| Le Dr Julie Lajeunesse |
Parution: septembre 2003
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Communiquer et créer des liens |
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Originaire de Montréal, le Dr Julie Lajeunesse pratique la médecine de famille depuis 1993 au CLSC des Faubourgs, l'endroit même où elle a fait sa résidence. « J'ai toujours voulu être omnipraticienne, et je n'ai jamais regretté ce choix. La médecine de famille m'offre une pratique globale que je ne retrouve pas en spécialité. Elle me permet d'avoir un contact avec les enfants, les adultes, les personnes âgées. Il n'y a pas de portes fermées. J'apprends constamment. Il est même possible de choisir une voie qui nous attire davantage, selon nos intérêts. Il y a tant de possibilités, et tant de besoins! » Jeune mère de trois enfants (son conjoint en a quatre), le Dr Lajeunesse comprend parfaitement les préoccupations des gens de sa génération. Trouver l'équilibre entre vie familiale et vie professionnelle, ce n'est pas facile : « J'essaie d'avoir un horaire raisonnable. La plupart des gens que je côtoie dans la vie courante travaillent de 35 à 40 heures par semaine. C'est ce qu'on appelle du temps plein. Mais un médecin qui ne travaille que 40 heures par semaine - c'est mon cas -, on le considère comme paresseux. » |
![]() Le Dr Julie Lajeunesse |
Imposer des gardes dans certaines urgences n'est pas une solution, selon le Dr Lajeunesse, parce que « ce n'est pas fait pour tout le monde. D'abord, il faut avoir été de service à l'urgence à un moment ou l'autre au cours des quatre dernières années. Autrement, on risque d'être complètement dépassé compte tenu de la vitesse à laquelle évoluent les traitements d'urgence. » Le Dr Lajeunesse compare l'urgence à un sprint (on doit régler le problème immédiatement, avec des techniques qu'on n'utilise pas au bureau ou en hospitalisation) et le bureau à une course de fond (on accompagne le patient longtemps, pour prévenir qu'il ne se retrouve à l'urgence, et ceci requiert une certaine capacité d'intégration).
« Tel médecin déteste pratiquer à l'urgence et va exercer dans un bureau. L'inverse est aussi vrai, et c'est très bien comme cela, en autant que les deux parties communiquent l'une avec l'autre. Il en va de même pour les médecins oeuvrant dans un CLSC. Malheureusement, on note souvent qu'il y a une certaine méconnaissance du travail des uns et des autres. » C'est pourquoi des médecins entretiennent des préjugés face à leurs confrères, déplore-t-elle, préjugés qui concernent souvent le nombre de patients vus en consultation, le suivi et les prises en charge.
« Ces dernières années, on a beaucoup entendu parler de la réforme de première ligne. Cela a été un débat très utile puisque cela nous a obligés à parler de la médecine familiale dans son ensemble, et non pas seulement de la médecine en CLSC par rapport à la médecine en cabinet privé, par exemple. » Le Dr Lajeunesse considère que cette tendance à compartimenter la médecine selon le milieu où elle est pratiquée relève plutôt d'un phénomène de groupe : « Quand les médecins se parlent seul à seul, ils se rendent compte que leurs pratiques sont semblables. De toute évidence, la différence quant au nombre de patients reçus en consultation renvoie à des clientèles spécifiques. Je conçois difficilement qu'on puisse voir beaucoup de patients et faire en même temps de la prévention et du dépistage. »
Le CLSC des Faubourgs compte 30 médecins et comprend un établissement et trois points de service. Cette organisation du territoire est le produit de la réunion des CLSC Centre- ville et Centre-Sud. « On dessert le village gai et aussi l'un des quartiers les plus pauvres de Montréal, explique le Dr Lajeunesse. On y rencontre beaucoup de toxicomanes et de gens qui s'adonnent à la prostitution. Ce n'est pas toujours facile; ces gens ont d'immenses besoins. Mais ils ont une confiance absolue en nous et reconnaissent volontiers le travail des médecins de famille, plus facilement que d'autres. Ils s'arriment davantage à la ressource de première ligne, ce qui devrait d'ailleurs être la norme. »
Les problématiques courantes du CLSC des Faubourgs diffèrent de celles d'autres CLSC. La proximité du village gai amène beaucoup d'hommes en consultation. « Une équipe d'infirmières s'occupe du dépistage anonyme du VIH. Il m'arrive de participer au programme d'aide au sevrage d'héroïne. » La majorité de la clientèle, par contre, est constituée de personnes âgées. « On parle donc de gériatrie. Il y a aussi beaucoup de cas en santé mentale. Ce sont des aspects de la médecine qui sont moins fréquents ailleurs. Et puis, on retrouve la clientèle générale, avec ses grippes et tout le reste... »
Les points de service sont essentiels aux patients. « Il peut être difficile de comprendre à quel point les gens du quartier Centre-Sud sont peu "mobiles''. C'est en partie dû au fait qu'il s'agit d'une clientèle défavorisée. Beaucoup n'ont pas de véhicule, et ont à peine l'argent requis pour prendre l'autobus. Quand j'ai changé de point de service, certains de mes patients se désolaient, disant qu'ils ne pourraient venir me consulter, parce que c'était trop loin. Alors qu'en réalité, c'est à peine à quinze minutes de marche. Cela explique que notre territoire soit divisé en quatre sous-secteurs, chacun ayant une clientèle spécifique.»
