Le Dr Pablo Tchang
Parution: octobre 2003

Plusieurs vies en une
Par Sylvie Poulin


Si elle existait, sa biographie se lirait comme un roman d'aventures. Tout y est : la fuite du pays natal, les embûches, la détermination, les bons Samaritains, la maladie, trois continents, l'amour et, surtout, beaucoup, beaucoup d'efforts.

Reportons-nous d'abord dans l'empire du Milieu, vers 1930. « La Chine n'était pas très ouverte encore du côté scientifique, dit le Dr Pablo Tchang, chirurgien général (aujourd'hui à la retraite). Jusqu'à une époque récente, dans les petites villes [de quelque 100 000 habitants tout de même!], il n'y avait pas d'hôpitaux ni de médecins comme ceux que l'on connaît en Occident. Seule la médecine traditionnelle existait. » À Shanghai, toutefois, dans les universités fondées au début du siècle par les missionnaires français et anglais, l'enseignement religieux et l'enseignement médical avaient leur place.


Le Dr Pablo Tchang

La ville comptait une douzaine d'universités lors de la prise de pouvoir des communistes, en 1949. Deux d'entre elles seront maintenues en raison de la réputation de leur faculté de médecine, discipline à laquelle elles sont confinées depuis : l'américaine St. John et la française L'Aurore*, alors administrée par les Jésuites et jusqu'à aujourd'hui affiliée à l'Université de Paris. Mais laissons le Dr Tchang raconter sa propre histoire...

« Je suis né en 1929, à environ 150 km de Shanghai, dans une famille de classe moyenne. Mes grands-parents étaient fermiers et mes parents, commerçants. Durant toute ma petite enfance, le pays a vécu une période de troubles et de violences. La révolte contre le régime mandchou a été suivie de la domination des Seigneurs de guerre, qui faisaient obstacle à la réunification de la Chine. Puis, les Japonais sont arrivés, et nous avons connu huit ans de conflits armés à partir de 1936.

« À l'intérieur du pays, les luttes entre maquisards communistes et Japonais faisaient aussi des ravages. L'économie? Eh bien, c'était la misère généralisée. En campagne, la famine, les épidémies de choléra et de typhoïde ont tué des milliers et des milliers de gens, par manque de soins médicaux. C'est de là qu'est venu mon désir d'être médecin. C'est aussi pourquoi je dis que la Chine a pu se libérer "grâce'' aux bombes atomiques lâchées sur Nagasaki et Hiroshima. En plus de marquer la fin de la Deuxième Guerre mondiale, cette dévastation a permis de sauver des millions de vies chinoises. »

Des études en dents de scie

Le futur Dr Tchang passe des examens d'admission à l'Université L'Aurore, en 1947. L'acceptation est conditionnelle à son apprentissage du français, auquel il consacrera toute une année préparatoire. Déjà, il a choisi la chirurgie, « parce que c'est une spécialité qui donne beaucoup de résultats. Dans le temps, en Chine, les gens mouraient d'appendicite faute d'opération! » Les études doivent durer sept ans. Mais la guerre civile fait rage, et personne ne s'illusionne sur les vainqueurs présumés. S'il est mal vu d'être né dans une famille catholique, comme c'est le cas du Dr Tchang, ce l'est d'autant plus d'étudier dans une université qui donne tous les enseignements moraux de la religion.

« En 1949, j'avais fini ma première année de médecine. Avec quelques autres étudiants, j'ai décidé de sortir de Chine. Fruit du hasard en majeure partie et grâce à quelques "connaissances'', nous avons pu entrer au Vietnam, encore colonie française à l'époque. J'ai repris mes études à Saigon, dans une autre université française affiliée à Paris. Évidemment, je n'avais aucune nouvelle ni aucune aide de ma famille, ce qui m'a obligé à travailler en même temps. Il était difficile de vivre à Saigon pour quelqu'un sans relations sociales ni grandes ressources financières. En plus, j'ai attrapé toutes les maladies tropicales : malaria, béribéri, dysenterie amibienne. Je ne voulais pas y rester...

