Le Dr Michel Legault
Parution: mai 2004

Batteur et battant
Par Sylvie Poulin


Peu après son arrivée au Centre hospitalier régional de Lanaudière (CHRDL), fin 1999, le Dr Michel Legault fondait 911, le groupe de musique dont il est le batteur. « J'ai réuni des gens qui travaillent tous ici, et nous donnons deux ou trois bons spectacles par année - jazz, pop, rétro - au profit d'un organisme lié à la santé : la Fondation de l'hôpital, Opération Enfants Soleil, la Société de la sclérose en plaques, par exemple.» Les huit membres du groupe, dont cinq médecins, semblent fidèles aux répétitions du jeudi soir, nonobstant les imprévus et les vacances en cours d'année.

« C'est notre psychothérapie collective pour rester sains dans un milieu parfois si exigeant.» Son initiative s'inscrit dans une démarche pour lutter contre une certaine dégradation du tissu médical, que le Dr Legault n'avait pas vraiment connue à Amos, où il était chef du service de chirurgie générale, vasculaire et thoracique de l'Hôtel-Dieu. Il y a pratiqué pendant sept ans et demi.


Le Dr Michel Legault

« Je garde un excellent souvenir d'Amos. C'était un milieu extraordinaire, comme il en existe peu. Dans un centre plus petit, évidemment, les gens se tiennent beaucoup. C'est une famille... Tout est plus simple, plus détendu, plus facile. Quand on arrive dans un gigantesque hôpital de 1 000 lits, comme ici à Joliette, l'ambiance nous paraît bien davantage bureaucratique. La moitié du personnel et des médecins n'habitent même pas à proximité. On ne les voit pas en ville une fois leur journée terminée. On peut se parler des dizaines de fois au téléphone entre collègues sans même s'être jamais rencontrés ! Le corps professionnel est effectivement tissé moins serré.»

C'est pour créer ces liens manquants que le CMDP, qui compte 300 membres, a mis sur pied un comité social il y a quelque temps. Pas un mois ne s'écoule sans qu'une activité ne soit organisée. Et il y en a pour tous les goûts : tournois amicaux (badminton, soccer, billard), échecs, dégustations de vins et autres événements à caractère plus familial. « Ça a changé notre monde. Les gens rient, s'en parlent dans les corridors... On retire plus de nos activités sociales que la valeur du temps qu'on y consacre », dit le Dr Legault.

Lui-même a trois filles: Catherine (10 ans), Marie-Hélène (81/2 ans) et Patricia (4 ans). Sa conjointe, le Dr Louise Lamoureux, est neurologue. «Comme nous avons tous les deux des horaires chargés, la fameuse conciliation travailfamille est plus difficile à atteindre. En médecine, on peut se perdre facilement et finir par ne plus voir clair tellement c'est demandant. Les braves tombent déjà autour de nous, des braves dans la quarantaine qui se retrouvent en arrêt de travail pour maladie ou dépression. »

Pas évident d'assumer la clinique, de préparer des présentations, d'être un bon père à la maison et de s'occuper de soi aussi. Il n'y a que 24 heures dans une journée, et la fatigue s'installe parfois... « Je comprends maintenant qu'on puisse en arriver à vivre une séparation, que l'on souffre d'épuisement professionnel. Avant, cela m'était complètement étranger. On ignore ces choses-là jusqu'à ce qu'on les vive soi-même ou que des proches les vivent. » Depuis quelques années, les médecins consacrent moins d'heures au travail-mais leur pratique n'est pas de moindre qualité - pour passer davantage de temps avec leur famille, constate le Dr Legault. Notamment, les pères seraient un peu plus présents à la maison. Ce n'est pas un péché, et ce n'est pas ce qui explique les listes d'attente, non plus que les congés de maternité, dira-t-il encore.


« En médecine, on peut se perdre facilement et finir par ne plus voir clair tellement c'est demandant. »
- Dr Michel Legault

« Nos patrons à nous couchaient pratiquement dans les hôpitaux ! Mais ils avaient toujours une épouse à la maison qui élevait les enfants. Ça aide... Ces hommes (on commence à peine à voir des femmes en chirurgie), finalement, tiraient peu de plaisir à être à la maison. À l'époque, ils n'avaient pas d'activités autres qu'opérer et générer de l'argent pour la famille. Tout un style de vie ! Quand ces gens-là prennent leur retraite aujourd'hui, ils ne savent pas quoi faire, ils ont du mal à décrocher de l'hôpital. »

