Le Dr Hélène Berlinguet
Parution: février 2004

Menue, mais capable d'en prendre!
Par Sylvie Poulin


Saint-Ubalde, 1 600 habitants, petit village de la région de Québec, frôlant la frontière de la Mauricie. Un endroit qui a la chance unique d'avoir comme médecin, depuis 1980, la savoureuse Hélène Berlinguet.


Lorraine (14 ans), le Dr Hélène Berlinguet, Monique (17 ans), Rachel (12 ans),
Michel (15 ans) et Réginald Hardy (conjoint du Dr Berlinguet)

Jeune fille, elle travaille durant l'été pour son père, un pharmacien de Cap-de-la-Madeleine. « Vendre des médicaments est un métier très intéressant. Mais je voulais d'abord comprendre pourquoi les gens devaient en prendre. Et je me suis juré qu'une fois ma pratique commencée, j'écrirais mieux que les médecins dont je devais déchiffrer les gribouillis! Je crois essentiel que les patients comprennent ce qui leur est prescrit, les consignes auxquelles ils ont à se soumettre. »

C'est à l'Université Laval qu'elle entreprend sa médecine, en 1974. « C'était l'époque où la médecine familiale émergeait en tant que discipline à part entière. J'ai fait mon internat et ma résidence à l'Hôtel-Dieu de Lévis, où il n'y avait ni stagiaires, ni externes. Nous étions donc constamment avec les patrons, et la polyvalence de la pratique m'a totalement séduite. »

Au cours de ses études, elle se joint à l'organisme Santé Tiers- Monde et se retrouve au Honduras, pour un séjour de deux mois. Elle y travaille dans différents dispensaires. « Nous avions produit une bande vidéo traitant de la diarrhée infantile, que nous présentions aux mères de famille. Notre objectif étant qu'elles soient en mesure de bien appliquer les méthodes de réhydratation. » Le Dr Berlinguet est d'ailleurs retournée dans ce pays, en 2002, avec sa fille.

« Déjà, lors de ma formation, la formule offerte par le CLSC m'attirait. Je désirais tenter cette expérience, à tout le moins durant une courte période. » C'est ainsi qu'elle arrive au CLSC de Saint-Marc-des-Carrières, où l'on retrouve principalement des travailleurs sociaux, des infirmières, mais peu de médecins. « L'établissement a embauché deux omnipraticiens nouvellement diplômés, dont moi. Puis, avec la participation de confrères exerçant sur le territoire, des gardes à temps plein ont été organisées. »

Ce fut le premier CLSC à ouvrir ses portes, en 1972. Il comptait à l'époque deux « points de chute » : Saint-Ubalde et Portneuf. Au fil des regroupements, il est devenu le CLSC de Portneuf. Puis, en 1999, il a été intégré au Centre de santé de Portneuf, dont font partie maintenant quatre centres d'hébergement de même que le Centre hospitalier Portneuf.

Des soins sont dispensés dans quatre points de service (Donnacona, Saint-Raymond, Pont-Rouge et Saint-Marc-des- Carrières) et dans trois points de chute (Rivière-à-Pierre, Portneuf et Saint-Ubalde). Depuis peu, ces derniers sont appelés « autres sites ».

« Saint-Ubalde est un peu isolé, c'est vrai. À plus d'une heure et quart en voiture de la ville de Québec, il faudrait qu'un nouveau médecin s'y installe, parce que voyager soir et matin, c'est extrêmement lourd. » Mais cette distance, le Dr Berlinguet a presque envie de la bénir. « Nous sommes suffisamment loin de Québec pour qu'on me demande d'en faire un peu plus, et je trouve cela merveilleux. Avec mes patients, nous faisons de grands bouts de chemin avant de demander des consultations en spécialité. Par ailleurs, c'est assez près de la capitale nationale pour avoir à portée de main les spécialistes dont j'ai besoin. »

Être médecin à « Saint-U »

