Le Dr Arnaud Samson
Parution: septembre 2003

Port d'attache : Baie-Comeau
Par Sylvie Poulin


Quand on s'étonne de ce va-et-vient constant entre le Québec et la France durant sa jeunesse (sans compter une incursion d'un an en Angleterre), le Dr Arnaud Samson raconte avec un plaisir évident la romantique histoire de ses parents. « Mon père était médecin d'ambassade pour le gouvernement canadien - un généraliste quand il a commencé à pratiquer -, d'où les longs séjours en Europe. Il a rencontré ma mère (Française du pays basque) en Espagne, où elle suivait un cours d'espagnol dans le cadre d'études de pharmacie. Au moment où ils ont décidé de vivre ensemble, mon père était en poste en Italie, et j'ai été conçu à Florence... On m'a baptisé comme le fleuve qui y passe, l'Arno! »

Cette histoire n'a pas que des charmes. Avec le recul, le DrSamson estime que ces nombreux déplacements ont été dérangeants, et c'est pourquoi il a tenu à s'établir dans un endroit stable pour ses enfants, où ils pourraient se faire des amis et les garder. « Nous avons tous besoin, je pense, d'un sentiment d'appartenance à un lieu. Pour ma part, je n'ai pas connu cela. » Il reste que depuis 27 ans environ, il a pris racine à Baie-Comeau.


Le Dr Arnaud Samson

Le Dr Samson a fait ses études à l'Université Laval. Avec trois autres étudiants de première année, il a parcouru le Québec pour amasser des produits médicaux (valeur de 6 millions de dollars) à envoyer dans les pays en développement. Ce fut le premier projet Défi du programme AMI, l'Assistance médicale internationale. L'été suivant, il a fait un stage à Chisasibi. « Là, l'infirmière de l'urgence m'a montré à poser des points, à faire des accouchements, à soigner une gastro-entérite, etc. Avec le temps, elle est devenue tout autrement intéressante... » Ils se marièrent, vécurent heureux et eurent trois enfants!

Sa conjointe est aujourd'hui infirmière-chef à l'urgence du CHR de Baie-Comeau. « Elle adore ça, même si elle parle de retraite. Nous avons eu la chance de travailler dans le même établissement, ce qui nous permettait de nous croiser plus fréquemment, malgré nos horaires. J'ai été très content de ça », souligne le Dr Samson.

Le don d'ubiquité

Après d'autres stages et remplacements en région très éloignée, le jeune médecin de famille se fixe définitivement au CHR de Baie- Comeau. Là, il devient membre de l'exécutif du CMD, auquel il participe à divers titres depuis toujours : chef du service d'hémato-oncologie, membre du comité de perfectionnement clinique, chargé d'enseignement pour l'Université Laval (depuis 1986) et coordonnateur des stages en région. Il s'occupera par ailleurs de la rénovation de l'urgence de l'hôpital et de la construction de la clinique privée, dont il est sociétaire. On le retrouve aussi comme médecin participant à la Maison de soins palliatifs Vallée des Roseaux (depuis 1979).

S'y entremêlent la présidence de la Commission médicale régionale (depuis 1993), le Conseil québécois de lutte contre le cancer, la Régie régionale de la Côte-Nord (en santé publique notamment), la représentation des enseignants de l'Est du Québec auprès de l'Université Laval, l'Association des médecins omnipraticiens de la Côte-Nord (viceprésident), le travail plus récent de coroner à temps partiel... « Ça n'a pas de bon sens, n'est-ce pas? », demande le Dr Samson, faussement inquiet. Faussement, parce que tout ça n'est pas seulement un à-côté si l'on considère que les activités paramédicales comptent pour 20 % de son emploi du temps.