« Finalement, par l'intermédiaire d'un missionnaire chinois jésuite vivant en Espagne, j'ai obtenu une bourse d'un organisme laïque (l'oeuvre catholique d'assistance universitaire) qui aidait les jeunes étudiants de l'Europe de l'Est ayant fui leur pays à parfaire leur éducation, dans l'espoir qu'ils y retournent un jour et participent à sa reconstruction. Comme la Chine était tombée derrière le "rideau de bambou'', l'oeuvre a exceptionnellement élargi son soutien à quelques étudiants chinois, dans la même ligne de pensée et à la condition que nous soyons formés dans des domaines scientifiques.

« Je suis très reconnaissant envers le peuple espagnol. Dès notre arrivée là-bas, une vieille dame, professeure à la "petite école'', nous a pris sous son aile pour nous enseigner la langue. Nous allions chez elle cinq jours par semaine; et les fins de semaine, c'était thé et conversation. Trois mois plus tard, j'entrais à l'Université, à Madrid, où l'on m'avait crédité la première année de médecine. C'était déjà très bien...

« J'ai obtenu mon diplôme en 1955, et c'est de cette année-là que date mon prénom espagnol. D'abord, les gens se trompaient souvent entre mon nom de famille et mon prénom chinois, inversés pour eux. Ensuite, il y a plus de 300 millions de Tchang en Chine. Et comme j'ai été baptisé sous le prénom de Paul, j'ai adopté son équivalent espagnol, Pablo, pour me différencier des innombrables Paul Tchang chinois.

« Le gouvernement de Franco, très anti-communiste, nous a beaucoup aidés en nous accordant le droit de résidence et de pratique. Le pays souffrait de pauvreté aiguë à l'époque : le Trésor national était vide, les valeurs ayant été transférées au Mexique et en Russie dès le début de la guerre civile, et les gens mangeaient du pain noir... Je voyais bien aussi les difficultés de mes compagnons espagnols - pour être chirurgien, il fallait alors travailler comme apprenti auprès d'un autre chirurgien pendant de nombreuses années. Moi, j'avais déjà commencé dans un hôpital de la Croix-Rouge, à Madrid. Mais j'avais entendu parler du Canada et je voulais y faire mon entraînement de chirurgien. »

N'entrait pas qui veut. En 1955- 56, la loi canadienne limitait encore à 200 par année le nombre de Chinois autorisés à immigrer. Par contre, les hôpitaux pouvaient engager des internes sur une base temporaire. C'est à ce titre que le Dr Tchang passe sa première année au Québec, à l'hôpital Sainte-Justine : il est logé, nourri et rémunéré à hauteur de 75 $ par mois. « J'étais très heureux, mais je gardais l'intention de retourner en Chine une fois mes études terminées. Je me disais que si c'était impossible, avec ma connaissance de l'espagnol, je pourrais toujours m'installer en Amérique du Sud. Mais je me suis mis à aimer le Canada - son système, sa paix sociale.

« En Chine, les choses avaient empiré. J'en avais notamment des nouvelles par ma famille, et malgré des communications très surveillées (les lettres étant ouvertes là-bas, on s'exprimait à mots couverts), je comprenais que les temps étaient très durs. Mes proches se disaient contents de me savoir ailleurs. » Au renouvellement de son visa, le Dr Tchang demande donc plutôt le statut de résident, qu'on lui refuse parce qu'il aurait dû le faire à partir d'un autre pays. « J'ai reçu l'avis de déportation, mais on ne pouvait pas me renvoyer en Espagne, dont je n'ai pas la nationalité, ni en Chine puisqu'il n'y avait pas de relations diplomatiques entre les deux pays. Tout un dilemme pour les services d'immigration!

« Grâce à de bonnes recommandations de l'hôpital ainsi que de la Mission chinoise, on m'a finalement accordé le statut de résident canadien au bout de deux ans. Pour avoir la citoyenneté, il a fallu cinq autres années pendant lesquelles j'ai continué mon entraînement de chirurgien dans différents hôpitaux : Sainte-Justine, Queen Mary, Hôtel-Dieu et Sacré- Coeur. Il faut dire aussi que le Collège des médecins exigeait alors que je sois citoyen canadien pour me donner le droit de pratiquer au Québec. Les examens de compétence pour médecins étrangers, ça n'existait pas encore.

