Le Dr Jacques Ricard
Parution: novembre 2003

Hôtel 2 Papa - 2 Zoulou 6
Par Sylvie Poulin


Non, non, ne vous méprenez pas. Il ne s'agit pas d'un message secret à la James Bond. C'est tout simplement la façon dont le Dr Jacques Ricard, médecin militaire, a répété et confirmé le code postal de l'AMLFC. Diplômé de l'Université Laval (1983), le Dr Ricard s'est enrôlé au cours de sa deuxième année de médecine : « Par besoin financier d'abord, car j'avais déjà une famille à faire vivre. » Mais il avoue que cette vie l'attirait, un peu à la façon du film An Officer and a Gentleman.

« L'armée prend en charge les frais scolaires, les livres et fournit un salaire d'officier. Mais on prend la décision de s'engager bien avant de savoir ce que c'est réellement. Une fois la formation en médecine terminée, souvent marié, parfois avec des enfants, on rêve de s'installer en banlieue, d'ouvrir sa propre clinique privée et de faire de l'argent. C'est là qu'on réalise pleinement qu'il nous faut donner trois ans de notre vie à l'armée, pour un salaire moins élevé qu'au civil. Cela fait des gens malheureux pendant trois ans. Pour moi, au contraire, les choses se sont améliorées tout le temps. »


Le Dr Jacques Ricard

Une clientèle vigoureuse

Le Dr Ricard aime la vie dans l'armée. C'est un milieu physique, sportif, qui offre des conditions de vie plus qu'intéressantes à ses médecins. « On fait davantage de la médecine sportive. Nos patients, âgés entre 17 ans et 50 ans, sont des gens en assez bonne santé, plutôt en forme . On voit surtout des foulures, des maux de dos, des problèmes aux genoux et, bien sûr, de petites maladies comme des rhumes. Pour certains, ce genre de pratique n'offrirait pas suffisamment de défis. On ne fait pas beaucoup d'interventions d'urgence. »

Le travail du médecin militaire, estime le Dr Ricard, ressemble beaucoup à ce qui se fait en clinique externe « publique ». « On rencontre les mêmes déprimes, les mêmes fatigues, les mêmes petits et grands malheurs. Je crois sincèrement que l'armée n'utilise que 5 % de ce que j'ai appris. Mais dans le civil, ce serait peut-être 10 %... Ce n'est pas tous les jours qu'on voit une neurofibromatose! On ne passe pas ses journées à sauver des vies. »

Les conditions de travail sont par contre « incroyables », dit-il. Pas de garde, pas d'activités médicales particulières, un horaire de 8 h à 16 h, du lundi au vendredi. « L'armée permet qu'un médecin travaille au civil en dehors de ses heures normales sur la base. Durant mes trois premières années, j'ai fait beaucoup d'urgence dans les hôpitaux environnants du système public. Je voulais faire fortune... Mais ce fut une erreur, qui m'a coûté mon mariage. Depuis, j'ai choisi de m'entraîner au lieu de m'épuiser, et j'en suis très heureux. »

Enfants chéris de l'armée

« On nous chouchoute. Bien sûr, les règlements sont les mêmes pour tous, mais disons qu'on pardonne plus facilement les écarts aux médecins. » Les Forces, poursuit le Dr Ricard, veulent une médecine de qualité et non de production. Mais là comme ailleurs, on manque d'effectifs médicaux. Sur 110 postes, seulement 50 sont comblés - la moitié des soins donnés aux militaires le sont par des médecins civils, engagés à contrat. « Chez nous, ce sont les adjoints médicaux qui font tous les examens préliminaires, après quoi nous rencontrons le patient. Alors, quand un médecin civil vient travailler pour l'armée, il y a décalage... » La pratique du médecin militaire, admet-il, peut facilement mener à la paresse.

En 1991, le Dr Ricard est muté à Saint-Jean, où il prend la charge d'un hôpital de quinze lits à titre de médecin-chef. Il y travaille avec cinq infirmières, trois autres médecins, un technicien en radiologie, un technicien de laboratoire et dix adjoints médicaux. En théorie, il doit diviser son temps à parts égales entre la clinique et les tâches administratives. « À vrai dire, je me consacrais à 100 % aux deux. Je profitais des moments plus calmes pour expédier le travail de gestion. Et ça ne m'a pas conduit à l'épuisement professionnel! »

Et l'avancement?

