| Le Dr Jean-Marie Lambert |
Parution: novembre 2003
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En région par amour de la médecine |
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Diplômé de l'Université de Montréal, puis interne à l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal (1976), le Dr Jean-Marie Lambert rêvait de partir en région. Il y viendra, après un détour par le CLSC Lamater de Terrebonne, alors fraîchement fondé. « J'étais parmi les quelques médecins qui avaient promis de consacrer cinq ans de leur pratique à la mise sur pied des services médicaux là-bas, après quoi nous irions voler sous de nouveaux cieux. » Le Dr Lambert trouvait très intéressante la formule CLSC, toute nouvelle à l'époque. En effet, il a toujours aimé travailler en groupe, avec l'apport d'autres professionnels. « Mais c'était impopulaire. En plus de taxer la médecine de CLSC de tous les noms, on nous prédisait une aventure sans issue sur le plan de la carrière. » Peu lui importait. À Terrebonne, banlieue dortoir de Montréal en pleine explosion démographique mais sousdéveloppée sous l'angle médical, l'établissement d'un CLSC avec service d'urgence de 8 h à minuit, 7 jours par semaine, fut fort bien accueilli par la population. Dès les premières années, le taux d'achalandage monte à 150 patients par jour. |
![]() Le Dr Jean-Marie Lambert |
Ce fut une période palpitante, que le Dr Lambert ne regrette certainement pas. Cependant, l'idée première de pratiquer en région était toujours présente à son esprit.
Ce sera Chapais, en 1981. L'année d'avant, un terrible incendie y avait fait de nombreux blessés, et aucun médecin n'était sur place pour les soigner. Horrifié de la situation, le premier ministre d'alors, M. René Lévesque, avait décidé d'offrir aux médecins s'installant à Chapais certains avantages. Le premier bloc de mesures incitatives pour la pratique médicale en région au Québec venait d'être lancé. Son expérience en CLSC vaut au Dr Lambert une recommandation pour cette destination. Il y allait pour un an, mais il y pratiquera pendant sept ans, au CLSC (des Grands Bois).
Minnova (la mine de Chapais) ayant aussi besoin d'un médecin, le Dr Lambert devient responsable médical du bureau de santé de l'entreprise. S'initiant sur le tas à la médecine du travail en milieu minier, il qualifie cette expérience de fascinante « pour un petit Montréalais fraîchement débarqué dans la nature ». Cela n'a rien à voir avec l'amour de la chasse ou des activités de plein air. « Pour un omnipraticien, affirme le Dr Lambert, la pratique en milieu urbain peut être vraiment frustrante : on a l'impression de n'être là que pour orienter ses malades vers un spécialiste. On m'avait bien entraîné à être médecin de famille dans le plein sens du terme, et la région m'a apporté ce que je recherchais; car les spécialistes y étant une denrée rare, ils n'exercent pas "en première ligne'' comme c'est le cas en ville. »
Et puisque l'omnipraticien prend le patient en charge en dermatologie, pédiatrie, gynécologie, etc., la relation est tout à fait différente : « La médecine urbaine en silos, compartimentée, j'ai toujours trouvé ça épouvantable. Par ailleurs, c'est moins efficace pour le patient. Un autre avantage de la région, c'est que les populations étant plutôt captives médicalement, on établit des liens très serrés avec les gens, leur famille et leur milieu de travail », souligne le Dr Lambert.
