Le Dr Anique Ducharme
Parution: juin 2004

Une dame de coeur
Par Sylvie Poulin


N'eut été des nombreuses chirurgies qu'elle a subies, c'est le monde du ski québécois et canadien qui aurait bénéficié de la fougue du Dr Anique Ducharme. Heureusement pour tous ses patients au coeur malade, c'est à l'Institut de cardiologie de Montréal qu'elle met à profit ses talents et son énergie.

En 1986, elle entreprend ses études de médecine à l'Université de Montréal. Elle effectue sa résidence en médecine interne, puis en cardiologie, dans trois centres différents, soit l'hôpital Notre-Dame, l'hôpital du Sacré-Coeur et l'Institut de cardiologie de Montréal (ICM). « Une fois décidée à devenir médecin, il a toujours été clair pour moi que je ferais de la cardiologie. J'aime l'action. Pourtant, peu de femmes choisissent cette spécialité, considérée par beaucoup comme étant très exigeante, voire dure en ce qui concerne les horaires et la pratique. La moyenne québécoise des femmes cardiologues se situe entre 5% et 8%. »


Le Dr Anique Ducharme

Le Dr Ducharme se surspécialise ensuite en échocardiographie, toujours à l'ICM. « Dès ma première année d'études, j'ai compris que je ne pourrais pratiquer que dans un milieu universitaire, pour les possibilités de recherche et d'enseignement d'abord, mais aussi pour le contact avec les patients.» En 1998, elle s'exile une année entière à Boston, à la Harvard Medical School, où elle travaille principalement sur le sujet de la défaillance cardiaque.

« Le perfectionnement des connaissances est dans tous les cas souhaitable, et recommandé. Cependant, j'ai observé qu'aux États-Unis, on recherche chez les médecins le cheminement parfait, c'est-à-dire que tout doit se passer à Harvard : études, résidence, fellowship. Au Québec, les hôpitaux universitaires apprécient davantage la personne qui, une fois formée, apporte des idées et du sang neufs.»

Le Dr Ducharme note que les façons de voir et de traiter diffèrent entre nos voisins du sud et nous. « Je ne peux faire référence qu'à Harvard, là où je suis allée. Mais ce que j'y ai constaté, c'est qu'à Boston, les médecins ont tendance à faire plus d'examens paracliniques, reléguant un peu le stéthoscope aux oubliettes. Ils ne vont pas chercher toutes les informations disponibles auprès du malade par l'examen clinique. C'est comme s'ils ne possédaient plus la science que nos aînés nous ont léguée. C'est devenu très, très technique.»


« Nous recevons ici une excellente formation. Les étapes et les façons de procéder sont distinctes de celles des médecins américains, mais nous arrivons à des résultats similaires avec nos patients. »
- Dr Anique Ducharme

D'autre part, cet éloignement lui a permis de jeter un regard critique sur les milieux qui l'ont formée. « Nous recevons ici une excellente formation. Les étapes et les façons de procéder sont distinctes de celles des médecins américains, mais nous arrivons à des résultats similaires avec nos patients. Cependant, le contact que nous avons avec notre clientèle est de loin meilleur. Poursuivre mon perfectionnement à l'étranger m'a fait réaliser qu'il n'y a pas qu'une seule vérité. »

Un souffle nouveau

Le Dr Ducharme a fondé la clinique d'insuffisance cardiaque de l'ICM. « Cette clinique est née d'un projet de recherche du Dr Jean-Lucien Rouleau, par lequel nous voulions démontrer que notre système de santé actuel ne fonctionne pas. Voici comment cela se déroulait. Lorsqu'un patient se présentait à l'urgence, nous lui prescrivions un médicament pour le soulager. Puis nous lui donnions rendez-vous au bureau au cours des deux à trois mois suivants. D'un point de vue réaliste, c'est ce que nous étions en mesure de faire. Mais trop souvent, ce même patient devait être réadmis à l'urgence bien avant la date du rendezvous prévu.»

