| Le Dr François Rousseau |
Parution: octobre 2003
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Un bouillon de gènes dans une marmite de questions |
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À grand renfort de gros titres, les médias annonçaient en août 2001 la découverte d'un gène protégeant contre le cancer du sein, fruit de travaux dirigés par le Dr François Rousseau à l'Unité de recherche en génétique humaine et moléculaire de l'hôpital Saint- François-d'Assise (CHUQ). Première mondiale? Percée majeure? « Ce sont les journalistes qui utilisent ces superlatifs-là! Pour nous, l'une des prochaines étapes sera de répéter l'expérience avec un nouveau groupe de patientes, pour voir si elle tient la route. Et d'identifier des gènes fréquents associés au cancer du sein ou qui en protègent. Il y en a probablement des dizaines et des dizaines, en plus de facteurs environnementaux tels que le tabagisme et la prise d'hormones qui viennent s'y mêler, comme dans une sorte de soupe de protection-prédisposition dont nous n'avons trouvé qu'un des ingrédients seulement. » |
![]() Le Dr François Rousseau |
Face à un chercheur qui prétendrait qu'avec son unique découverte, tel problème est résolu, le scepticisme est de mise, note le Dr Rousseau. « Pour notre part, nous avions des indices qui laissaient croire que le gène identifié (présent chez 16% de la population dite normale) serait effectivement impliqué - entre guillemets - dans une proportion assez importante de cancers du sein (40 %). Mais il n'est certainement pas le seul. »
Les maladies fréquentes (ostéoporose, cancer du sein et prééclampsie) auxquelles le Dr Rousseau s'intéresse représentent toutes des processus complexes, « décortiqués un par un, du mieux qu'on peut avec les méthodes que l'on a », dont la très puissante génétique moléculaire et les études de grande envergure. C'est que pour démêler ces maladies complexes, il faut travailler avec des milliers de cas. « Nos équipes sont parmi celles qui ont les plus grands échantillons d'études de population pour l'ostéoporose et le cancer du sein au Québec. Et peutêtre même du Canada ou davantage puisqu'à ce jour, nous n'avons pas eu connaissance de cohortes semblables dans le monde. »
Professeur agrégé à la faculté de médecine de l'Université Laval, membre des services de biochimie et de génétique de laboratoire du CHUQ ainsi que du département de biologie médicale de l'hôpital Saint- François d'Assise, le Dr Rousseau est également le directeur associé de la recherche clinique du Centre de recherche de l'hôpital et le responsable du Laboratoire de référence provincial pour le diagnostic du syndrome de l'X-fragile. « Je suis assez actif en recherche », dit-il. Un euphémisme.
On le retrouve en outre au conseil d'administration et au comité directeur de l'IREP, ainsi qu'au comité-conseil sur les analyses génétiques du CETS (MSSS). « J'ai à coeur que ma formation rende service à la communauté. C'est très important. » Et quand on fait appel à son expertise pour des comités nationaux ou provinciaux, il a bien du mal à dire non.
