Le Dr Diane Poirier
Parution: avril 2004

Un cheminement pas ordinaire
Par Sylvie Poulin


En 2001, elle mettait fin à son travail en clinique privée. «Du bureau, j'en ai fait dès les débuts de ma pratique (1988), dit le Dr Diane Poirier. J'aimais beaucoup la relation patient-médecin, les contacts avec les familles. Mais peu à peu, mes intérêts se sont précisés ailleurs et je n'ai plus eu de temps à consacrer à la clinique. J'ai diminué cette pratique graduellement. Dans les derniers temps, j'y allais peut-être une fois aux deux semaines, ce qui était insuffisant pour assurer un suivi adéquat de la clientèle.»

Cette omnipraticienne de formation s'est investie corps et âme dans les soins critiques, soit l'urgence et les soins intensifs, qui occupent aujourd'hui presque toute sa vie professionnelle. « La portion soins intensifs correspond sans doute davantage à ce que je pense et désire des soins critiques. À mon avis, ils posent un défi un peu plus intellectuel que l'urgence, et bien sûr, ils permettent de s'occuper plus à fond du patient. Je remarque d'ailleurs que ces dernières années, du moins chez nous, il se donne à l'urgence beaucoup de soins qui ne sont pas nécessairement très urgents.»


Le Dr Diane Poirier

Ce chez-nous, c'est son premier et principal port d'attache, le RSRY (Réseau santé Richelieu-Yamaska), à Saint-Hyacinthe, où elle est chef du service des soins intensifs depuis 2000, et coordonnatrice à l'urgence depuis 2002.

Le Dr Poirier travaille aussi à la salle d'urgence de l'ICM (Institut de cardiologie de Montréal), «en raison de mon goût développé pour les pathologies cardiaques ». On pourrait également la croiser à l'unité de soins intensifs du CHRDL (Centre hospitalier régional de Lanaudière), un peu plus lourde que celle de Saint-Hyacinthe, précise-t-elle : « Quand j'ai décidé d'aller y donner un coup de main, trois médecins seulement exerçaient aux soins intensifs - ils étaient épuisés. Je souligne toutefois que c'est un milieu de travail très agréable. » Pour couronner le tout, elle s'est jointe à la corporation Urgencessanté, pour laquelle elle participe à divers projets de recherche.


«Pour toutes sortes de raisons, mes intérêts se sont vite canalisés vers l'urgence et les soins intensifs, et j'ai saisi les occasions d'en faire le plus possible.»
- Dr Diane Poirier

Certains répugneraient à faire les déplacements que ses activités lui imposent. « Moi, ça ne me dérange pas du tout. Au départ, il est vrai que je trouvais important d'avoir un sentiment d'appartenance envers l'hôpital où je travaillais. Mais plus les années passent, moins j'y tiens. Au contraire, je me considère chanceuse de pouvoir travailler dans un domaine que j'aime particulièrement (la médecine), et je n'ai pas de difficulté à me déplacer d'un hôpital à l'autre. »

Il faut dire qu'elle a commencé sa carrière par une pratique très générale : hospitalisation, soins physiques en psychiatrie pendant quelque temps, une année en obstétrique, urgence et soins intensifs, bureau, etc. «Pour toutes sortes de raisons, mes intérêts se sont vite canalisés vers l'urgence et les soins intensifs, et j'ai saisi les occasions d'en faire le plus possible.» Force est de constater que le Dr Poirier a suivi un parcours inverse à celui de la plupart des médecins...

Composer avec les aléas ou les éliminer?

Le Dr Poirier ne nie pas que le travail en salle d'urgence soit une « médecine de jeunes», question d'horaires, d'adrénaline et de tourbillon. « C'est effectivement très demandant. Mais depuis que je me consacre davantage à la pratique et à la promotion des soins intensifs, je me rends compte que c'est plus exigeant que l'urgence parce qu'on a là une prise en charge totale. Et le médecin qui s'occupe des patients doit être disponible pratiquement 24 heures sur 24. À Saint-Hyacinthe et à Joliette (CHRDL), il n'est pas rare qu'on reste debout à travailler vingt heures de suite.»