Le Dr Samson explique sa présence au sein de différentes instances comme ceci : « En région, le roulement de médecins est prononcé. Alors, avec mes 27 ans de pratique ici, je suis parmi les plus anciens. Avec le temps, on acquiert une certaine expérience des problématiques et on a une meilleure idée des solutions à apporter. Il faut être à l'intérieur du système pour pouvoir le faire évoluer. Quand on travaille dans le sens du poil, les choses avancent. Il faut parfois être aussi à rebroussepoil, mais même alors, c'est toujours en mode "solutions". »

On dit qu'il a le nez fourré partout? « C'est tellement facile de faire évoluer le système quand on connaît les lois, les gens, les voies du lobbying! » Le Dr Samson se défend bien d'être un incurable optimiste -les effets de la participation, il dit les voir tous les jours. « Voici : certains s'occupent des scouts; moi, je m'implique au niveau médicoadministratif. J'ai tellement de plaisir à faire ça! Ma femme dit que j'aime réfléchir aux concepts... Je travaille beaucoup dans le domaine du cancer, par exemple, et ça me permet de rencontrer des gens extraordinaires qui soulèvent de vraies questions. Leur réflexion fait avancer la mienne. Ça replace les valeurs et les priorités. »

C'est ce qui explique que le Dr Samson ait choisi la médecine de famille pour sa « globalité ». Le même principe préside à son choix de combiner pratique privée et hospitalière. « Je ne suis pas capable de ne pas être dans le milieu hospitalier. Parce que j'y suis en temps réel. Je constate directement l'impact de la maladie sur les patients, et cela me touche. En cabinet privé, c'est différent. Ce sont deux aspects de ma pratique qui me plaisent; ils forment un tout. Presque tout me passionne dans ma profession. »

Du concret

L'intérêt du Dr Samson pour l'oncologie remonte à une dizaine d'années. « Notre équipe comprenait alors un hématologue qui s'occupait de la clientèle atteinte de cancer. Les omnipraticiens n'intervenaient pas dans ce domaine. Quand il est parti, nous - quatre médecins - avons établi un partenariat avec trois hématologues de Rimouski et avons mis sur pied une clinique de chimiothérapie. Au début, environ 60 % des patients de la région ont continué à parcourir des milliers de kilomètres pour recevoir des soins qu'ils auraient pu obtenir chez eux. Mais peu à peu, le lien de confiance s'est établi puis renforcé, la clientèle a augmenté, et nous sommes passés à 5, 6 puis 7 omnipraticiens. Un psychologue, un travailleur social et des pharmaciens se sont aussi joints à nous. Nous traitons près de 95 % des patients de notre région actuellement », précise le Dr Samson.

Une belle réussite qui leur a valu un prix de la Régie régionale de la Gaspésie et un autre du Conseil québécois de lutte contre le cancer. « Bien que la radiothérapie se donne encore à Québec, Chicoutimi et Rimouski, nous sommes davantage autonomes : ça fait du bien et c'est passionnant! Pour en arriver là, il fallait y croire, avoir une certaine vision, jongler avec les concepts et avec les moyens financiers. »

Le Dr Samson est fier également de ses interventions comme coroner depuis 1996, même si les résultats ne sont jamais palpables immédiatement. Ainsi, dans le dossier de l'accessibilité aux armes à feu, ses interventions, combinées à celles du Dr Dorval (Rimouski), ont permis de conscientiser les professionnels de la santé de la région à la problématique de cette accessibilité pour les patients suicidaires. « Il est important de s'informer auprès de quelqu'un qui est déprimé s'il dispose d'une arme à feu. On a peut-être sauvé des vies comme ça...

« Nous avons aussi attiré l'attention sur la rage au volant, ce que j'appelle "le syndrome de la traverse". Pour sortir d'ici, il faut prendre un traversier. On se dépêche pour ne pas rater le départ, pour être bien placé, pour débarquer le premier et ne pas avoir à suivre les camions et les tracteurs. Donc, on dépasse là où les lignes sont doubles, on met de côté sa prudence habituelle. J'ai fait ériger des éléments séparateurs entre des voies où il y avait eu beaucoup de morts. Depuis, aucun décès n'a été rapporté à la suite d'une collision automobile à ces endroits. Il est clair que l'on peut intervenir concrètement. »

Autres pièces du jeu

Le projet de GMF mis de l'avant par les médecins de Baie-Comeau a été retenu. Encore une fois, commente le Dr Samson, « c'est de l'intérieur qu'on peut comprendre comment fonctionne le système et y apporter des changements. Il est évident qu'il fallait élaborer quelque chose. Peut-être le GMF est-il un modèle appelé à changer, mais je pense que c'est un pas dans la bonne direction. Et la bonne direction, c'est la prise en charge totale. Ici, tous les omnipraticiens ont embarqué. »

