Le Dr Pierre Lauzon
Parution: avril 2004

Un « vieux » de demain
Par Sylvie Poulin


Le Dr Pierre Lauzon, médecin de famille, a quitté le Centre hospitalier de Lachine lors de la fermeture du service de gériatrie active, il y a cinq ans. Créé il y a dix ans à peine, ce service s'occupait exclusivement de personnes âgées en perte d'autonomie pour faire l'évaluation de leur état et préparer leur retour à la maison dans des conditions et avec les soins appropriés.

« Après le départ de nombreux médecins, le petit groupe restant n'était plus suffisant pour maintenir le service. Les coupures budgétaires, le virage ambulatoire et une direction qui doutait de l'utilité de la gériatrie avaient déjà sapé les bases. Pourtant, la gériatrie est la médecine de l'avenir. On sait que le vieillissement de la population s'accélère et que les personnes âgées ont toutes les maladies. Par ailleurs, c'est une clientèle agréable, la plupart du temps, même si les caractères - et les défauts - s'accentuent souvent avec l'âge.»


Le Dr Pierre Lauzon

Comme plusieurs, le Dr Lauzon constate que les patients âgés ont été plus durement touchés que d'autres par les départs massifs des médecins il y a trois ans. « Par contre, tout s'organise maintenant pour ce qui est de la médecine ambulatoire et des soins à domicile. Dans ce domaine, un grand pan est réservé aux infirmières.» Mais pour l'heure, sa confiance dans les soins qui seront le lot des personnes âgées de demain - les baby-boomers - brille par sa tiédeur...

Un temps président du CMDP, chef du département de médecine générale et président du comité d'éthique, entre autres, le Dr Lauzon aura tâté de tout. «Au début, quand on est innocent, on pense que c'est une gloire. J'ai aimé ces fonctions, mais j'ai vite compris que je n'avais pas la formation nécessaire. Et puis, les administrateurs ne connaissant pas la médecine, ils n'écoutent pas nos suggestions et cela engendre beaucoup de frustrations. Des points de vue s'opposent, ce qui fait en sorte que la machine ne tourne pas rondement.»

Le Dr Lauzon a pratiquement toujours travaillé au Centre hospitalier de Lachine, en médecine de soins aigus d'abord et en gériatrie active par la suite. La matinée était consacrée à l'hôpital et l'après-midi au cabinet privé. C'est peu dire qu'il a trouvé difficile de tourner la page après 21 ans passés au Centre hospitalier de Lachine. En 1997, il commençait à exercer au CLSC du Vieux-Lachine, en maintien à domicile.

« Je n'ai pas été coupé de la clientèle âgée, ni du travail en équipe multidisciplinaire. La gériatrie, c'est un peu ma spécialité. Sans être expert, j'ai fini par en connaître un bout. Par contre, faute de ressources, il n'est pas possible de faire des évaluations adéquates au CLSC puisque l'investigation radiologique, notamment, n'est pas disponible.»

Et de donner l'exemple d'une personne âgée incapable de se rendre au CLSC : «On peut faire les prises de sang et l'évaluation en physiothérapie ou en ergothérapie chez elle, mais ça s'arrête là. Les examens complémentaires et la consultation avec un spécialiste ne se font pas à la maison. À terme, cela peut aboutir à une hospitalisation, souvent en catastrophe et pas nécessairement près de son domicile. À ce moment-là, un nouveau problème peut surgir : celui du transfert dans un autre hôpital, question de respecter les secteurs établis en haut lieu. Aujourd'hui, l'hôpital n'appartient plus aux patients, mais bien aux gestionnaires.»

De ses liens avec le Centre hospitalier de Lachine, le Dr Lauzon a conservé l'habitude d'aller y chercher les tests de laboratoire ainsi que son courrier tous les matins. (C'est plus rapide.) Son bureau, sa résidence et le CLSC étant à proximité l'un de l'autre, « j'évite les embouteillages, un facteur de qualité de vie que j'apprécie. » Restent aussi des souvenirs de l'urgence : « J'en ai fait beaucoup, mais les jeunes ont bien le droit de prendre la place, dit-il ironiquement. Le stress de l'urgence ne me manque pas. D'ailleurs, dans un petit hôpital, le niveau de stress est - selon moi - plus élevé que dans un gros établissement où on retrouve plus de personnel, d'équipement, de spécialistes.»