Les chirurgiens de la génération du Dr Legault auraient d'ailleurs été formés selon ce modèle durant leur résidence. « Pour ma part, j'aime être avec mes enfants. Je suis bien à la maison. J'adore aussi mon travail; je suis bien à l'hôpital et je ne ferais pas autre chose. Reste que j'ai également du plaisir ailleurs. » Le Dr Legault quitte pour l'hôpital vers 7 h 30, sitôt que les enfants sont dans l'autobus. Il s'efforce d'être à la maison pour le souper, les devoirs et les bains... Une fois sur deux, il doit retourner à l'hôpital pour compléter sa tournée ou faire d'autres consultations. Son pain quotidien : tournée hospitalière, pratique à la clinique, suivi médical, laboratoire vasculaire, bloc opératoire, service d'hémodialyse (plus de 100 patients) et garde - du lundi au vendredi, théoriquement; mais également la fin de semaine, dans les faits.

Le Dr Legault s'est spécialisé en chirurgie thoracique et vasculaire à l'Université de Sherbrooke (1993). « Quand j'ai commencé ma pratique à Amos, j'y allais vraiment comme chirurgien général complet - je faisais de tout. En région, la polyvalence est de rigueur. Mais mon intérêt a toujours été la chirurgie vasculaire pure et simple. Durant mes dernières années là-bas, cela représentait d'ailleurs 90% de ma pratique. »

Il était entendu qu'à Joliette, il ne ferait «que ça». L'établissement emploie huit chirurgiens généraux à plein temps. « Nous avons 300 lits de soins aigus qui "roulent" pour la chirurgie. » Son problème n'est certainement pas de ne pas opérer autant qu'il le veut, mais bien le contraire : « Parce que plus on opère, plus on a des cas lourds et plus on voit de patients à l'étage. C'est moi qui limite parfois mon temps au bloc opératoire, quand je n'en peux plus.»

Heureusement, il a réussi à recruter un autre chirurgien vasculaire en avril dernier. « Il était temps ! Depuis mon entrée au CHRDL, je m'occupais presque uniquement de cas urgents. Quant aux listes d'attente des cas non urgents, elles étaient... idiotes : un an et demi pour me voir, et environ une autre année pour que j'opère. Je débordais. Pour le bassin de population que nous servons (400 000 personnes), deux chirurgiens vasculaires, ce n'est vraiment pas un luxe. Idéalement, il en faudrait trois... » Cela dit, il ne s'attendait pas à ce que l'arrivée d'un second spécialiste raccourcisse les listes d'attente de moitié, puisque ce dernier rapatrierait vraisemblablement la clientèle des pathologies vasculaires, qui devait consulter ailleurs pour l'instant (« 50% de nos patients », dit le Dr Legault).

C'est tout de même le plus beau cadeau que j'aie eu depuis mon entrée à Joliette.» Un cadeau et une motivation à poursuivre sa carrière au CHRDL. « Le milieu professionnel est merveilleux, la région est formidable pour élever des enfants et Lanaudière a de nombreux attraits culturels - on n'a qu'à penser à son festival de musique annuel. Sauf qu'en étant le seul chirurgien vasculaire, je courais tout droit à l'épuisement.» Les offres pour travailler ailleurs affluaient, mais un éventuel déménagement lui pesait. Bref, avec la venue de ce collègue, « je suis très heureux ! Je vais récupérer du temps et les listes d'attente devraient s'alléger.» Pour l'instant, l'ancrage à Joliette semble assuré.

Le Dr Legault dit avoir une mentalité de clinicien pur et dur : « J'aime opérer, j'adore les patients, et je tiens à les voir avant comme après la chirurgie - je veux les suivre. J'adore l'enseignement aussi. Peut-être que lorsque viendront mes vieux jours, j'aurai alors le goût d'assumer davantage de tâches académiques que cliniques. Ce serait une belle façon de transmettre mes connaissances. Dans la cinquantaine avancée... disons. Mais d'ici là, j'ai encore du bagage clinique à acquérir. »

Sauver des jambes

De la mauvaise alimentation à l'obésité, en passant par la négligence à se faire soigner, un trop grand nombre de personnes diabétiques aboutissent à l'urgence avec une gangrène de pied. « Jusqu'en 1990, la personne qui arrivait avec un pied gangrené, au Québec, se voyait amputer sa jambe. C'est ainsi qu'on réglait le problème, observe le Dr Legault. Puis, nous nous sommes demandés pourquoi ne pas tenter de faire des pontages au niveau du pied ? Pourquoi ne pas tenter de faire des greffes et ainsi sauvegarder la plus grande partie possible du pied ? On s'est rendu compte qu'en y engageant les efforts nécessaires et en prenant son temps pour bien faire les choses, on obtenait des résultats assez intéressants. »