Il faut dire qu'à partir de Baie- Comeau, il faut parcourir 100 km pour trouver une ville vers l'ouest, 225 km vers l'est et des milliers vers le nord... sans en trouver aucune d'importance. Pour un médecin, reprend le Dr Samson, il serait impossible de vivre dans la région et ne pas participer à une prise en charge de la population au-delà des soins individuels. Il suffit de penser aux clientèles lourdes pour saisir l'impossibilité d'une approche segmentée : « Les médecins ont une responsabilité collective envers la population, dans la mesure de ce que chacun peut donner évidemment. Pour ma part, j'ai déjà travaillé trop d'heures par semaine. Pour la vie familiale. J'ai essayé de corriger la situation, dirait ma conjointe. Mais il est vrai que mon amour de la profession dans tous ses aspects m'interpelle beaucoup. »

On le sait, la région manque terriblement de médecins de famille, ce qui demande un effort supplémentaire à ceux qui sont sur place. « C'est vrai, reconnaît le Dr Samson. Cependant, je n'aime pas le mot effort. Je préfère parler d'engagement. La vocation médicale? J'ai été pétri de cette vision-là de la médecine. Les jeunes médecins ont évolué dans un monde différent. Ils m'ont appris à vivre. Ils mettent en pratique ce qu'on disait à nos patients : faire de l'exercice, prendre du temps pour soi, etc. La société a changé. Il y a maintenant une définition différente de la famille, et c'est correct, ça. Quant à la féminisation de la médecine, elle a apporté une approche différente, excellente même. Les femmes consacrent davantage de temps à leurs patients en général. »

De futurs jeunes médecins, le Dr Samson en cherche régulièrement. Son intérêt pour les stages en région vaut bien une autre histoire... « J'étais externe. Un jour, j'ai entendu des spécialistes se dire entre eux qu'au bout de dix ans, un généraliste était dépassé. Ces bonzes m'ont instillé la peur de devenir cruche! Je me suis dit qu'il fallait que mes connaissances restent à jour, et je me suis obligé à me passionner pour la formation. Quand l'Université Laval nous a demandé d'accueillir des étudiants, vers 1984-85, tout le monde chez nous a dit non. Mais moi, ça m'intéressait, et j'ai demandé à ma conjointe d'accepter que les étudiants vivent avec nous le temps de leur stage.

« Pendant trois ans, ma femme et moi avons hébergé des étudiants stagiaires. Puis, peu à peu, d'autres médecins de Baie-Comeau nous ont enjoint le pas. Aujourd'hui, nous sommes à même d'accueillir à la fois deux résidents et un externe. En tout, ce sont quelque trente jeunes futurs médecins qui font leur stage ici chaque année. On se les arrache, je n'arrive plus à en avoir! Tout le monde adore l'expérience. Une maison a même été achetée pour les loger. Les résidents font aujourd'hui partie de notre cadre de travail, et nous l'apprécions grandement.

« Justement - et je peux le répéter cent fois -, accueillir des résidents est la seule façon de recruter en région. Parce qu'on les contamine, en ce sens qu'ils voient le travail que l'on fait, qu'ils se mesurent à ce travail et qu'ils connaissent notre milieu. En ce moment, tous mes collègues ou presque sont des gens que j'ai eu comme résidents ici, à Baie-Comeau. Ce mouvement a pris son essor assez récemment toutefois, depuis les cinq dernières années, je dirais. »

Le Dr Samson a encore beaucoup de projets à réaliser : compléter certains dossiers qui lui tiennent à coeur en tant que coroner-investigateur, élargir son travail au sein du Conseil québécois de lutte contre le cancer et, bien sûr, garder un contact direct avec ses patients, au jour le jour. Rien d'étonnant à ce qu'il ait reçu le Grand Prix du Collège des médecins du Québec en mai 2002, en reconnaissance de son humanisme, de sa détermination et de son dévouement.]