Il existe dans l'armée ce qu'on appelle un gérant de carrière, un officier qui répartit postes et médecins sur l'échiquier militaire. Chacun a son mot à dire dans la direction de sa carrière, mais toute mutation équivaut à un bouleversement de vie. « Il faut vendre sa maison, négocier avec la conjointe qui a son propre travail, penser aux enfants; bref, c'est une situation difficile, qui parfois ne correspond pas à nos désirs », convient le Dr Ricard.

Il faut savoir qu'auparavant, les mutations venaient - sans surprise - tous les deux ou trois ans. Mais à cause des coûts engendrés par tous ces déménagements, l'armée a décidé de laisser son personnel en place plus longtemps. « C'est donc de plus en plus dur pour les militaires, parce que femmes et enfants ont eu le temps de s'enraciner. » Quand les deux conjoints sont dans les Forces, ajoute le Dr Ricard, l'armée essaie toujours de n'envoyer qu'un seul des parents en mission, afin de préserver une certaine stabilité pour les enfants.

Et être médecin francophone dans l'armée canadienne? Eh bien, oui, cela constitue un élément dont le gérant de carrière tient compte, mais pas nécessairement par discrimination. « Je voulais aller en Allemagne ou en Colombie-Britannique, mais j'ai dû rester au Québec, où l'on avait aussi besoin de ma connaissance de la langue. Heureusement, ce facteur n'entre pas en jeu dans les promotions. »

Les médecins militaires appartiennent à la branche pourpre, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas automatiquement associés à la marine, l'aviation ou l'armée de terre. En vingt années de service, le Dr Ricard a obtenu de façon régulière des promotions, des mutations et des responsabilités grandissantes. Dès son entrée dans les Forces, on lui octroie le grade de capitaine. En 1987, il devient major et médecin-chef de la base de Valcartier. En 1994, il est promu lieutenant-colonel et assume le commandement de l'Ambulance de campagne, une unité médicale de support. Quatre ans plus tard, il est muté à Ottawa et devient médecin-chef du Commandement de l'armée.

La formation, militaire et médicale

Le Dr Ricard a d'entrée de jeu participé à la vie dans l'armée, accumulant des qualifications médicales et militaires. D'abord, il a suivi un cours d'état-major et de commandement. « Il était très rare de voir un médecin dans ce type de formation, habituellement donnée aux logisticiens. Mais moi, je voulais comprendre comment planifier les opérations, organiser les effectifs et le ravitaillement. » C'est également par intérêt personnel qu'il a suivi des cours de parachutisme.


«Il est possible que je revienne à l'armée, parce que j'ai toujours aimé appartenir à cette organisation. »
- Dr Jacques Ricard

Quant au perfectionnement continu, l'armée encourage ses médecins à prendre part aux congrès médicaux, de sorte qu'ils maintiennent leurs compétences à jour. Mais le Dr Ricard ne s'est pas contenté de cela, puisqu'il a acquis différents types de formation spécialisée qui rejoignent les réalités de la vie dans les Forces. « Par exemple, il faut être qualifié médecin de l'air pour soigner les pilotes (CF-18 à Bagotville). À Halifax, on vous demande de vous qualifier comme médecin avancé de plongée. J'ai ajouté à ces deux formations spécifiques celle de la médecine tropicale et celle traitant des aspects médicaux de la guerre nucléaire, biologique et chimique. »

Si la vie vous intéresse

Le Dr Ricard a participé, toujours volontairement, à des missions à l'étranger. « Je voulais voir des pays différents, approcher des cultures autres que la mienne. En 1986, je suis allé au Golan, au cours d'un déploiement des Nations Unies. Voyez-vous, on est au Golan depuis 1973. Alors, quand j'y suis arrivé, c'était plutôt tranquille. La base avait d'importantes infrastructures : des bâtiments, un camp annexe où aller magasiner, un cinéma, un gymnase. Cette mission m'a permis d'assister à la messe de minuit à Nazareth, de visiter Jérusalem, et je me suis promis de vivre cela le plus souvent possible. »