L'appel de cette grande et nécessaire disponibilité ne semble pas tellement trouver écho chez les plus jeunes médecins, raconte le Dr Poirier. «On s'aperçoit lors du recrutement que ce sont presque tous des médecins qui ont plus de sept ou huit ans de pratique dans leur discipline qui optent ensuite pour les soins intensifs. Dans notre équipe, au RSRY, une seule personne ne possède que quatre ans d'expérience clinique.»

Assurer une garde pendant trois ou quatre jours, sans sortir ou presque de l'hôpital, c'est vivre dans un monde à part, remarque encore le Dr Poirier. «J'ai l'impression qu'il n'y a pas beaucoup de gens désireux de vivre à un rythme semblable. Les jeunes s'intéressent aux soins critiques, à l'urgence notamment. Mais je crois que les conditions de travail en soins intensifs les découragent. Personnellement, j'ai appris à vivre avec ces horaires-là. Comme je n'ai pas d'enfants, il est plus facile pour moi de faire ce choix de vie. De plus, mon conjoint n'oeuvre pas dans le milieu de la santé. Ça aide un peu...»

Poursuivant sa comparaison avec l'urgence, elle affirme aussi qu'aux soins intensifs, «on discute beaucoup avec les familles. Il est important de s'arrêter, de parler avec le patient, s'il est en état de le faire, et de rencontrer les proches. Il y a des décisions à prendre, souvent cruciales. Doit-on réanimer, continuer les soins, enlever le respirateur ? Tout cela est psychologiquement plus exigeant.»

Le Dr Poirier a réussi à constituer une équipe très solide à Saint- Hyacinthe. «Il y a de la formation médicale au moins une fois par mois, nous assistons régulièrement à des conférences… Tout est mis en oeuvre pour alimenter l'intérêt des médecins envers les soins intensifs et améliorer la qualité de vie des professionnels qui y travaillent. Nous avons notamment des ententes avec d'autres médecins à l'hôpital qui viennent nous donner un coup de main, dont ceux de l'urgence. Je sais que dans d'autres hôpitaux, les conditions sont drôlement moins bonnes. Au Québec, il y a un important problème de recrutement en soins intensifs.»

Elle pourrait aussi ajouter une plume à son chapeau pour la clinique préadmission (préopératoire) de Saint-Hyacinthe, qu'elle a fondée en 1995 et dont elle assure toujours la coordination. « C'est un autre de mes dadas. Auparavant, l'évaluation et la stabilisation précédant une chirurgie d'urgence ainsi que le suivi postopératoire relevaient des médecins des soins intensifs : une surcharge de travail déraisonnable. Ce qu'on a mis en place - et je crois que c'est un acquis vraiment important pour l'hôpital - c'est une clinique où, du lundi au vendredi inclusivement, un médecin assure cette évaluation et ce suivi, tant pour les chirurgies urgentes que non urgentes.

« C'est un atout précieux pour le chirurgien et l'anesthésiste que de connaître les risques opératoires, les traitements à donner avant, pendant et après la chirurgie. Si un patient est atteint de diabète ou d'une maladie coronarienne, s'il a des problèmes respiratoires, cela modifie la marche à suivre. Le suivi réalisé à la clinique a contribué, selon moi, à la diminution des complications postopératoires. Au départ, nous voulions alléger la tâche des médecins en soins intensifs, mais nous réalisons que la clinique permet également une prise en charge médicale du patient tout à fait exceptionnelle. Je n'ai pas vu cela dans d'autres établissements hospitaliers.»