Quant au système de gardes où le médecin assure une semaine complète à intervalle de six, sept ou huit semaines, le Dr Lauzon n'a jamais travaillé de cette façon-là. À cause du manque de continuité des soins prodigués aux patients. Et comme il habite tout près du Centre hospitalier de Lachine, il pouvait se permettre d'y être tous les jours tout en partageant les gardes de fin de semaine avec ses confrères. « Sans l'avoir mesuré, je crois qu'il est plus efficace qu'un seul médecin s'occupe de l'admission d'un patient, rédige son histoire médicale, fasse le suivi requis, demande les tests nécessaires, lui donne son congé et écrive le résumé de dossier. Cela contribue probablement aussi à un séjour plus court du patient à l'hôpital.»

Ce qu'apprécie le plus le Dr Lauzon du maintien à domicile, c'est de pouvoir rencontrer ses patients dans leur environnement. « On peut s'assurer du bien-être et de l'état du patient. Au bureau, les gens peuvent dire ce qu'ils veulent; on ne peut vérifier si tout est vrai. La rémunération, même si elle n'est pas des plus alléchantes, est basée sur un tarif horaire. Ce n'est donc pas la quantité de patients vus qui entre en considération. Dès lors, on peut prendre le temps qu'il faut avec chacun. Encore faut-il aimer ce type de médecine.»

Évidemment, les problèmes de santé dont il est question ici sont plutôt lourds. Bien des personnes âgées, immobilisées par une maladie chronique, ne voient personne en dehors du médecin, de l'infirmière ou de la préposée au ménage. Ces gens démunis, qui demeurent souvent depuis 25 ans au même endroit, avec de nombreux animaux domestiques, dans une propreté parfois douteuse, et qui ne sortent pratiquement jamais, constituent la classe des « sous-pauvres » de la société, observe le Dr Lauzon.

Quoi qu'il en soit, il estime important de garder un pied au privé. « C'est là qu'on pratique la médecine familiale, que l'on peut connaître l'histoire des enfants, des parents et des grands-parents. À la longue, c'est même plus facile de pratiquer la médecine comme ça plutôt que dans une clinique sans rendez-vous, où on soigne la maladie immédiate pour ensuite orienter le patient vers son médecin de famille.» Mais il ne prend plus de nouveaux patients depuis les cinq dernières années; la majorité de sa clientèle étant composée de personnes âgées, « il faut garder la possibilité de les recevoir souvent».

Bureau privé, donc, tous les après-midi, sauf le mercredi. C'est un moment sacré pour le Dr Lauzon, et ce, depuis le début de sa pratique, qu'il consacre à tout ce qu'il n'a pu faire les autres jours : la paperasse, les courses, etc.


«On ne guérit pas les hypertendus ou les diabétiques; on essaie seulement d'améliorer leur qualité de vie.»
- Dr Pierre Lauzon

Voici la genèse de ce mini-congé hebdomadaire: «Quand j'ai ouvert mon bureau, en 1976, il y avait encore deux hôpitaux à Lachine: le Lachine General et l'hôpital français. La jeunesse aidant, j'ai travaillé intensivement à l'urgence de chacun de ces hôpitaux pendant au moins cinq ou six années. Entre autres, j'avais un quart de nuit le mardi au General. Le lendemain, il n'était pas question de faire du bureau. Lorsque j'ai mis fin à l'horaire de nuit, j'ai conservé le congé du mercredi, en le coupant tout de même de moitié. Pour décompresser, et parce que ça me sert de tampon en cas de trop-plein de travail.»

Le Dr Lauzon, qui pratique encore seul au privé, n'a pas vraiment envie de faire partie d'un GMF: « Mes collègues qui travaillent dans de grosses cliniques sont aussi seuls que moi - ils n'ont pas le temps de se parler. Et ma clientèle vient me voir, pas quelqu'un d'autre. Que je fasse partie d'un groupe ou non, lorsque je suis absent, mon patient voit un autre médecin. » Le Dr Lauzon craint que ces regroupements n'entraînent des lourdeurs administratives et ne sèment la confusion à savoir qui fera quoi (ou ne le fera pas). Il préfère préserver son trio actuel, c'est-à-dire lui-même, le patient et sa secrétaire (également conjointe et pharmacienne de profession). « Elle aussi connaît bien les patients. Au départ, elle devait m'assister pendant six mois environ, et elle est restée. Ça nous a permis de travailler et de prendre congé en même temps, ce qui est plus agréable.»