Elle ajoute que durant sa résidence, elle avait été frappée par le fait que les patients aux prises avec un problème cardiaque étaient hospitalisés à répétition, si bien que les intervenants de l'urgence les connaissaient par leurs noms. «Quand je suis revenue de Boston, le Dr Rouleau avait quitté pour Toronto. Or, il fallait vraiment mener ce projet de recherche à terme. Parce qu'à cette époque, le patient cardiaque bénéficiait d'un suivi pendant une période de six mois, puis il fallait le retourner à sa situation d'avant: c'était totalement aberrant! Heureusement, la direction nous a beaucoup aidés. Nous sentions nettement une volonté commune de voir aboutir cette étude.»

À la clinique d'insuffisance cardiaque, « nous avons appris le travail d'équipe. Nous avons choisi un milieu où l'infirmière est le pivot, ce qui constitue un rôle différent de celui qu'on lui attribue habituellement. Elle a davantage une fonction de clinicienne. Nous procédons également par réunions multidisciplinaires où le travailleur social, le psychiatre, la diététicienne et le pharmacien participent activement aux soins et au suivi des patients. »

L'ICM compte environ 35 cardiologues, dont cinq sont de garde à l'urgence ou aux étages. «Cela correspond à environ neuf semaines de garde par année. » La grande majorité des médecins partagent leur temps entre la consultation et la recherche. Le Dr Ducharme exprime sa gratitude de faire partie d'un groupe «qui permet d'avoir du temps protégé pour la recherche, ce qui représente environ 30% de mon horaire de travail ».

Se réapproprier sa vie

« Ici, nous ne recevons que les très grands malades, ceux qui sont de classe trois et quatre. Ceux qui sont continuellement essoufflés, qui sont confinés à l'invalidité. Si nous parvenons à ramener un patient à la classe deux, il est alors suivi par son cardiologue en clinique externe.»

Selon le Dr Ducharme, il n'est pas rare qu'un patient attende jusqu'à « la dernière minute » avant de se présenter à l'urgence, même si parfois il ne se sent pas bien depuis un certain temps déjà. « Si nous pouvons assurer un suivi très pointu dès le début des malaises cardiaques, tout en modifiant adéquatement le traitement, il est alors possible de prévenir dans une plus grande mesure les phases aiguës qui affectent le malade. »

Elle rappelle que les traitements ont beaucoup évolué depuis les dix à douze dernières années. D'un seul médicament, la pharmacopée est passée à six. « Il y a eu une explosion dans le champ des soins apportés à ces patients. Ainsi, les malades vivent beaucoup plus longtemps, avec une qualité de vie souvent des plus acceptables. Notre but est non seulement de prescrire le bon médicament, mais également d'ajuster les doses en fonction des résultats escomptés. Il faut bien sûr et surtout renseigner notre clientèle sur les symptômes, de sorte que chaque patient ait les outils pour prendre une part active à l'amélioration de son état. »

Le Dr Ducharme évalue que la clinique d'insuffisance cardiaque accepte environ dix à douze nouveaux patients par mois. « Notre clientèle est composée presque exclusivement de malades qui sont déjà hospitalisés à l'Institut. » On y reçoit des patients dont l'âge moyen est de 64 ans. « Mais les choses ont tendance à changer un peu. L'âge des patients que nous recevons maintenant en consultation va de 34 à 89 ans. » La notion de qualité de vie-qui peut varier beaucoup d'une personne à l'autre - est alors plus nuancée.

« Près de 30% de nos patients peuvent avoir, ou retrouver, une belle qualité de vie. Il y a parfois des améliorations phénoménales. Parce qu'entre vous et moi, être hospitalisé en moyenne une fois par mois, ce n'est pas ce que j'appelle avoir une qualité de vie intéressante. Je me souviens d'un patient qui s'est un jour présenté avec une bouteille de champagne pour l'équipe médicale. Il a souligné que cela faisait un an qu'il n'avait pas été hospitalisé, alors que l'année précédente, il l'avait été quatorze fois !»

