Le Dr Marie Carole Boucher
Parution: octobre 2003

UN LEITMOTIV: Penser et faire autrement
Par Sylvie Poulin


Ses rudiments de mandarin, elle ne les utilise pas tous les jours, mais elle les considère vraiment utiles pour établir un rapport avec ses patients chinois atteints de diverses pathologies, inquiets et se retrouvant dans un milieu linguistique qui leur est étranger, ne serait-ce que pour leur dire bonjour et échanger quelques mots dans leur langue.

L'idée d'étudier le chinois (l'espagnol, elle le parle déjà plus aisément) est venue au Dr Marie Carole Boucher et à son conjoint en cherchant à donner une ouverture sur le monde à leurs filles, des jumelles aujourd'hui âgées de 19 ans. « Elles étaient jeunes alors, et on ne pouvait pas leur demander un effort sans le fournir nous-mêmes. Tous les dimanches, donc, nous allions à l'école chinoise. Moi, j'ai eu un coup de foudre. Et puis, apprendre une langue, c'est plonger dans une nouvelle forme de pensée. »


Le Dr Marie Carole Boucher

Et quand les filles ont pris des cours de violon, le Dr Boucher est tombée amoureuse de cet instrument de musique. Celle qui avoue avoir le coup de foudre facile a supplié le professeur de lui enseigner le violon à elle aussi. C'était du sérieux - elle a passé l'examen de 9e année au conservatoire de McGill, il y a deux ans. « Mais ça demande de plus en plus de pratique et de technique! Et je n'ai plus le temps de me préparer aux examens. Alors, je continue simplement les cours pour le plaisir tout en reconnaissant être probablement arrivée au "sommet de mon incompétence'' », commente le Dr Boucher.

Issue d'une famille où les sciences étaient à l'honneur (papa ingénieur), elle a toujours senti que le monde lui était ouvert et qu'elle n'avait qu'à choisir ce qu'elle voulait faire. Pas de limites, quelles qu'elles soient, pour les filles. « J'ai pensé étudier en génie, mais j'aimais mieux travailler avec les gens qu'avec les ponts! Je ne suis toutefois pas allée en médecine par "mission'', comme beaucoup d'autres, mais bien parce que j'aimais le caractère scientifique et l'aspect humain de cette profession. »

De là à choisir l'ophtalmologie, et plus précisément la chirurgie ophtalmologique, il n'y avait qu'un pas à franchir : « C'est un peu gênant de le dire, mais les yeux n'étaient pas si importants pour moi quand j'ai commencé ma formation en ophtalmologie. L'attrait chirurgical primait. J'étais fascinée par l'éventail des pathologies, et à cette époque où la miniaturisation débutait, où toutes sortes d'instruments nouveaux arrivaient, comme les lasers, j'étais surtout attirée par la microchirurgie. Ma "vocation'' d'ophtalmologiste s'est développée avec le temps : j'ai rapidement compris durant ma formation et au contact des patients combien le don de la vue est précieux et irremplaçable, et combien toute atteinte à son intégrité affecte profondément et quotidiennement la vie des personnes touchées. »

Le Dr Boucher est en poste à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont depuis le début de sa pratique, en 1981. Elle y est chef du service rétine-vitré, responsable de la clinique d'échographie oculaire et responsable de la section d'électrophysiologie. « Je réalise pleinement le grand privilège que j'ai de travailler dans ce centre et je suis très reconnaissante de toute la confiance qui m'a été donnée pour me joindre à cette belle et grande équipe. » Dans sa surspécialité (rétine-vitré), précise-t-elle, le Québec compte à peu près 17 professionnels, pas tous des chirurgiens, alors que les besoins sont de l'ordre de 33 ou 34. Comme dans beaucoup d'autres spécialités médicales, en ophtalmologie générale et pour la rétine particulièrement, « la pénurie est terrible ».

Le Dr Boucher dit exercer « la plus belle des spécialités, en raison de la diversité des pathologies médicales et chirurgicales sur lesquelles on est appelé à intervenir et qui représentent encore bien souvent de nouveaux défis, et surtout en raison de la relation médecin-patient, de la confiance mutuelle et du partenariat qui doivent s'établir pour traverser le mieux possible cette période difficile à laquelle le patient doit faire face. Dans le traitement des maladies de la rétine, contrairement par exemple à la chirurgie de la cataracte où le patient voit clair dès le lendemain, la vision ne retrouve pas toujours toute son intégrité. Bien que les patients soient très reconnaissants, ils ne sont pas toujours en mesure d'en apprécier la pleine valeur. Mais il demeure toujours très gratifiant pour moi de regarder l'intérieur de l'oeil et de constater ce qui a été fait à partir de la situation initiale. »

La chirurgie ophtalmologique continue d'évoluer à pas de géant. « C'en est étourdissant! Il y a peu de limites aux nouvelles technologies et techniques d'imagerie applicables à l'oeil! s'exclame le Dr Boucher. C'est ainsi qu'on parvient mieux à décrypter les phénomènes sousjacents aux pathologies, à les suivre in vivo, ce qui ouvre la voie à de nouvelles façons de les attaquer. Alors, je reviens toujours enchantée des congrès auxquels j'assiste. » Dans la foulée des nombreuses découvertes moléculaires apparaissent de nouveaux médicaments, dira-t-elle encore. Et la vision artificielle? On en est loin, mais elle s'en vient... Tout avance à une vitesse phénoménale dans cette branche de l'ophtalmologie, ce qui constitue pour le Dr Boucher un encouragement à poursuivre et à demeurer à l'avant-garde.