« Je suis entré à Sainte-Justine presque au même moment que le Dr Lucille Teasdale. Elle et moi, nous étions de garde à tour de rôle. On travaillait plus de 80 heures par semaine, on ne sortait pratiquement pas, mais ça nous a fourni l'occasion d'apprendre et de prendre des initiatives puisque nos patrons n'étaient pas toujours là. De décision en décision, nous avons acquis beaucoup d'assurance. » Mais fort peu d'argent : la dernière année, après sept ans de résidence en chirurgie, le Dr Tchang gagnait 200 $ par mois.

L'adaptation professionnelle et de vie quotidienne ne lui a posé aucun problème, tient-il à souligner, mais côté climat... « Arrivé à Montréal en février, je ne suis pas sorti de l'hôpital pendant deux semaines parce qu'il faisait environ -15° C. Je n'étais pas préparé à ça, et je ne m'y suis toujours pas habitué. »

Un port d'attache en vue...

« Les Chinois établis ici venaient tous du sud de la Chine, près de Canton. Nous ne parlions pas le même dialecte; il était difficile de s'intégrer dans leur groupe. Mais en travaillant avec certains d'entre eux à structurer la Mission de la paroisse chinoise de Montréal, j'ai rencontré le curé, le père Lucien Lafond, qui avait été missionnaire en Mandchourie. Nous pouvions discuter ensemble en mandarin, pour notre bonheur à tous deux.

« De "société d'hommes célibataires exclusivement'', la communauté chinoise est peu à peu devenue plus familiale quand le système d'immigration a changé. J'ai alors organisé une clinique pour les bébés dans le quartier chinois, une clinique gérée par la Ville de Montréal et qui s'appelait Goutte-delait. Je pouvais y vacciner les enfants, donner des conseils aux jeunes mamans, etc., avec l'aide d'un traducteur. Et j'ai continué de travailler dans les hôpitaux pour terminer ma spécialisation (1964).

« J'ai fait face à beaucoup de difficultés pour me trouver un poste, car je n'avais pas étudié ici, et je ne connaissais personne pouvant me pistonner. Les hôpitaux ne daignaient même pas répondre à mes demandes. J'étais en dehors du réseau normal, quoi, un peu comme le Dr Teasdale pour les femmes. Puis, un nouvel établissement s'est ouvert à Lakeshore (Pointe-Claire). Là, on avait besoin de moi, et j'y ai fait toute ma carrière. J'ai beaucoup aimé l'ambiance de ce petit hôpital.

« En bref, même si mes compatriotes me considèrent comme Chinois, et même si je suis retourné plusieurs fois en Chine après l'amorce des relations diplomatiques avec le Canada, je suis à 100 % Canadien. J'ai adopté mon pays d'accueil. J'ai rencontré ma femme (Québécoise francophone) à Sainte-Justine, où elle était infirmière. Nous avons six enfants. Aucun ne s'est dirigé dans le domaine médical, en raison, je crois, de mon absence de la maison. Je le regrette beaucoup, car j'aime ce métier que j'ai exercé pendant 45 ans et j'aurais voulu que mes enfants embrassent aussi cette profession, mais ils ont choisi autrement. Nous avons aussi treize petits-enfants, dont je peux m'occuper davantage maintenant. »

Le Dr Tchang a pris sa retraite e n 1998 (il avait pratiquement 70 ans), dans le cadre du programme gouvernemental . « J'aurais aimé continuer à pratiquer tout en diminuant le rythme et demeurer DSP de l'hôpital chinois; mais selon l'entente, j'avais le choix entre tout faire ou ne rien faire du tout. J'ai donc tout laissé, à regret. Toutefois, je suis satisfait de ce que j'ai déjà vécu et réalisé. Je vois parfois des clients contents de la cicatrice que je leur ai laissée en souvenir! Je crois avoir été apprécié par mes patients, mes confrères et - surtout - le personnel hospitalier, que je rencontre encore aujourd'hui. J'ai fait de mon mieux. Par chance, ma santé m'a permis de bien résister! »]


* Le Dr Tchang a collaboré de près au colloque qu'a tenu l'AMLFC en Chine en septembre 2002, à l'Université de Shanghai, là même où il avait commencé ses études de médecine. Il aurait été très difficile à un non-Chinois d'établir les premiers liens et de trouver les ressources sur place. Et puis, en Chine, le Canada est perçu comme « anglais ». On s'est donc montré très heureux là-bas de pouvoir échanger avec le Québec. Nous espérons maintenant faire venir des étudiants, des médecins et des professeurs à nos congrès canadiens.