La clinique s'est dotée d'un outil informatique indispensable, un logiciel de suivi du patient, mis au point par deux médecins de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal, les Drs Frenette et Sauvé. On retrouve ainsi dans chaque dossier l'histoire médicale du patient, à laquelle le médecin traitant ajoute ses propres notes. En cas de besoin, on fait imprimer ce « carnet de santé » pour le médecin de famille, ou pour le CLSC, si le patient a des difficultés à se déplacer.

La clinique d'insuffisance cardiaque n'est pas la seule de ce genre au Québec. Le Dr Ducharme précise qu'il « commence à en pousser comme des champignons. Et c'est très bien, car cela répond à un réel besoin. Cette évolution s'explique d'une part par le fait que notre population est vieillissante, et d'autre part par le fait que nous réussissons à sauver un plus grand nombre de patients qui se présentent à l'urgence avec des infarctus aigus. Il y a une demande croissante pour le suivi rapproché. »

Le Dr Ducharme ajoute : « Je fais ce que j'ai toujours voulu faire, mais pas toujours dans les conditions que je souhaitais. Heureusement, à l'ICM, nous pratiquons dans un milieu privilégié. Avec six machines d'échocardiographie, nous arrivons à traiter un petit peu plus de cas qu'à Boston, où il y en a onze. C'est un bon rendement !» Elle précise d'ailleurs que les très grands malades ne subissent pas les inconvénients des longues listes d'attente et reçoivent habituellement des soins adéquats très rapidement.

Des résultats qui comptent

Actuellement, près de 230 patients sont suivis à l'ICM, soit par leur cardiologue (en externe), soit par les cardiologues de la clinique spécialisée. Les chiffres démontrent que les visites à l'urgence ont diminué de 35 % alors que les hospitalisations ont chuté de 41%. Il semble bien que l'ICM ait réussi à établir que lorsqu'un patient est suivi de près, qu'il est bien informé sur sa maladie et qu'il prend part au processus de traitement, les résultats peuvent être très positifs.

« Si on prend toutes les études comme la nôtre et qu'on en fait une méta-analyse, on constate que le taux de mortalité baisse aussi. Ce phénomène est probablement dû au fait que le médecin ajuste la dose de médicament non pas seulement au besoin, mais dans l'objectif d'atteindre les doses reconnues comme étant significatives et efficaces pour réduire le taux de mortalité. Et cela, en tenant compte, bien sûr, des effets secondaires sur le patient.

« Quant au nombre de chirurgies cardiaques, j'estime que nous en faisons peut-être un peu plus qu'auparavant. D'une certaine façon, nous sommes plus "agressifs", en ce sens que nous recherchons certainement les éléments réversibles chez un malade. Par exemple, si une personne présente une artère bouchée et qu'elle peut bénéficier d'un pontage, nous l'orientons sans hésitation vers la chirurgie.»

À l'ICM, on privilégie les volets de pratique clinique et de recherche. D'ailleurs, selon le Fonds de recherche en santé du Québec, 60 % de la recherche en cardiologie au Québec a cours à l'ICM. Pour le Dr Ducharme s'ajoute l'enseignement, qu'elle adore. «Nous ne recevons que très peu de résidents en formation de base. Nous côtoyons davantage de futurs cardiologues. Et nous avons le plaisir d'accueillir des cardiologues d'autres pays qui viennent parfaire leurs connaissances - environ une vingtaine par année.»

Le Dr Ducharme ne prévoit pas, pour l'instant, apporter de changements radicaux à la vie qu'elle mène. Elle entend continuer la pratique clinique, la recherche et l'enseignement. Elle est l'auteure de nombreuses publications, portant principalement sur les sujets de la défaillance et de l'échocardiographie. C'est avec un plaisir et une énergie continuellement renouvelés qu'elle envisage de poursuivre sa carrière, en dame de coeur. ]


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