Le Dr Jocelyne Genest
Parution: avril 2004

La chirurgie au féminin
Par Sylvie Poulin


Le Belvoir est un magnifique manoir du début du siècle, un endroit « qui a une âme», nous dit le Dr Jocelyne Genest, chirurgienne générale à Mont-Laurier. C'est également là que se trouve son bureau, dans un environnement apaisant. « J'ai choisi de faire du remplacement, à raison de deux semaines par mois, pour retrouver une certaine qualité de vie. J'ai l'impression d'avoir toujours couru; aujourd'hui, je prends le temps de me recentrer sur moi-même.»

Une détermination sans faille

Aînée d'une famille de huit enfants, le Dr Genest se voit refuser l'accès à des études en médecine, faute de moyens financiers. Mais durant sa dernière année du secondaire, parce qu'elle est première de classe en sciences et lettres, on l'autorise à aller étudier les mathématiques, avec les garçons. Par la suite, elle s'engage dans des études en physiothérapie. «J'ai toujours été fascinée par le fonctionnement du corps humain. Pour moi, c'est ce qui se rapprochait le plus de la médecine. J'y retrouvais l'aspect anatomique et le côté concret dans l'approche.»


Le Dr Jocelyne Genest

Dès qu'elle touche ses premières paies, la jeune femme s'inscrit dans un cégep et entame l'étude des matières qui lui manquent pour entrer en médecine. Pendant deux ans, elle consacrera quatre soirs, en plus du samedi matin, à la concrétisation de son rêve. « J'étais déterminée à devenir chirurgienne. J'ai commencé ma médecine à 22 ans. À l'époque, on n'acceptait que 12% de filles dans les Facultés.»

Le Dr Genest a d'abord choisi la médecine parce que « je voulais faire ma part. Ce n'était pas pour devenir riche, ça non. On travaille très fort et les responsabilités sont très importantes. La motivation première, c'est de tenter d'améliorer le sort du genre humain. La chirurgie générale, quant à elle, permet d'aller aussi loin qu'on s'en sent capable. Et l'aspect technique est fascinant. Je voulais accomplir une démarche intellectuelle plus large, plus approfondie, pour en arriver à poser un diagnostic.»

Une approche sensiblement différente

« Quand j'ai terminé ma résidence, les filles étaient peu nombreuses en chirurgie. Il nous fallait être très déterminées. Et c'est encore vrai, dans tous les domaines; elles doivent être meilleures que les garçons.» Le Dr Genest explique que selon elle, les femmes médecins ont davantage le souci du détail et privilégient une approche plus globale du patient. « Cela se reflète dans leur façon de travailler. Elles sont plus à l'écoute et elles utilisent un peu plus leur intuition, même si cela n'est pas toujours bien vu en médecine.»

Le Dr Genest ajoute que bien évidemment, l'intuition n'est pas une qualité scientifique. « Mais moi, j'y crois. Je le répète : le patient ne peut pas répondre aux questions qu'on ne lui pose pas. Il y a chaque fois des éléments, des détails qui nous emmènent sur la bonne voie, nous guident vers le bon diagnostic. Et ça, c'est un atout pour les femmes qui exercent la médecine. Il faut s'occuper de l'état global de l'individu. »


«Il faut miser sur le dépistage et prendre en considération la personne dans son intégralité.»
- Dr Jocelyne Genest

Le Dr Genest s'est toujours intéressée à l'histoire des gens, à leurs familles, leurs conflits, leurs réussites. « Je crois profondément que ce qui se passe dans notre tête a une influence marquée sur les maladies que nous développons. Au fil des années, ma pratique m'a permis de voir émerger des profils types de patients. » Ses observations de la faune humaine la conduisent à conclure que les aspects psychologiques et sociaux de la vie conditionnent, en partie, le genre de pathologie dont on est atteint.

