| Le Dr Sadok Besrour |
Parution: mai 2004
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La médecine de famille : |
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Instigateur de la chaire en médecine familiale qui porte son nom, le Dr Sadok Besrour est originaire d'une île aujourd'hui à vocation touristique, mais de longue tradition commerçante du sud de la Tunisie : Djerba. Il a été formé à la médecine à Strasbourg puis à Lyon, où il reçoit son diplôme en 1968. « À mon époque, il était normal pour un Tunisien d'aller étudier en France après le baccalauréat. Il n'y avait pas de Faculté chez nous. » La médecine familiale, ce « concept canadien et nord-américain encore récent et qui n'existait pas ailleurs », ne lui avait pas effleuré l'esprit alors. Le Dr Besrour voulait se spécialiser en cardiologie aux États-Unis. |
![]() Le Dr Sadok Besrour |
Sauf qu'un jour, pendant ses études... « J'avais fait monter deux Québécois qui voyageaient sur le pouce, et on avait sympathisé. Je possédais quelques notions sur le Canada, mais aucune sur le Québec. Or, quand j'ai été prêt à changer de continent, je me suis rappelé ce qu'ils m'avaient dit, et comme je ne parlais pas bien l'anglais, j'ai décidé de faire un "transit" ici. » Un patron qui l'emmène souper au Beaver Club de Montréal dès la première journée de son internat, à Sherbrooke (ça ne m'était pas arrivé une seule fois durant mes huit ou neuf années en France), et un accueil empreint de gentillesse auront l'heur de transformer le transit en permanence. « Quand il n'y a pas de barrière infranchissable avec le patron et les gens en général, on s'adapte plus vite. Et j'appréciais l'hospitalité et le pacifisme des Canadiens. »
Après la résidence I en médecine interne à l'Hôtel-Dieu de Montréal, il s'inscrit, « pour aller chercher autre chose », au programme de M.B.A. du prestigieux International Institute for Management Development (en Suisse), l'équivalent européen de Harvard. Il en ressort titré en 1972 - le seul médecin de sa promotion.
De retour au pays, le Dr Besrour travaillera quatre ans comme directeur médical de la société pharmaceutique Sabex International, alors à ses débuts, une expérience qui aura contribué à son orientation personnelle et professionnelle, observe-t-il simplement : « À ne faire que du bureau, de l'administration, il me manquait quelque chose. Mon diplôme de médecin ne me servait pratiquement à rien. » Aussi revient-il à la clinique en entreprenant la résidence en médecine familiale à l'Université McGill (1977), le programme n'existant pas encore dans le réseau francophone. Il fera ses stages en dehors du circuit habituel, tâtant de Frobisher Bay, de Dalhousie (Nouveau- Brunswick) et du Témiscamingue.
Après quoi, il entre à l'hôpital Notre-Dame, qu'il n'a pas quitté depuis. « À mon arrivée, indépendamment de mon nouveau diplôme, la médecine familiale comme telle n'était pas encore reconnue. Mon cadre professionnel, c'était la salle d'urgence et la clinique de médecine générale. Nous étions six ou sept médecins à plein temps, et les choses roulaient assez bien. On avait un bon groupe de travail, homogène et souple. »
Lorsque, en 1986, la première clinique de médecine familiale du futur CHUM voit le jour, le Dr Besrour se retrouve de facto le plus ancien diplômé du groupe dans cette spécialité qui allait prendre tellement d'importance qu'elle a aujourd'hui sa chaire propre. Naturellement aussi, il « accepte» du coup la plus grosse part des patients de cette clinique, dont la création - ô bonheur - le met automatiquement en lien direct avec l'Université de Montréal. Pour la petite histoire, on notera que le premier des membres fondateurs est le dernier encore en poste à Notre-Dame, les autres médecins ayant tous changé d'employeur.
L'un des premiers Montréalais à être diplômé de l'American Board of Family Practice, en 1979, le Dr Besrour travaillera également quelques heures par semaine dans les cliniques privées Cartier et Métro-Médic Centre-ville, jusqu'en 1998. « Dans l'une, je recevais surtout des personnalités connues, sur rendez-vous, pour des bilans de santé. Dans l'autre, je voyais seulement des jeunes, en majorité des immigrés (le Dr Besrour parle cinq langues). Et à l'hôpital, je traitais des personnes âgées, ou défavorisées, etc. Donc, je naviguais entre le jeune et la personne âgée, le riche et le pauvre, et j'en étais bien content. C'est valorisant, et puis ça vous garde les pieds sur terre. J'ai eu une très belle pratique. J'adore la médecine familiale pour une raison bien simple : la variété qu'elle offre dans une seule journée.»