La revascularisation du pied diabétique, cette chirurgie de dernier recours, était connue depuis le début des années 1980, aux États-Unis notamment. Mais ici, il s'en faisait très peu. « C'est une opération très fine, longue et compliquée. Si on la rate, il n'y a pas de chance de la rattraper : il faut amputer. Moi, j'ai décidé de prendre en charge ces cas-là et de m'en faire une expertise. J'ai été chanceux, parce qu'à Amos, il y avait une importante population de diabétiques, des Amérindiens pour la plupart. Ici, dans Lanaudière, ce sont surtout les personnes âgées qui ont besoin de cette opération.»

Malheureusement, surtout chez les gens âgés, amputation signifie presque toujours foyer d'accueil - il n'y a pas de réhabilitation. D'où les coûts sociaux que l'on accumule ainsi pour des personnes auparavant autonomes. Tandis que la revascularisation, bien qu'elle coûte régulièrement un ou deux orteils, permet aux patients de conserver leur jambe et de retrouver leur autonomie et leur chez-soi. Le taux de succès de l'intervention? « Les pontages ne durent pas cinq, huit ou dix ans. On va chercher entre un et trois ans, dit le Dr Legault. Mais c'est déjà merveilleux. On sauve 80% des jambes (au bout d'un an après le pontage), alors qu'autrement il y aurait 100 % d'amputations la première année...»

Les données ne sont pas établies pour plus longtemps, parce que les patients à la fois diabétiques et âgés ont souvent une pathologie vasculaire qui touche tous les systèmes et qu'ils finissent par mourir deux ou trois ans plus tard, en raison d'un infarctus ou d'un ACV. «Mais avec leurs deux jambes et à la maison», souligne le spécialiste.

Ces patients sont pratiquement tous pontables. Dans 98% des cas, on trouve sur le pied une artère ouverte à laquelle se raccrocher. Et point n'est besoin d'attendre le stade ultime, reprend le Dr Legault : « C'est quand une rougeur ou de petits ulcères apparaissent sur le pied, ou quand le patient se plaint de douleur continue dans les orteils, qu'il faut lui faire passer une artériographie et le "ponter". Pour ma part, si j'en vois de plus en plus à la clinique de dépistage, je vais en opérer de plus en plus, et on va sauver de plus en plus de jambes !» Le Dr Legault a réalisé plus de 120 pontages distaux (diabète) jusqu'ici. Ce qui est remarquable quand on sait que la dernière grande étude québécoise sur le sujet remonte au début des années 1980 (Drs Douville et Labbé, hôpital Saint-François d'Assise).

Au Québec, ils sont tout au plus trois ou quatre à faire de ces pontages distaux. Le Dr Legault, qui s'y est mis dès 1992, peut aujourd'hui présenter l'une des plus grandes séries dans la province. Le pontage distal est devenu pour lui une sous-sous-spécialité. « Et j'aime beaucoup ça. Plus je pousse cette expertise, plus je me sens en confiance. Il n'y a que35 ou 40 chirurgiens vasculaires au Québec. Nous nous connaissons tous très bien. Si l'un ou l'autre se spécialise dans un domaine en particulier, nous allons lui référer les patients qui ont besoin de ses soins. Cela accroît d'autant son expertise, comme c'est mon cas.» De fait, le Dr Legault opère des gens de Sherbrooke, de Montréal, de Québec... Et de son côté, il dirige parfois ses patients vers Sherbrooke, Montréal ou Québec pour des interventions qu'il ne pratique pas lui-même (relativement à l'aorte thoracique, par exemple).

Il se dit très gâté sur le plan de l'infrastructure, des soins intensifs et de l'équipement chirurgical à sa disposition, tout en précisant que la technologie de la chirurgie vasculaire traditionnelle ouverte n'a pas tellement changé, « parce que c'est une spécialité relativement jeune. Ici, ce n'est que depuis la fin des années 1960 que l'on opère des vaisseaux. Encore aujourd'hui, 85 % de la chirurgie vasculaire relève des chirurgiens généraux. Auparavant, cette discipline n'existait tout simplement pas : il n'y avait pas de greffes synthétiques, pas d'héparine, ni de sutures assez fines. Les membres gangrenaient, les gens regardaient aller les choses, perdaient leurs jambes, mouraient... » Cette époque-là est bel et bien révolue. ]


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