L'enseignement clinique aux résidents et l'enseignement formel (elle est professeure agrégée à l'Université de Montréal) ont bien sûr leur place dans son emploi du temps. Quant aux publications et à la recherche, « cela se fait le soir, souvent très tard, mais c'est tellement intéressant que je ne veux pas m'en priver. Quand on a des idées, on aime les explorer et les partager. Je n'en fais pas énormément, parce que j'essaie de garder un sain équilibre de vie; mais évidemment, il y a des périodes où j'y arrive moins bien... »

Reste Médi-Club, une clinique médicale où le Dr Boucher travaille de temps en temps. « C'est un endroit très agréable où je peux contrôler le débit de patients-prendre le temps d'expliquer les choses, parler avec eux, établir une relation humaine significative. C'est ma bouffée d'air frais par rapport à l'hôpital, où - par nécessité - le débit est important : huit mois d'attente avant qu'un nouveau patient ait un rendez- vous, sur recommandation d'un ophtalmologiste. » Où la clinique médicale de la rétine présente une demande très forte, à laquelle le nombre actuel de spécialistes est incapable de répondre, pourrait-elle ajouter. Et où les traumatismes abondent. En ophtalmologie, les urgences et les complications relèvent souvent de la rétine, et il faut intégrer cette charge de travail à l'importante clientèle de base.

« Mes préoccupations liées au travail correspondent à celles de plusieurs collègues de différentes spécialités. Elles découlent des problèmes engendrés par cette époque difficile où la médecine tente de redéfinir ses priorités dans un cadre de ressources mal planifiées et insuffisantes : abattre une journée de clinique est bien souvent un exploit - 50 patients en un avantmidi, ça n'a pas de sens. Il faut faire vite et bien, rassurer le patient et le pousser pour faire place au suivant, qui attend peut-être depuis deux heures. La charge de travail est devenue beaucoup trop lourde. Il faut trouver le moyen de repositionner le patient au centre du système médical et comprendre qu'à force de vouloir répondre à toutes les demandes et à tous les besoins, nous sommes devenus les premiers complices d'un système qui pousse à toujours plus de productivité au prix d'une déshumanisation de plus en plus importante des soins médicaux, à la fois pour les patients et leurs médecins. »


« Je réalise pleinement le grand privilège que j'ai de travailler dans ce centre et je suis très reconnaissante de toute la confiance qui m'a été donnée pour me joindre à cette belle et grande équipe. »
- Dr Marie Carole Boucher

Les administrations hospitalières, poursuit le Dr Boucher, se targuent souvent du nombre de patients qui fréquentent leur établissement, et peuvent donner l'impression qu'elles privilégient la quantité à la qualité. « La plupart des médecins se battent pourtant beaucoup pour améliorer leur pratique et préserver la relation humaine. Et ça, c'est une bataille quotidienne très difficile dans les conditions de travail que sont devenues les nôtres. »

Se qualifiant de pragmatique, le Dr Boucher déplore qu'on ne sache pas toujours appliquer les solutions connues à des problèmes existants. « C'est pourquoi je m'intéresse particulièrement à la rétinopathie diabétique (RD) : c'est un problème qui a une solution! On peut la traiter très efficacement, pour peu cher. La société en tire des avantages économiques évidents, le matériel de traitement (lasers) est disponible partout au Québec et la grande majorité des ophtalmologistes sont qualifiés pour s'en servir. Et cela à l'intérieur d'un système de santé à l'accès universel... Comment accepter que la RD demeure encore la première cause de cécité? »

Le hic, c'est que la maladie est asymptomatique pendant la période où le traitement serait le plus efficace et que le dépistage ne se fait pas pour plusieurs raisons, surtout d'ordre organisationnel. « Comme beaucoup d'autres, je recherche et j'essaie d'évaluer de nouvelles façons de faire les choses. »

Après la famille, le dépistage de la rétinopathie diabétique est donc devenu le principal passe-temps du Dr Boucher : « Parce que c'est une bombe qui nous attend. » Et de rappeler qu'en ophtalmologie, la RD est la première cause de cécité chez les moins de 60 ans. Le diabète s'annonce comme la véritable épidémie du siècle. « On vit plus longtemps, nos populations sont de plus en plus obèses, et le taux de diabète augmente de façon faramineuse. Quelque 6% des Québécois en souffrent, peut-être même plus. On retrouve cette proportion dans tout le monde occidental. Et on s'attend à une explosion d'ici 2025. La sédentarité y est pour beaucoup : avant, les gens mouraient de diabète plus jeunes, mais aujourd'hui, on y survit pour en subir les complications.