Celui qui a vécu tous les changements de la médecine québécoise du dernier quart de siècle peut se permettre de dire que « le premier coup de barre, avec l'universalité et la gratuité des soins, a été positivement extraordinaire pour notre société. Pas du point de vue de la rémunération des médecins, bien sûr, mais il n'y a pas que ça d'important... Je prends toujours l'exemple du riche qui ne regarde pas à la dépense pour la famille. C'est normal, et c'est ce que nous avons fait. Consomme aujourd'hui et tu paieras plus tard. On connaissait l'inflation, mais on ne parlait pas de déficit ou de budget équilibré. Maintenant, le problème, c'est qu'on veut à la fois un système universel et le déficit zéro. Si on s'attend à ce que l'hôpital accepte tout le monde à l'urgence, il ne faut pas s'étonner que son budget soit défoncé. Quelqu'un devra payer la note. »
Notre-Dame comptait 1 200 lits lorsque le Dr Besrour a commencé sa pratique hospitalière. « À l'urgence, il y avait une cinquantaine de patients dans les corridors, et certains y restaient parfois jusqu'à un mois. Une pneumonie ou une infection urinaire était traitée "en bas", faute de place sur les étages. Ça fonctionnait à pleine capacité. Depuis, 700 lits ont été fermés. On sait qu'on ne peut pas régler le déficit des hôpitaux -ni le problème des urgences- par des coupures tous azimuts », dit-il sans s'étendre davantage sur la question.
De l'idée aux actes
Officiellement lancée à l'été 2001, la chaire Dr Sadok Besrour pourrait fort bien devenir, dans un avenir rapproché, LE centre d'excellence incontesté au pays en matière de vision, d'organisation et de pratiques cliniques liées à la médecine familiale. Au nombre des premiers travaux pilotés par la chaire ou auxquels elle participe, mentionnons celui sur les déterminants de la continuité des soins, cet autre sur le transfert des connaissances (en hypertension artérielle et en dépistage génétique du cancer du sein), ou encore celui sur l'implantation des GMF au Québec et, bien sûr, l'organisation à Montréal d'un colloque international sur les soins de première ligne. La liste est déjà longue.
Trois problèmes prioritaires figurent à son programme de recherche : l'accès aux services d'un médecin de famille, la coordination et la continuité des soins, et l'utilisation judicieuse des ressources. La chaire se définit non seulement comme une source d'appuis et d'échanges à l'échelon national, mais elle déploiera aussi un volet international sous forme de collaboration avec les facultés de médecine de Tunisie (pour la formation) ainsi qu'avec des organismes et chercheurs américains, européens et australiens. Tout cela sous la houlette de la titulaire actuelle, le Dr Marie- Dominique Beaulieu.
Si la chaire a les moyens de ses ambitions, c'est que le Dr Besrour n'a pas ménagés ses efforts - bénévoles - pour en assurer le financement. Les donateurs, au demeurant peu nombreux, se sont montrés généreux, le tout premier à y être allé de sa poche étant le fondateur lui-même. Outre les fonds reçus de particuliers, la chaire bénéficie de l'apport de l'Université de Montréal (pour le salaire de la titulaire), du CHUM (pour les locaux), de la Fondation J.-Armand Bombardier, de Power Corporation Canada et de la Fondation du CHUM (20% de ce que le Dr Besrour allait recueillir jusqu'à concurrence de 500000$). S'y sont ajoutées plus tard les donations d'Axor et de la Banque Nationale.
Pour tout dire, la chaire est dotée de quelque 3 500 000 $ en fonds capitalisés (gage de sa permanence). Et elle est déjà la plus importante de sa catégorie au Canada. Mais on n'en arrive pas là en criant ciseau! Il fallait d'abord convenir, comme le Dr Besrour, que « la médecine générale ou familiale occupe à peu près la moitié des médecins de la province et du pays, mais qu'en raison d'un manque de ressources, il ne se faisait que peu de recherche dans le domaine. Les gens en général ne considéraient pas la médecine familiale aussi importante qu'un sujet de spécialité, comme la cardiologie ou le cancer du sein. » Avant de susciter l'intérêt d'éventuels donateurs et collaborateurs, il fallait donc s'assurer de l'intérêt et du soutien de l'Université, du Ministère et des différents intervenants de la santé.
