyé leur intégration (au CLSC Côtedes- Neiges, où elle travaille depuis 1987) était en quelque sorte un exercice de santé publique. Ça n'avait pas d'allure de laisser les femmes accoucher sans filet de sécurité. »

Le clou sur lequel elle continue de frapper

C'est pendant la première tranche de sa carrière-treize années de pratique en solo à Saint-Ours-que le Dr Jimenez s'inscrit à une formation en psychothérapie. « Je m'étais rendu compte, et je l'affirme toujours, qu'une grande partie des gens qui consultent en première ligne ont des problèmes qui pourraient être "aidés" par une écoute particulière.

« Devant des problèmes de dépression et d'anxiété, par exemple, j'avais peu de moyens à ma disposition en dehors des tranquillisants. Je suis donc allée chercher des outils d'approche psychothérapeutique. Cela s'est avéré extrêmement utile et a ouvert la porte à ce qui est devenu le plus important pour moi dans tout ce que je fais ou exprime par l'écriture : la communication. Tout le monde devrait se faire le cadeau d'explorer ce champ de la relation, en l'occurrence entre le médecin et le patient, mais en bout de ligne simplement entre deux êtres humains. Le fait d'avoir une grille, une façon de décoder, m'a probablement évité certaines erreurs d'écoute. »

Dans cette relation qui représente, dit-on, une bonne part de la thérapie, le médecin n'est pas laissé pour compte. « Savoir écouter lucidement, en étant conscient de ses propres zones de faiblesse et de vulnérabilité, constitue un facteur de protection pour le médecin lui-même. Parce qu'on est alors mieux ajusté, tant envers le patient qu'envers soimême. On a plus de chances de rester à sa juste place et donc de ne pas "se brûler à l'autre". »

La question de l'écoute, de la communication, sera d'autant plus importante qu'elle mettra en jeu des personnes aux repères culturels, spirituels et sociaux différents, poursuit le Dr Jimenez. « Je me souviens d'une patiente d'origine africaine, catholique, chez qui rien n'arrivait à faire céder une douleur chronique. Je lui ai demandé comment elle se soignerait si elle était encore dans son pays natal, et elle m'a répondu qu'elle irait voir un guérisseur qui la "blinderait" contre son problème. Quoi qu'on en pense, cela nous a permis de chercher, ici, des éléments de protection qui lui apporteraient ce "blindage", dans son cas une avenue spirituelle. »


« Combler mon besoin d'écriture me permet de m'investir dans le reste sans frustration. »
- Dr Vania Jimenez

Selon le Dr Jimenez, le problème de prise en charge et de disponibilité qui caractérise notre système de santé résulte d'un grave déficit sur le plan de la communication. Et si elle estime que les groupes de médecins de famille (GMF) peuvent répondre à cette problématique, c'est qu'ils vont « dans le sens de ce qu'on a toujours dit en médecine familiale, à savoir que les gens devraient pouvoir compter sur leur médecin ». Les GMF ne constituent qu'une partie « structurelle » de la solution, précise-t-elle. Car si on n'y rétablit pas le lien sacré entre un médecin et son patient, ils risquent, comme l'assurance-maladie universelle (cette autre idée géniale des trente dernières années), de ne pas prendre leur plein essor et de ne pas apporter tout ce qu'ils pourraient.

Couleurs identitaires

Comfort Measures for Childbirth. La médecine moderne et les autres pratiques médicales dans une société pluriculturelle. Enfants témoins de violence conjugale : enjeux actuels. La communication interculturelle. La place des particularités culturelles dans l'approche des femmes. L'intégration des sages-femmes dans le système de santé... Ces titres d'articles ou de conférences évoquent on ne peut plus clairement les thèmes de prédilection - et l'objet de l'engagement social-du Dr Jimenez. C'est d'ailleurs à son travail auprès des réfugiés, des immigrants et des communautés ethniques que la Médaille du mérite rendra hommage.