Elle ajoute qu'en cours de pratique, elle a remarqué que les gens croyants réagissent mieux en période postopératoire, ont moins de complications, sont moins souffrants et consomment moins d'analgésiques. « Leur foi leur donne le sentiment d'être soutenus, de ne pas être seuls devant l'adversité. Mais, reconnaît-elle, les chirurgiens sont des gens pragmatiques, et ce n'est pas un sujet qu'on aborde facilement entre collègues.»

Une équipe médicale, ça n'existe pas ?

« Il y a une raison primordiale à cela, et c'est l'individualisme qui est cultivé, pas nécessairement volontairement, mais de par la nature des cours et la façon de sélectionner les individus en médecine. » Le Dr Genest déplore le fait que, très tôt dans la vie, on inculque aux enfants la notion de performance. Plus ils avancent en âge, et dans leurs études, plus ils sont confinés à un domaine en particulier. «C'est pire encore quand tu passes de la médecine générale à la spécialité. La compétitivité devient farouche.»

Pour le Dr Genest, travailler en équipe signifie avoir une vision commune des objectifs à atteindre. Ensemble, il faut déterminer les moyens d'y parvenir, et chacun doit faire preuve d'une volonté soutenue. « En médecine, tu veux sauver le monde, et tu penses que tout le monde va pousser dans le même sens. Ce n'est que tardivement que tu te rends compte que l'équipe, ça n'existe pas. Il ne faut pas confondre avec le fait qu'en chirurgie, on est, de façon immédiate, dépendant des infirmières du bloc opératoire, du milieu hospitalier. L'esprit d'équipe, on n'apprend pas cela sur le terrain.»

Les spécialistes, peu mobiles ?

« Je voulais demeurer en milieu universitaire parce que j'aime beaucoup enseigner. Je suis donc allée deux ans aux États-Unis faire un fellowship, d'abord à la clinique Mayo, en recherche fondamentale sur la motilité, puis à la clinique Cleveland, en chirurgie et en endoscopie. Cela m'a permis du même coup d'apprendre l'anglais.»

Tant à Maisonneuve-Rosemont qu'à Sacré-Coeur ou à l'Hôtel-Dieu, le Dr Genest participe à de nombreux comités et devient, en 1984, chargée de formation clinique à l'Université de Montréal. C'est au cours de ces années «qu'un de mes collègues, qui faisait du remplacement en région partout au Québec, m'a convaincue d'essayer cette formule. Au départ, j'avais un peu peur de la diversité des cas qui me seraient soumis. Il est évidemment plus facile de pratiquer dans une infrastructure où le spécialiste peut ne se soucier que de l'organe malade, puisque pour tout le reste il bénéficie du soutien des autres spécialistes directement sur place.»

Le Dr Genest décide tout de même d'effectuer des remplacements à Amos, là où il n'y a qu'un seul chirurgien. « J'ai compris que l'entraînement qu'on reçoit n'est pas approprié pour desservir les régions. En milieu universitaire, on perfectionne nos compétences en fonction de grandes réalisations. Résultat : les petites nous déboussolent. » C'est pourtant un défi stimulant, et le Dr Genest s'efforce de convaincre les étudiants de parfaire leur formation en allant dans les régions.

Elle-même et son conjoint, également chirurgien, s'installent à Sainte-Agathe-des-Monts pour s'offrir une meilleure qualité de vie et fournir un environnement équilibré aux enfants. Mais à l'usage, cela ne fonctionne pas. « Nous n'avions jamais nos vacances en même temps, nous n'étions jamais de garde en même temps.» Après cinq ans de ce régime, ils décident de réorienter leur pratique et le Dr Genest part s'installer à Chandler, tandis que son conjoint se consacre au remplacement en région.

Je voudrais voir la mer

« Quand j'ai annoncé mon départ de Sainte-Agathe-des-Monts, on m'a beaucoup sollicitée. J'ai opté pour Chandler parce que cela me semblait offrir un vrai changement... pour la mer qu'on m'avait vantée, pour le rythme de vie. Et je ne l'ai pas regretté. Cela m'a permis de me ressourcer, de me refaire une santé physique et morale.»