Durant les neuf premières années de sa pratique, le Dr Berlinguet partage avec un confrère la tâche de voir à la santé de la population. Puis, de façon épisodique, elle se retrouve seule à Saint-Ubalde. Depuis 1999, elle travaille en solo, assumant une charge de travail très lourde. « Cette situation me pèse. Je demande sans cesse que l'autre poste soit comblé. Et je ne voudrais surtout pas qu'en l'absence de relève, mon "autre site" soit fermé. »

Le Dr Berlinguet est le médecin du village, dans tout ce que cela peut signifier et englober. « Je connais tout le monde ici. Je traite les familles, souvent sur plusieurs générations. Pour certaines d'entre elles, j'en suis à la cinquième! » Elle raconte avoir eu quelques difficultés, au début, à maintenir la distance nécessaire à sa pratique. « Il m'a fallu expliquer clairement et fermement ma position sur le sujet. Et je dois dire que les gens ont été assez respectueux de ce côté.

« Et puis, en épousant un homme de Saint-Ubalde, je suis devenue parente avec la moitié du village! Les seuls moments où je me refusais à être disponible sont ceux de mes congés de maternité. Il faut dire que mon numéro de téléphone est confidentiel, mais pas celui de ma belle-mère! Souvent, elle recevait des appels de mes patients, et utilisait son gros bon sens pour les conseiller et les orienter vers une ressource adéquate. La plupart du temps, elle leur suggérait simplement d'appeler à Saint-Marc-des-Carrières, où il y a un médecin de garde 24 heures par jour. »

Le Dr Berlinguet est également appelée à voir en consultation des personnes provenant de l'extérieur de son territoire attitré. « La Mauricie a perdu plusieurs médecins, et il n'est pas rare que je reçoive des patients de cette région. Je les préviens des limites territoriales qui me sont imposées en ce qui concerne les services sociaux ou le maintien à domicile. Mais au Québec, on a toujours défendu le droit d'un individu à obtenir des soins du médecin de son choix. » Le Dr Berlinguet ne semble pas vouloir remettre ce principe en cause.

« J'essaie de servir mes patients comme j'aimerais l'être »

Le CLSC est logé dans un ancien couvent, un bâtiment de pierres datant de 1885. « J'ai la chance d'avoir une pratique de type privé tout en faisant partie d'un établissement. J'apprécie les avantages des deux. » Elle explique qu'elle puise les ressources infirmières dont elle a besoin au siège social de Saint-Marc-des-Carrières. De plus, l'appartenance au CLSC lui permet un accès facile au programme de maintien et de soins à domicile. « Je peux même prescrire des prises de sang à domicile...C'est merveilleux! Les infirmières avec qui j'exerce font un travail extraordinaire; elles sont mes yeux et mes mains. »

Selon le Dr Berlinguet, la pratique a énormément évolué depuis les années 1980. « Aujourd'hui, je fais de la médecine interne, ce qui entraîne beaucoup de visites à domicile. Mes journées de travail s'étalent sur plus de 13 heures, et je traite autant de cas de périnatalité que de soins palliatifs. Je dois dire que ces derniers constituent une priorité dans mon emploi du temps. Je suis aussi celle qui constate les décès lorsqu'ils surviennent. » Un horaire chargé et une tâche qui s'alourdit depuis quelques années ne semblent pourtant pas avoir entamé l'énergie joyeuse du médecin de Saint-Ubalde.

« J'aime prendre mon temps avec les patients. Vous savez, si on écoute assez bien et assez longtemps, on découvre que plusieurs aspects psychosociaux sont en cause. Dans un cas d'hypertension, par exemple, je refuse de régler le problème avec, parfois, un quatrième médicament. Je privilégie une solution plus profonde, parce que tout est toujours imbriqué. Je dirais que chaque cas m'apporte de nouvelles connaissances et que ma pratique se renouvelle sans cesse. La diversité est emballante, mais demande des notions un peu plus approfondies dans divers domaines de la médecine. »

Bien sûr, à Saint-Ubalde, on fait face là aussi au vieillissement de la population, « ce qui a pour conséquence une augmentation du nombre de pathologies et de leur gravité. Il faut savoir faire de tout : cardiologie, néphrologie, endocrinologie ou psychiatrie, je dirais que c'est de la grosse médecine. » Mais une note plus gaie résonne dans le village, qui connaît actuellement un regain du nombre de naissances.