Dans son enseignement aussi (tant au CLSC qu'à l'Université McGill, où elle est professeure agrégée au département de médecine familiale), le Dr Jimenez enfonce le clou sur les sujets chers à son coeur : psychologie de la grossesse, relations parentsenfants, culture et familles, pratique en milieu multiculturel et obstétrique. L'écrivaine en elle dit avoir adopté une approche très narrative pour donner ses cours, et ici encore, tout est affaire de communication : « Ce qui est le plus intéressant, ce sont les échanges avec les étudiants et les résidents, qui m'enrichissent beaucoup.»

Son port d'attache, le CLSC Côte-des-Neiges, est considéré comme le plus multiethnique de la province. « Du monde, corrige le Dr Jimenez en riant. Lors de la recension des pays d'où proviennent nos patients, on nous a dit que pareille représentativité dans un établissement de soins n'existait nulle part ailleurs. Ça nous a estomaqués : il y a bien des pays dont nous n'avions jamais entendu parler, et certains n'étaient représentés que par une ou deux personnes, mais tout de même!» Terre d'accueil et centre d'expertise auprès des immigrants, le CLSC est aussi le plus gros du Québec au chapitre de la responsabilité de population (130 000 habitants) et des employés (500 personnes de toutes spécialités).**

Le bagage identitaire du Dr Jimenez est lui aussi bien fourni. Arménienne par ses parents, Vania est née en Égypte et y a vécu jusqu'à ses 18 ans. C'est la montée du panarabisme, sous le président Nasser, qui forcera la famille à émigrer. Et puis, le très espagnol « Jimenez», nom de son premier mari (décédé) et père de ses deux premiers enfants, viendra s'ajouter à sa palette de couleurs culturelles.

« Tout en comprenant qu'il y a des trajectoires migratoires extrêmement difficiles (pour cause de torture notamment), je suis d'accord avec ce que disait l'écrivain d'origine haïtienne Dany Laferrière : Je ne souscris pas à l'idée de l'exil chagriné. Je suis véritablement chanceuse d'avoir pu accumuler toutes ces cultures-là en moi, de pouvoir en faire état. Aujourd'hui, cependant, je me considère Québécoise. Parce que j'ai pris racine ici, ne serait-ce qu'en y mettant sept enfants au monde !

Cette famille nombreuse est « une autre de ces choses qui m'arrivent et pour lesquelles je remercie le ciel après... Pour tout vous dire, les enfants sont venus malgré ce que j'avais mis en place comme planification des naissances. Devant tant d'obstination de la nature, je ne pouvais pas dire non !» Heureusement, elle a pu compter sur un conjoint, Isidore Sigouin, qui a renoncé à sa carrière chez Hydro-Québec pour devenir papa à plein temps à la maison. « Il faut aussi souligner la présence de mes parents, qui ont tout le temps été très entourants. » Somme toute, la conciliation travail-famille n'aura pas été trop problématique.

« Quand je regarde tout ça - avoir abouti au Canada, vivre dans une province francophone, Saint-Ours, mon mari, les enfants -, je me dis que j'en ai eu de la chance!»


* Également en 1999 : Personnalité de l'année de l'Association des CLSC et CHSLD du Québec, Médecin de l'année du Collège des médecins du Québec et finaliste au Gala Excellence de La Presse. Puis, elle sera Femme de distinction - catégorie santé, YWCA de Montréal (2002), et l'une des Perles rares de la Chambre de commerce de Montréal (2003).

** Le Dr Jimenez y est chef des services médicaux depuis 1990 et directrice de l'unité de médecine familiale depuis 1992. « Oui, ce poste-là requiert beaucoup de temps. Mais je dois dire que j'ai de très, très bons collaborateurs. Honnêtement, tout le travail administratif, je le fais un peu comme on fait le service militaire, c'est-à-dire davantage par devoir que par intérêt. Si quelqu'un souhaitait prendre ma place pour cette part, je la lui céderais avec grand plaisir. Avec joie même ! » (rires) ]


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