Rien ne bat la combinaison continuité des soins et médecine générale en ce qui concerne le Dr Lauzon. Il avoue que dans cette discipline, «on connaît tout et rien à la fois. On touche à beaucoup de domaines sans être spécialisé dans aucun.» C'est sans doute pourquoi il est un fervent adepte des revues médicales, des congrès et des ateliers de formation continue. « Le s changements sont si nombreux et rapides, ne serait-ce que dans le champ des nouveaux médicaments! Il est plus facile de se tenir à jour quand on le fait de façon constante, puisqu'on perd la mémoire en vieillissant...»

Cela dit, le rêve de soignant du monde qu'il avait étant jeune s'est tempéré. « À mesure qu'on pratique la médecine, on s'aperçoit qu'on ne guérit pas grand-chose. Notre réalité, c'est en quelque sorte une médecine de contrôle. Par exemple, on ne guérit pas les hypertendus ou les diabétiques; on essaie seulement d'améliorer leur qualité de vie.»

Pour rester en santé : autre chose que la médecine

À bâtons rompus, sans se prendre la tête (ce n'est pas son genre), le Dr Lauzon parle de ses activités parallèles. L'informatique le passionne. Mais ce n'est pas demain qu'on disposera d'une plate-forme globale pour l'informatique médicale, commente-t-il: «Un dossier médical exige plus qu'un traitement de texte; il faut y ajouter un chiffrier électronique et une base de données, y retrouver les tests de laboratoire, les rapports de consultation, les prescriptions et autres. Ce n'est pas évident.»

Le Dr Lauzon a une attirance égale pour chacun de ses autres passe-temps : photographie numérique, fine cuisine, vitrail, bricolage et horticulture. Son amour du bricolage, par exemple, l'a amené à rénover toute sa maison, qui date des années 1950. Même chose pour le vitrail (portes en vitrail biseauté). «C'est bon pour la forme, dit-il, au sens propre comme au sens figuré. » Il a d'ailleurs l'intention de poursuivre toutes ces activités une fois à la retraite. Et le sport ? «C'est le seul loisir que je n'ai pas le temps de pratiquer; mais je ne m'en fais pas trop. La menuiserie et autres travaux de rénovation constituent une excellente source de dépense calorique.»

La calligraphie a elle aussi connu ses heures de gloire. Plumes spéciales, fioritures, enluminures, lignes élégantes, etc. Des contrats lui ont même été proposés pour la reproduction de textes sur papier parchemin lors d'occasions spéciales (anniversaire de mariage, départ à la retraite). « Mais la médecine est déjà assez prenante sans qu'on s'embarque dans un second métier. Et la calligraphie est un exercice qui ne se prête pas vraiment à l'écriture des dossiers d'hôpital... »

Heureux les amis invités à sa table

« Les gens ne cuisinent pas assez, affirme le Dr Lauzon. Pourtant, c'est tellement simple. » Sa spécialité, son grand succès personnel, c'est le kolbasa, le saucisson polonais à base de porc, d'ail et de quelques épices qu'il met luimême en boyau et qu'il fait fumer (dans un ancien frigo) à 152 °C, au moins une journée - fumée blanche opaque garantie. «Quand vous les sortez du fumoir vers 16h, et qu'elles sont bien ambrées, vous appelez vos amis... Vous serez chanceux s'ils vous laissent y goûter... » Plaisir des sens et équilibre alimentaire obligent, il n'entre rien de chimique chez le Dr Lauzon. « Ici, vous ne trouverez pas de plats préparés. Qu'il s'agisse de biscuits, de mets italiens ou chinois, nous cuisinons tout. Notre cave à vins ? La SAQ - je ne suis pas connaisseur...» Enfin, pas pour le moment.

Le fin du fin, le fil unificateur, c'est que le Dr Lauzon photographie les plats que sa conjointe et lui réalisent, «un moyen de combiner ces deux loisirs et de voir l'évolution des choses. Nos albums de menus-soupers remontent à 1976. Nous ne voulons pas resservir deux fois les mêmes plats.» ]


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