Un modèle différent

« Pour l'heure, mon temps se partage entre ma famille et mon travail. » Mère de quatre adolescents, le Dr Berlinguet expose sa théorie bien personnelle sur les aléas de la vie parentale. « Après deux enfants, on a de toute façon perdu le contrôle de la majorité. Alors, en avoir un ou deux de plus ne fait pas de différence! Dans notre cas, nous avions décidé que l'un d'entre nous resterait à la maison pour eux. Et d'un commun accord, nous avons décidé que ce serait mon mari qui assumerait cette tâche.

« Technicien en génie civil de formation, mon conjoint combine diverses compétences. Il a été pompier volontaire, a construit notre maison, s'occupe de notre cabane à sucre, et il est également un excellent musicien. Il fait partie d'un groupe de musique folklorique, appelé Tricoté Serré. Les membres ont réalisé un disque compact, qu'on peut facilement trouver sur le marché. Ils se sont même produits en France! »

Le Dr Berlinguet ajoute : « On peut aimer ou non une pratique comme la mienne. Il y a bien des avantages à vivre dans un petit milieu. Il m'arrive de répondre à une urgence en quittant le CLSC à pied, parce que je dois me rendre à la maison voisine. D'autre part, quand mon mari est sur le lieu d'un feu, mes patients comprennent que je dois aller préparer le repas des enfants. » Effectivement, cette reconnaissance du médecin, mais aussi de l'humain derrière le professionnel, rejoint un niveau élevé de qualité de pratique.

Il en va de même lorsque le Dr Berlinguet se consacre aux Exploratrices, le pendant féminin des scouts pour les jeunes filles âgées de 9 à 11 ans. « Depuis six ou sept ans, je suis animatrice pour ce groupe de jeunes filles. Il s'agit pour moi d'un moment sacré, durant lequel je ne suis pas disponible pour mes patients. D'ailleurs, les gens le savent, et respectent tout à fait mon engagement auprès d'elles. »

L'humour et l'humanisme

Le Dr Berlinguet assure, depuis près de quatre ans, une présence au sous-comité des priorités de la Fondation des services de santé et sociaux de Portneuf. À raison d'une réunion mensuelle, la directrice générale de la fondation réunit des hommes d'affaires, un avocat, un notaire et un médecin. « C'est assez prenant et tout à fait intéressant. C'est très différent du monde de la santé dans lequel j'évolue quotidiennement.

« Ces gens sont très efficaces, et je constate chaque fois que l'argent ne leur pèse pas au bout des doigts. Alors que dans l'exercice de mes fonctions, on me demande de justifier chaque sou dépensé. J'essaie de faire réfléchir en posant beaucoup de questions plutôt qu'en émettant des commentaires. Cette façon de fonctionner me vient de mon père, et je réalise souvent avec plaisir que le sous-comité chemine plus loin dans sa réflexion. »

De plus, le Dr Berlinguet signe chaque mois une chronique dans le journal local, où elle traite d'un aspect de la santé. « Je choisis toujours des sujets qui interpellent mes concitoyens. Je leur parle de prévention, mais aussi de certaines nouveautés en médecine. Mes articles portent sur la marche, la mémoire, les vaccins : des sujets qui les touchent. »

De même, elle consacre du temps aux différents regroupements sociaux de sa région, et anime pour eux des soiréesconférences. « Que ce soit pour le Cercle des fermières, les Femmes chrétiennes ou même l'école, je structure mes interventions et m'assure d'un bon soutien documentaire. Les sujets abordés sont variés et adaptés aux clientèles, bien sûr. »

Malgré ses 23 années de pratique, il n'est pas rare - encore aujourd'hui - que l'on dise au Dr Berlinguet qu'elle ne ressemble vraiment pas à un docteur. D'une voix toute jeune, elle reconnaît avec humour cet état de fait. Cette femme qui place les valeurs humaines au-dessus de tout accomplit avec une énergie et une bonne humeur qui ne se démentent jamais une charge de travail titanesque, tout simplement parce qu'un feu sacré l'habite. ]


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