Concrètement, tout a commencé il y a quelques années, lorsqu'on a demandé au Dr Besrour d'aider à amasser des fonds pour l'enseignement et la recherche au département de médecine familiale de l'Université de Montréal. « Après avoir écrit je ne sais plus combien de lettres aux médecins, on a fini par obtenir 25 000 $. Cinq ans plus tard, il n'y avait toujours pas plus de 25 000 $... J'ai alors suggéré qu'on revoie les choses différemment. C'est là que j'ai pensé à une chaire qui nous permettrait de recueillir davantage par la sollicitation à l'extérieur.»
Le Dr Besrour avait aussi en tête de faire quelque chose pour son propre milieu de travail. Sa proposition : établir la chaire à l'hôpital Notre-Dame « parce que j'y ai toujours exercé ». Il était surtout crucial de positionner fortement la médecine familiale dans un centre de recherche d'avantgarde, celui du méga-CHUM à venir, et de donner aux chercheurs un accès commun ainsi qu'un contact avec d'autres secteurs de recherche.
Le Dr Besrour se met donc à la tâche bien avant l'instauration de la commission Clair, dont les conclusions apporteront d'ailleurs de l'eau au moulin. « D'une part, le projet de la chaire était déjà bien avancé à ce moment-là; et d'autre part, une certaine conscientisation et une concordance d'idées se faisaient jour parmi les praticiens. Puis, le concept des GMF a germé à son tour. Tout allait subitement dans le même sens. »
La chaire est jeune, mais elle commence à être connue. Et son fondateur entend bien lui donner le maximum de portée. Dès le jour 1 du projet, il mettait d'ailleurs en place le fonds Dr Sadok Besrour (Université de Montréal) pour le développement de la médecine en Tunisie - des bourses seront attribuées à des chercheurs ou à des étudiants qui viendront se former au Canada. Et il a amassé 300 000 $ jusqu'ici. Le fonds sera aussi alimenté en partie par les revenus de la chaire. « Étant donné ma connaissance des deux pays (Canada-Tunisie), je crois que je suis bien placé pour créer des liens et favoriser les échanges. Cela fait partie de la dimension internationale prévue au départ. » Il n'y a pas de raison que la chaire ne connaisse pas tous les succès, affirme encore le Dr Besrour.
La bosse des affaires ? Nuance...
Gouverneur de la Fondation du CHUM, membre du bureau de développement de la faculté de médecine (Université de Montréal), administrateur de ProMetic Life Sciences (biotechnologie), fondateur de Besrour Intercom... Sans même compter le financement de la chaire de médecine familiale, le Dr Besrour semble avoir une facilité étonnante en collecte de fonds. Mais le principal intéressé ne reconnaît pas d'emblée son profil d'entrepreneur en arrière-plan de sa vie de médecin. « Si vous vous informez auprès d'un habitant de Djerba sur son travail, il vous répondra qu'il est commerçant. Mes parents l'étaient, et les Djerbiens en général ont tous touché au commerce. Peut-être que ça se retrouve dans mon patrimoine ? » offrira-t-il tout au plus comme explication, en souriant.
Il faut admettre que ses « entreprises » sont dénuées d'esprit mercantile. Besrour Intercom, cette compagnie de radiomessagerie créée pour la Tunisie en partenariat avec Bell Canada et France Télécom, l'illustre bien. « À ma première garde ici, on m'a fourni un Bell- Boy. Je n'en avais jamais vu en France - cette pâte-là n'a jamais levé en Europe. J'ai simplement voulu faire profiter les médecins tunisiens de cet avantage, participer à quelque chose pour la Tunisie. Et je suis content que l'idée ait rendu le service prévu pendant de nombreuses années. À un certain moment, une grande partie des médecins tunisiens ont eu leur BellBoy.» Mais l'entreprise vit ses derniers jours, après douze ans d'existence, le téléphone cellulaire ayant pratiquement éliminé le téléavertisseur.
Entrepreneur peut-être, donc, mais pas rêveur. «Je suis réaliste. J'entreprends ce que je sais pouvoir mener à terme. Et je connais mes limites. En médecine, c'est important.» ]
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