Le Dr Rousseau explique avec plaisir que la préoccupation du médecin chercheur est souvent d'améliorer les outils avec lesquels il pratique. « On vise donc à répondre à des questions d'ordre clinique. Par exemple, y a-t-il des marqueurs supérieurs à ceux qu'on a déjà pour les différentes maladies? Si on en trouve, ce qui est déjà difficile, encore faut-il être certain qu'ils apporteront suffisamment d'informations supplémentaires pour justifier leur mise en place et les coûts connexes. Les budgets des laboratoires sont relativement fixes, mais il faut absorber des hausses de volume d'analyses de 10 à 15 % par année. Heureusement, les technologies s'améliorent constamment et on peut faire plus avec les mêmes budgets. »
S'il n'a pas exactement suivi les traces de son père (chimiste physicien, professeur à l'Université de Montréal pendant neuf ans, entre autres), c'est qu'au moment où il devait choisir une carrière, la NASA congédiait 1 200 physiciens... « On m'a alors conseillé d'aller en santé si je voulais faire de la recherche. Je ne l'ai pas regretté. Il y a tellement de questions encore non résolues en médecine, peut-être plus que dans d'autres domaines. On est loin d'avoir compris comment fonctionne le corps humain et ce qui se passe quand il se dérègle. C'est un champ très passionnant sur le plan des thématiques de recherche à explorer. » Pendant sa formation de spécialité en biochimie médicale, poursuit- il, « il m'est apparu assez clairement que l'évolution de la génétique moléculaire et des outils d'analyse de l'ADN allaient finir par atterrir dans les laboratoires cliniques. C'est pourquoi j'ai fait en même temps une maîtrise dans ce domaine, à Québec. Et puis, je suis parti trois ans dans un excellent laboratoire en France (Louis- Pasteur à Strasbourg). Je suis bien tombé, par pur hasard : j'étais dans l'équipe depuis deux ans quand le gène de l'X-fragile a été trouvé (1991), après dix ans de recherche. C'est très excitant de déceler des mutations que jamais personne n'avait vues pour aucun autre gène. Sur le coup, tout le monde doutait de la découverte, même le patron (Jean-Louis Mandel)! »
Après la trisomie 21, l'X-fragile est la deuxième cause spécifique de retard mental en importance. Il touche un nouveau-né mâle sur 4 000 environ, ce qui est fréquent pour une maladie génétique. « C'est le même type de mutation qu'on a trouvé par exemple dans le cancer du côlon héréditaire, l'ataxie de Friedreich et la chorée de Huntington. Sur le plan du diagnostic prénatal, la découverte du gène nous a donné un outil fiable, puissant et trois ou quatre fois moins coûteux que l'ancienne analyse. C'était vraiment le cas idéal de transfert rapide à la clinique. »
À son retour de Strasbourg, raconte encore le Dr Rousseau, on en était à se demander quelle était l'incidence de ces mutations-là dans la population générale, puisque l'ancienne méthode donnait beaucoup de faux positifs. Théoriquement, n'importe qui est susceptible d'avoir un enfant atteint, même les familles sans antécédents de retard mental. C'est ainsi que le Dr Rousseau a piloté, en 1995, la plus grande étude de prévalence mutationnelle jamais réalisée (10 600 personnes) sur l'X-fragile. Résultat : 1/260 femmes au Québec en est porteuse. C'est beaucoup...
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« J'ai à coeur que ma formation rende service à la communauté. C'est très important. » - Dr François Rousseau |
« De fil en aiguille, je me suis spécialisé en génétique des populations, soit dans l'étude de la fréquence des mutations dans de grands échantillons anonymes pour déterminer les prévalences et éventuellement les pénétrances. À partir de l'X-fragile, on a développé une expertise pour gérer des dizaines de milliers d'échantillons, et cette expertise s'applique presque directement aux études des maladies complexes », affirme-t-il.
Le balancier
Pathologie, hématologie et microbiologie exceptées, les spécialités de laboratoire sont souvent méconnues, estime le Dr Rousseau. « Comme on est peu nombreux, donc peu visibles, les jeunes ne savent pas en quoi consiste notre travail. De l'extérieur, il y a une perception de statisme, mais la médecine de laboratoire est un domaine très changeant. La performance, la pertinence et la qualité des analyses comportent des paramètres qui méritent qu'on les évalue continuellement. Et cette pratique est intéressante pour qui veut faire de la recherche, elle est assez souple sur le plan de l'organisation de l'horaire - on peut plus facilement dégager du temps pour faire de la recherche. »