C'est ainsi que le médecin de famille peut donner sa pleine valeur, estime-t-il, tout en admettant que la pratique en région est très exigeante et qu'elle peut ne pas convenir à tout le monde. « Le médecin est le début et la fin de la ligne, surtout quand l'hôpital le plus proche est à 70 km... Il n'est pas question de recommander un patient au spécialiste par facilité. Les heures sont longues aussi (le Dr Lambert travaille en moyenne 80 à 90 heures par semaine depuis 26 ans), et cela exige en outre un conjoint compréhensif! »
À ses débuts, se souvient-il, on entrait en médecine comme en religion. « On s'attendait à ce que les gens soient malades à toute heure du jour, PAS à avoir ses soirées et fins de semaine libres. Notre mentalité était très différente de celle des jeunes médecins d'aujourd'hui - le discours sur la qualité de vie personnelle, ça n'existait même pas! Le recrutement dans les régions est extrêmement difficile parce que les jeunes ne sont plus prêts à se consacrer pleinement à l'exercice de la médecine. La qualité de vie a pris de l'importance. »
Même si le Dr Lambert n'a jamais fait d'urgence en hôpital, les lois 114 ou 142 n'auraient rien changé à sa pratique, car déjà - tant à Terrebonne qu'à Chapais - les gardes représentaient 40 % de son temps. « Bien entendu, ce n'était pas l'achalandage d'un gros hôpital avec des polytraumatisés et tout, mais sur les sept ans où j'ai exercé à Chapais, j'en ai passé trois seul et j'ai dû endosser toute la charge des urgences. » Pour comparer, disons que la ville comptait environ 5 000 habitants à son arrivée. À son départ, en 1988, avec la fermeture imminente de la mine, la population avait fortement diminué. Aujourd'hui, il y a cinq médecins pour s'occuper d'un peu plus de 1 500 habitants à Chapais et dans ses environs immédiats.
Aux deux CLSC aussi, le Dr Lambert a été soit représentant du CMDP au conseil d'administration, chef de médecine ou encore DSP à temps partiel. « Ces postes, explique-t-il, je les ai acceptés parce que je préfère organiser plutôt que de me faire organiser. » À Senneterre, il a repris ces mêmes fonctions, mais son goût pour la gestion s'arrête là. Pour lui, la pratique de la médecine passe avant tout, y compris dans les secteurs de la santé publique, des thérapies alternatives et de la prévention, un aspect qui a toujours fait partie de son approche du patient.
Depuis une quinzaine d'années, le Dr Lambert est rattaché au centre de santé Vallée-de-l'Or, un amalgame de cinq établissements et points de service (à Senneterre, Val-d'Or et Malartic), dont la mission est triple : centre hospitalier, CLSC et centre de soins de longue durée. « En région éloignée, commente le Dr Lambert, du moins en Abitibi, on ne voit pratiquement pas de bureaux privés. Le médecin qui arrive en région a toujours un engagement auprès d'un centre hospitalier ou d'un CLSC. Comme la plupart des médecins passent le gros de leur temps en établissement et que les équipes sont petites, il reste peu de place pour le cabinet privé - cette pratique devient accessoire. D'ailleurs, les nouveaux arrivants n'ouvrent plus de bureau, car ils ne veulent pas prendre de patients en charge; ils font de l'urgence, de l'hospitalisation et de la clinique externe. »
L'éloignement ne s'oppose pas à la formation continue. « Cela fait partie des avantages qui nous sont offerts, et c'est une belle occasion d'aller prendre l'air à la ville! Il se fait également beaucoup de formation sur place. En région, on voit autant les jeunes bébés que les personnes âgées et les polytraumatisés. On n'a donc pas le choix de se tenir à jour dans tous les domaines. Comme les médecins sont confrontés à toutes sortes de pathologies, cette mise à jour ne pose vraiment pas problème. En outre, la plupart des spécialistes dans les hôpitaux sont des jeunes - ils ont encore le feu sacré pour transmettre leur savoir. »
En faveur d'équité dans la pauvreté... d'effectifs
Selon le Dr Lambert, la pénurie de médecins ne se réglera jamais, et ce, malgré l'instauration de GMF. « À la base, l'idée de créer des GMF est bien. Mais ça ne fera pas grossir les effectifs en région. En Abitibi, par exemple, tous les médecins assument déjà des pratiques lourdes; ceux qui ne font que du privé ont souvent derrière eux trente ans de carrière et ils n'ont plus le goût ou la santé nécessaire au travail de l'urgence ou de l'hospitalisation. La situation est très différente à Montréal, qui regorge de cliniques sans rendez-vous. Ici, les GMF ne viendront donc pas révolutionner la médecine; c'est de main-d'oeuvre dont les régions ont besoin. »