« On connaît le travail admirable qui s'est organisé autour du dépistage du cancer du sein, et ses retombées importantes sur de nombreuses vies. Pourtant, pour diminuer le risque absolu (décès) à 0,0009, il faut traiter 1 075 femmes, alors qu'en rétinopathie diabétique, la diminution du risque absolu (cécité) est de 0,2 en traitant 5 personnes! À quand l'organisation d'un dépistage systématique pour nos populations diabétiques? »

Il est possible d'amortir la vague de RD avec une économie de ressources médicales et en faisant les choses autrement, avance le Dr Boucher : « Je me suis intéressée à des caméras qui permettent de voir l'intérieur de l'oeil. Elles coûtent environ 50 000 $ pièce, et elles sont mobiles. On pourrait former des techniciens pour prendre des photographies des yeux qu'ils transmettraient à un spécialiste. De cette façon, tous les diabétiques pourraient passer leur examen visuel annuel, et à moindre coût pour le système de santé puisque seuls les patients atteints consulteraient par la suite un spécialiste pour être traités. On diminuerait de 60 % les consultations non pertinentes. En milieu universitaire, cela permettrait de trier les nouveaux patients et d'en rencontrer 28 % de moins, laissant les spécialistes plus libres pour le suivi et le traitement. Les autorités politiques (puisque la santé est plus que jamais liée à la politique) et médicales en santé publique doivent absolument être sensibilisées à la problématique des cécités évitables causées par le diabète. »

La seconde grande cause de cécité, cette fois chez les plus de 60 ans, est la dégénérescence de la macula, une autre maladie qui touche les rétinologues. On connaît le vieillissement de la population... C'est dire à quel point la demande est croissante, même sans compter les traumatismes et toutes les autres pathologies des yeux liées à cette surspécialité. Le nombre de rétinologues en formation ne suit certainement pas le rythme. Ni d'ailleurs l'accès à la salle d'opération - en moyenne trois jours par mois dans le cas du Dr Boucher, alors qu'il devrait être d'au moins une journée par semaine, sinon deux, pour répondre à la demande.

En conséquence, les listes d'attente sont effroyables. « C'est un peu difficile de vivre ça. Parce que les gens qu'on opérait autrefois dans les 24 à 48 heures doivent maintenant attendre une semaine ou deux, sinon plus. Les patients ne se rendent pas nécessairement compte des répercussions de ce retard sur leur vision finale. Ce qui est certain, c'est que pour un décollement de la rétine, sept jours d'attente changent les résultats. »

Divers facteurs font que la qualité des soins aujourd'hui donnés aux patients n'est peut-être pas optimale, observe le Dr Boucher. « La situation budgétaire des hôpitaux restreint l'accès aux salles opératoires. En outre, des collègues d'autres spécialités ont eux aussi leurs urgences, ce à quoi s'ajoutent des problèmes administratifs d'importance. On ne sait plus établir les priorités en fonction des pathologies parce qu'il faut donner à tous les chirurgiens un accès équitable à la salle d'opération. » Question d'organisation et de politiques officielles, encore une fois...

Ce qui amène cette réflexion du Dr Boucher sur la loi de la conscription (114) : « Même si ma pratique n'en était pas changée, cette initiative sans équivalent dans une société démocratique comme la nôtre m'a personnellement heurtée. J'en comprends que l'on a encore mêlé politique et gestion de la santé. C'est aussi inacceptable que démotivant. Quand le pouvoir économique et politique est entre les mains de quelques personnes ou petits groupes, les décisions qui déterminent notre vie collective et individuelle ne reflètent pas nécessairement les courants de pensée de nos différentes populations. Comme médecin, je n'ai pas tellement de voix dans notre système de santé. On en est à un point où il y a des choses à redéfinir pour arriver à une vision à long terme plus généreuse et globale. On a besoin d'un plan d'attaque et d'organisation. »

On voit que le feu sacré brûle toujours chez la pragmatique Dr Boucher, qui n'hésite pas davantage à déclarer [sa] profonde satisfaction d'avoir pu intervenir de façon significative dans la vie de beaucoup de personnes depuis plus de vingt ans, de pratiquer une spécialité fascinante et d'y faire régulièrement de très belles rencontres sur le plan humain. Elle soulignera avec autant d'empressement que « ... mes deux plus grands plaisirs sont ma famille et mes patients, et j'ai la chance énorme de les savourer pleinement! »]