Malheureusement, le système ne semble pas favorable aux médecins et cliniciens chercheurs, qui sont en concurrence - pour les subventions - avec les gens qui font de la recherche à temps plein (fondamentale). « Les organismes subventionnaires ne tiennent pas compte de la charge normale d'activités cliniques que nous avons à remplir dans l'évaluation de nos rendements. Il faut vraiment aimer la recherche et avoir beaucoup de détermination parce que c'est ardu de mener une double vie comme celle-là. »
Au Canada, les sommes consacrées à la recherche tous azimuts sont les plus faibles des pays du G-7 (moins de 2 % du PNB). Et il y a eu une « hécatombe » quand le Conseil de recherches médicales du gouvernement fédéral a commencé à couper les fonds, vers 1995, alors que les courbes d'investissement montaient dans les autres pays. Malgré un réajustement partiel, en 2000, « on est loin d'être au niveau de financement que l'on devrait avoir. Il ne manque pas d'excellents projets de recherche, mais il n'y a pas de fonds pour les mener à terme. »
Personnellement, le Dr Rousseau se déclare « assez chanceux dans [mes] demandes de subventions, pour l'instant. » Reste à concilier les recherches avec la charge du laboratoire diagnostique de l'hôpital : sa tâche principale. « Selon le CMQ, le médecin de laboratoire travaille en moyenne 50 heures par semaine, je crois, à quoi s'ajoutent facilement 15 heures pour un chercheur, question de gérer les projets, rencontrer les étudiants, écrire les publications, lire des articles, faire les demandes de fonds, participer à des comités, etc. »
Il faut quand même trouver le moyen d'avoir du temps pour la famille (le Dr Rousseau a trois jeunes enfants de 9, 7 et 5 ans). « Heureusement, j'ai une capacité de travail qui me permet d'être assez efficace dans la journée pour dégager du temps de soir et de fin de semaine. Très souvent, je mange sans arrêter de travailler... Je maximise toutes les minutes de la journée. »
Au CHUQ, poursuit le Dr Rousseau, la recherche se porte relativement bien dans la mesure où il y a encore une bonne masse critique de chercheurs (le centre du CHUL est l'un des plus gros au Québec). Saint-François, en particulier, a une vocation historique dans ce domaine. « C'est un milieu très riche en possibilités de recherche clinique. Il s'en fait beaucoup plus que dans bien d'autres centres de la province. On a une bonne collaboration des cliniciens, qui y sont sensibilisés depuis longtemps. »
Le laboratoire de l'hôpital est très bien positionné en génétique des populations et épidémiologie génétique. Pour le FRSQ et les Instituts canadiens de recherche en santé, ce sont des secteurs prioritaires, qui attirent de plus en plus l'attention et qui exigeront bien des travaux, souligne le Dr Rousseau. Ceux qui comme lui chevauchent le laboratoire clinique de service et la recherche sont conscients qu'il faut valider tous ces gènes-instruments qui voient le jour, et ils sont bien placés pour le faire.
« Ça va dans les deux sens. Il y a des travaux à réaliser pour savoir s'il est cliniquement pertinent d'offrir telle analyse. Qu'apporte-t-elle? Combien coûte-t-elle? Permet-elle des économies? Que va-t-elle changer concrètement dans la pratique du médecin (qui recevra le rapport d'analyse)? Parce qu'au bout du compte, c'est ça l'important. De l'autre côté, à mesure qu'on l'emploie en clinique, de nouvelles questions se posent qui nous font retourner vers le groupe de recherche et le laboratoire. C'est très renouvelable comme expérience... On ne s'ennuie pas du tout dans ce domaine-là! »
Plusieurs universités du pays ont invité le Dr Rousseau à déménager ses pénates chez elles. « J'ai été flatté de ces offres, mais je préfère rester dans mon "château-fort'', soulignez les guillemets. Je suis attaché à la ville de Québec, la famille est ici et, en recherche clinique, le réseau de collègues cliniciens est très important aussi. On ne peut pas transplanter ce réseau-là, et en rebâtir un ailleurs me ferait prendre un retard certain dans mes travaux. »
Avocat, il plaiderait sûrement pour encourager les médecins à faire de la recherche, malgré les difficultés. « Par leur approche clinique et leur connaissance de la clinique, ils voient des problématiques qui ne sont pas apparentes aux chercheurs fondamentalistes. Leur travail est absolument indispensable pour démontrer l'utilité d'un test diagnostique ou génétique, d'un traitement ou d'un médicament. Il faut promouvoir la carrière de recherche auprès des jeunes. Et en même temps envoyer un message aux bailleurs de fonds et aux gens qui font les politiques de financement de la recherche pour prévoir des mécanismes qui facilitent la vie aux médecins chercheurs. Sans eux, on prendrait un retard incroyable dans nos services de santé, point à la ligne. Il faut donner l'impulsion. »]