Le Dr Lambert ne mâche pas ses mots pour inciter les médecins à fournir un effort. Il reste convaincu que les lois passées dernièrement, bien qu'inappropriées, doivent soulever des questions. « Quand une forte proportion de médecins n'acceptent plus de partager le côté difficile et pénible de la profession, ils se le font imposer. S'ils invoquent l'atteinte à leur qualité de vie pour refuser, il vaut mieux qu'ils optent pour un autre métier. »
Il exhorte donc chacun à faire son petit bout de chemin. « Même la femme médecin mère de jeunes enfants peut prendre une garde toutes les quatre semaines. Le chamboulement de sa vie familiale serait minime. » Et de donner l'exemple des infirmières qui n'accepteraient pas de travailler le soir, la nuit ou la fin de semaine... « Autant la profession signifiait autrefois sacrifice des relations de couple et familiales, autant le balancier est maintenant à l'autre extrême. Si le corps médical ne rétablit pas lui-même l'équilibre, il subira de plus en plus de lois contraignantes. »
Senneterre, c'est 15 000 visites par année avec seulement trois médecins pour assurer la permanence 24 heures sur 24, les consultations de bureau et le suivi des patients hospitalisés. Le Dr Lambert et ses confrères passent pourtant très peu par la banque de dépannage, préférant faire appel aux collègues déjà connus qui viennent depuis des années sur une base régulière, qui connaissent la pratique en région et qui finissent donc par connaître leurs patients. « Nous nous estimons chanceux d'avoir eu une certaine continuité dans ce domaine. »
On le sait, l'un des obstacles majeurs au recrutement en région a trait au travail des conjoints. En Abitibi, précise le Dr Lambert, toute l'économie est axée sur les mines, la forêt et les entreprises de sous-traitance qu'elles attirent, ce qui rétrécit nettement le bassin de possibilités. L'idéal serait donc d'accueillir un couple de médecins, ou encore un médecin dont le conjoint travaille dans le domaine de la santé, de l'éducation ou des mines, ce qui n'a rien d'évident.
Il cite un cas qu'il connaît bien... « Ma femme, originaire du Témiscamingue, est partie à Montréal en 1995 pour faire une maîtrise en gestion de projets, à l'UQAM. Elle a par la suite trouvé un travail à Montréal, évidemment! On se voit toutes les quatre ou cinq semaines, comme un jeune couple. Et je vous dirais que les situations comme la nôtre sont relativement fréquentes. » Le Dr Lambert ne s'attend pas à ce que sa conjointe revienne en Abitibi « après avoir goûté au milieu urbain et s'être refait un réseau d'amis. C'est plutôt moi qui prendrai la route de Montréal d'ici quelques années, pour pratiquer à demi-temps ou me retirer définitivement. La grande ville est propice à mes quelques loisirs (lecture, théâtre, spectacles, voyages), et toutes mes attaches affectives et sentimentales sont à Montréal : mon fils, ceux de ma conjointe, et mes six frères et soeurs dont je suis l'aîné. »
La fatigue s'accumulant depuis sept ou huit ans, le Dr Lambert aimerait dès maintenant « ... prendre les choses plus calmement. S'il y avait une relève, je travaillerais 25 heures de moins par semaine. Mais en région, soit on maintient le rythme, soit on part. Il n'y a pas de place pour le moyen terme, surtout à Senneterre, où l'on sait qu'il n'y aura que de petites équipes et que le recrutement continue d'être extrêmement difficile. Et que dire de Val d'Or? L'hôpital n'a pas 50 % des effectifs nécessaires en omnipratique alors que le personnel médical était au complet il y a quatre ans. Le départ régulier de quelques médecins occasionne toujours un "trou''. Le recrutement ainsi que la réorganisation des équipes se font de peine et de misère, puis la stabilité revient pour une période de quelques années, jusqu'aux prochains départs, et on recommence le cycle. »
Après 22 ans de travail en région et de recrutement systématique, le Dr Lambert ne voit pas comment la situation pourrait changer, d'autant que la pénurie en omnipratique et dans les spécialités est généralisée. « Québec et Montréal manquent aussi de médecins. Ce n'est donc pas qu'un problème de redistribution mais aussi de quantité. Reste qu'il faudrait mieux partager cette pauvreté d'effectifs. À mon avis, si chacun fait sa part, et du fait que les AMP sont devenues obligatoires pour l'ensemble des médecins, une certaine équité sera rétablie. Beaucoup de médecins seront malheureux de la situation, mais cela forcera probablement ceux qui sont installés dans leur confort et leur indifférence à bouger. C'est tout de même triste d'en arriver là.»]