Enfin, certains se souviendront avec bonheur que le Dr Poirier a été responsable des dernières négociations avec la FMOQ et la RAMQ au sujet des nouvelles tarifications pour les soins intensifs, de même que pour les forfaits en médecine à Saint-Hyacinthe et les forfaits à l'urgence à l'Institut de cardiologie de Montréal (elle a négocié avec la RAMQ dans ces deux derniers cas). « J'aime améliorer les conditions de travail des médecins. Cela faisait dix ans environ que la tarification en soins intensifs n'avait pas été réévaluée. Ces dernières années, une attention particulière a été portée au secteur de la médecine d'urgence. Tout n'est pas réglé, mais il y a eu de nombreuses améliorations.»

C'est qu'il y avait beaucoup de mécontentement chez les médecins en soins intensifs au moment de négocier. « Nous sommes une minorité au sein de l'ensemble des omnipraticiens du Québec. Il n'est pas toujours facile de se faire entendre. Nous avons même pensé créer une association distincte pour les praticiens en soins intensifs. Finalement, cela n'a pas eu lieu; d'une part parce que nous sommes trop peu nombreux, et d'autre part parce qu'entre-temps, la FMOQ nous a ouvert la porte et que nous avons réussi à conclure une entente considérée comme acceptable pour le moment.»

Montréal: pour la formation et le jazz

Native de Dolbeau, dans la région du Lac-Saint-Jean, le Dr Poirier a étudié à l'Université de Montréal. De là, il n'a jamais été question pour elle de retourner dans sa région natale, « quoique j'estime encore que c'est la plus belle région de la province». Mais ses aspirations, ajoute-t-elle, n'auraient pas été comblées là-bas. Non plus qu'à Montréal d'ailleurs, où les soins intensifs étaient le fief des spécialistes en médecine interne ou d'autres spécialistes.

Reste que la proximité montréalaise valait son pesant d'or pour cette adepte de jazz fusion et contemporain. «Aujourd'hui, j'aime bien le techno aussi... Tous les ans, je prends au moins une semaine de vacances durant le Festival de jazz de Montréal. Et je m'y prends au moins six mois à l'avance. C'est sacré !»

Montréal, c'est aussi la possibilité de perfectionnement à portée de main. Le Dr Poirier terminait en avril 2003 une formation en échocardiographie adulte et pédiatrique et un certificat en gestion des services de santé. Si la première semble évidente en regard des soins intensifs, qu'en est-il du second ? « Pendant trois ou quatre ans, j'ai été chef du département de médecine générale. De plus, je participe à plusieurs comités et je dirige maintenant les soins intensifs. Ma formation en gestion m'aurait été utile dès le début. Cela manque à nos études médicales.»

À l'automne 2003, le Dr Poirier s'est inscrite à une maîtrise en recherche. « J'ai toujours suivi des cours parallèlement à ma formation en médecine, et je n'ai pas arrêté depuis. Je termine un cours ? J'en débute un autre. Ça fait partie de mon mode de vie. C'est un enrichissement continu. Et puis, en participant à des comités d'éthique de la recherche, je me suis graduellement intéressée à la recherche même. Derrière ma décision de travailler à l'Institut de cardiologie de Montréal, il y avait le souhait de m'impliquer davantage dans ce domaine. J'espère éventuellement faire de la recherche en soins intensifs. Il y en a peu actuellement.»

Dans les années qui viennent, le Dr Poirier voudrait bien que soit donnée à Montréal la formation en FCCS (Fundamental Critical Care Support), laquelle n'est offerte qu'à Sherbrooke présentement. «C'est une autre des formations (ATLS, APLS, etc.) que j'aimerais voir devenir obligatoire pour les médecins en soins intensifs.»

Après quinze ans de pratique, plusieurs délaissent l'urgence et préfèrent une pratique en cabinet privé. Rares sont ceux qui optent pour les soins intensifs. Dans le cas du Dr Poirier, c'est tout le contraire. « En fait, si on sait avoir une vie reposante et satisfaisante, travailler en soins intensifs est possible; mais il faut être calme. Comment pourrait-on rassurer les patients et les familles autrement ? Personnellement, j'en ai vu de toutes les couleurs. Aujourd'hui, rien pratiquement ne saurait me démonter. » ]


Article précédent dans ce Bulletin
Article suivant dans ce Bulletin