À son arrivée là-bas, elle découvre une pratique vraiment différente. «Chandler, c'est une vraie région. Comme dans toutes les régions éloignées, on constate que les gens sont plus malades, parce qu'ils consultent moins qu'en ville. De plus, ils attendent plus longtemps avant de voir un médecin.»

Quant au milieu de travail, le Dr Genest se rappelle qu'« il y avait peu de comités actifs. On les a remis sur pied. On a élaboré des règlements. De jeunes médecins se sont joints à nous. Avec des collègues, j'ai formé un comité de traumatologie et je me suis beaucoup investie dans la dynamique hospitalière. Par contre, il n'y avait pas de résidents. La tâche d'enseignement était donc passablement moins intense.»

Le Belvoir

Le Dr Genest quitte Chandler quelques années plus tard. « À Chandler, on trouve beaucoup de gens qui reçoivent des prestations d'aide sociale ou de chômage. Il y plane parfois une atmosphère de découragement, chez les jeunes surtout. Je voulais un milieu plus stimulant pour mes filles.»

Elle choisit donc de se rapprocher de sa famille et également de l'un de ses objectifs : offrir un centre de villégiature santé dans sa très belle maison de Sainte-Agathedes- Monts. « En 2001, j'ai cessé de faire de la chirurgie. Je voulais consacrer toutes mes énergies à structurer l'avènement du Belvoir, et cela impliquait de me consacrer à la recherche de financement. Je suis venue tout près de réussir.»

Mais elle doit reprendre le collier et réduire à deux semaines par mois le temps et l'énergie investis dans la mise sur pied de son projet. « Je veux que le Belvoir ait une approche globale de la personne, que le patient n'en soit plus un, qu'il devienne un client. On y fera une évaluation de ses forces et de ses faiblesses, tant physiques que psychologiques. Tout cela dans un milieu enchanteur.» Le Dr Genest avoue que 2003 a été pour elle une année charnière. Le projet va bon train. Au cours du mois d'avril, la clinique de phlébologie et de cosmétologie minimalement invasive ouvrira ses portes. Le Dr Genest espère alors pratiquer la chirurgie à demi-temps . L'étape suivante sera l'ouverture du centre de villégiature et l'arrêt de la pratique chirurgicale. Peutêtre en 2005 si tout va bien...

De façon générale, le Dr Genest est d'avis qu'à la mi-cinquantaine, les chirurgiens devraient pouvoir aménager autrement leur emploi du temps au travail, ne plus être de garde et ne pas avoir de cas lourds. « Mais cela n'est pas possible dans la pratique. Parce que la chirurgie, c'est presque de la médecine de première ligne et les besoins sont immenses. On est sollicité de jour comme de nuit; il y a les complications postopératoires... Bref, c'est un métier de jeunes ! Comme il n'y a aucun moyen d'assouplir les horaires, on continue toujours au même rythme - fou. Il n'est pas rare de voir des chirurgiens de mon âge exténués, qui souhaitent ralentir. »

Quoi qu'il en soit, selon le Dr Genest, on assiste à une transition dans notre société. «Avec l'avènement du système universel de santé, une personne allait voir son médecin et s'en remettait à lui pour être de nouveau en santé. Aujourd'hui, les gens veulent se prendre en main et rester en santé. »

On fait très peu de prévention chez nous. Le Dr Genest déplore cet état de chose. « Nous n'avons pas pris exemple sur les Orientaux qui paient leurs médecins lorsqu'ils vont bien et cessent la rémunération lorsqu'ils sont malades. » Selon elle, il faut miser sur le dépistage et prendre en considération la personne dans son intégralité. « Utiliser son gros bon sens, ça aide, mais ça demande du temps. On ne peut pas sauver ceux qui ne veulent pas l'être. » Mais pour tous les autres, il y a des médecins comme le Dr Genest. ]


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