En 1988, il se retrouve en Iran. La moitié du contingent est stationnée en Irak, qui offre alors un modèle plutôt nord-américain avec bars, hôtels, etc. Mais en Iran, la situation est tout autre. « Malgré notre confinement sur la base, on baignait dans une culture assez spéciale, une atmosphère très exotique.» Le Dr Ricard évoque les femmes voilées, les maisons construites en terre battue, les scooters qui transportent huit ou dix personnes en même temps. « C'était vraiment, vraiment différent de notre façon de faire! »

Le Dr Ricard explique que certaines missions à l'étranger sont plus risquées que d'autres. « Au Golan, c'était facile. Les deux factions ne voulaient plus se battre ni se parler. Alors, on avait installé une zone tampon entre les deux. L'ex-Yougoslavie a changé tout cela. En 1993, on s'est retrouvé au milieu plutôt qu'entre les deux. Dans chaque ville, dans chaque village, on était dans le bain avec les trois factions. C'était plus difficile à gérer. Malgré tout, quand je suis arrivé e n 1995, la guerre était pratiquement finie. »

Quelques incidents auront toutefois marqué ce déploiement. « Notre camp a été bombardé. Mais heureusement, personne n'a été touché. Cela peut vous paraître drôle, mais on a senti une certaine excitation nous gagner. C'était un niveau de danger acceptable, parce qu'on avait conscience de notre propre sécurité; mais surtout, on se sentait extrêmement vivant. » Encore faut-il souligner que le syndrome post-traumatique, ça existe. « C'est plutôt impressionnant de constater que sur cent personnes exposées à la même situation, environ cinq vont éprouver des problèmes par la suite, commente le Dr Ricard. Ce n'est pas une question de faiblesse. Il y a seulement des individus qui vivent plus mal le fait d'avoir été en danger ou d'avoir été blessés. »

M*A*S*H*

Le Dr Ricard a longtemps été commandant de l'Ambulance de campagne. « On parle ici d'une unité de 180 personnes, qui compte des médecins, des infirmières et des adjoints médicaux. Notre travail est de monter des tentes pour abriter les civières et de stabiliser les patients pour les évacuer vers l'arrière s'il y a lieu. Nous n'avons cependant aucune capacité chirurgicale. » Une Ambulance de campagne est toujours associée à une brigade, chacune comprenant trois bataillons d'infanterie, un régiment de chars blindés, un régiment d'artillerie et un bataillon de services qui assure la logistique du transport, de l'approvisionnement et des cuisines. Cela représente environ 5 000 personnes.

« Supposons qu'on envoie une brigade au combat. Chaque unité, bataillon ou régiment a son propre service médical à environ cinq kilomètres du front. Plus loin, à quinze ou vingt kilomètres, se trouve l'Ambulance de campagne où les soldats sont stabilisés avant d'être évacués vers l'hôpital de campagne, beaucoup plus éloigné. C'est un peu rustique, mais très efficace comme système. Et on nous fournit un équipement de pointe pour les ATLS. »

Retraite et retour

Le Dr Ricard a pris sa retraite en avril 2001, mais déjà il reconsidère cette décision. « Il est possible que je revienne à l'armée, parce que j'ai toujours aimé appartenir à cette organisation. » Pour l'heure, il travaille à Ottawa en tant que médecin consultant pour les Forces, dans la section des normes du Directorat des politiques médicales.

« Je crois bien que je serais incapable de fonctionner dans le civil comme médecin. Bien sûr, je peux exercer légalement, mais la facturation, la paperasse, je ne sais pas... Dans l'armée, on a nos propres façons de faire, et je m'y sens plus qu'à l'aise. C'est pourquoi je suis retourné à mon ancien travail, à contrat. Cependant, le sentiment d'appartenance et l'esprit de corps qui vont avec le port de l'uniforme me manquent. »

Selon le Dr Ricard, la vie militaire ne colle plus à l'image que s'en fait le grand public. « Quand je me suis enrôlé, certains ont pensé que j'allais être kidnappé après mes études et envoyé au milieu de nulle part. Mais ce sont eux qui se sont retrouvés dans des régions éloignées alors que je me promenais dans le centre-ville de Québec. Mon expérience m'a appris que l'armée canadienne n'est pas étouffante, pas "contrôlante". On ne t'y enlève pas tes libertés. Et on y reconnaît ton individualité. » ]