Selon le Dr Lajeunesse, « avec ce genre de patients, on se fixe des objectifs autres. On apprend à accepter le fait qu'il se peut qu'on ne puisse que les aider, sans les sauver. Mais alors, chaque petit pas vers l'avant est une victoire en soi. On doit se concentrer sur le patient, sur sa façon de penser, sur ce qui le motive. C'est une nécessité d'agir ainsi, parce que sa réalité est souvent tellement loin de la nôtre! Il faut s'assurer de trouver les mots pour être bien compris. »
Cette approche fait partie des éléments qu'il faut absolument enseigner aux résidents, dit le Dr Lajeunesse, qui avoue pourtant que ce n'est pas toujours aisé. « Plusieurs des personnes qui viennent nous consulter présentent des troubles de la personnalité ou n'interagissent pas facilement avec d'autres gens. Par contre, c'est très gratifiant de voir quelqu'un reprendre vie. Et ces gens ont tous beaucoup de gratitude. »
De sa pratique, le Dr Lajeunesse aime la diversité. « Je ne recherche pas l'uniformité de la clientèle. Je pense que de pouvoir approcher tous les types de patients, c'est encore ce qu'il y a de plus intéressant. La variété est ce qui nous permet de garder l'esprit ouvert. » Le Dr Lajeunesse s'est ainsi tournée vers les soins palliatifs à domicile, un volet qui l'intéresse particulièrement. Au CLSC des Faubourgs, les médecins ont exprimé une volonté collective d'offrir ce service, de même que le maintien à domicile.
« Au début, j'ai eu beaucoup de difficulté à oeuvrer dans ce milieu. C'est beaucoup plus exigeant que ma pratique habituelle et plutôt insécurisant. Il faut travailler en dehors de son milieu, de ses affaires, de son petit confort au bureau. On arrive dans des logements parfois très corrects, mais aussi dans certains où on n'ose même pas enlever nos bottes. Il n'y a pas de filet de sécurité; on est chez le patient.
« Mais au fil du temps, j'y ai pris goût. Ces visites à domicile m'offrent un contact différent, avec des gens qui ont des besoins immenses. Ceux qui viennent au CLSC sont peut-être peu mobiles, mais au moins ils sortent quand même. Tandis que les gens "pris'' chez eux n'ont personne d'autre pour aller les voir, pour les soigner. La maladie les conduit habituellement tout droit à l'hôpital. Avec notre programme, ils ont la chance que quelqu'un vienne à la maison. C'est la même chose pour les soins palliatifs.
« Au Québec, c'est dans notre culture que de mourir à l'hôpital, quoique cette façon de faire est relativement récente dans notre histoire. Je ne dis surtout pas que tout le monde devrait mourir à la maison, mais que tout le monde devrait en avoir la possibilité. Quand c'est la volonté du patient, le médecin se doit de l'accompagner. »
Parlant de la globalité des soins palliatifs, le Dr Lajeunesse souligne que nombre de problèmes surviennent en fin de vie : douleur non contrôlée, agitation, difficulté respiratoire, problèmes digestifs... « De plus, tout l'aspect psychologique est à considérer. Ainsi, les conflits non réglés peuvent alors resurgir. Il arrive parfois qu'un patient désire aller à l'hôpital, à la toute fin. On doit donc mettre des services en place à ce momentlà. Heureusement, on ne travaille pas seul. L'équipe se compose d'infirmières, d'auxiliaires, d'un travailleur social et d'un agent de pastorale. »
Ce programme est offert depuis près de six ans par le CLSC des Faubourgs. « Je pense que de plus en plus de gens réussissent à avoir la fin de vie qu'ils désirent. Une bonne équipe peut faire la différence entre respecter la volonté du patient de mourir à la maison ou l'envoyer à l'hôpital parce qu'il n'y a pas de ressources pour faire autrement. »
Les tâches administratives retiennent aussi l'attention du Dr Lajeunesse. Elle a été présidente du CMDP (1995-96). Elle est entre autres chargée d'enseignement clinique au département de médecine familiale de l'Université de Montréal depuis 1993 et chef des services médicaux du CLSC depuis 1997. « Vous savez, quand on commence à pratiquer la médecine, on constate qu'il y a des choses qui ne vont pas aussi bien qu'on le voudrait, là comme ailleurs. On a alors le choix de critiquer ou de s'impliquer pour faire changer les choses.
« On n'apprend pas la gestion durant notre formation, ni pendant la résidence, mais on aurait avantage à le faire. Parce que, qu'on le veuille ou non, on évolue dans un système politique, dans une organisation de services. Qu'on s'y intéresse ou pas, cela nous influence de toute façon. C'est un défi très intéressant. »
Le Dr Lajeunesse participe à la mise en place d'un GMF, en collaboration avec le CHUM (hôpital Notre- Dame). « L'organisation du travail au CLSC ressemble beaucoup à celle d'un GMF. Or, l'unité de médecine familiale de Notre-Dame a déjà créé des liens en ce qui a trait à l'enseignement. Il suffisait simplement d'aller plus loin et de créer des liens dans le domaine clinique. » Une entente, signée en juin 2002, a permis de baliser la mise en place du GMF, dont l'élaboration va aujourd'hui bon train.
Assumer le leadership de ce projet et de son implantation, cela voulait dire composer avec deux équipes, travailler selon une dynamique différente. Le Dr Lajeunesse s'est donc assurée du soutien de quatre collègues et d'un chargé de projet pour planifier avec eux l'orientation à donner au dossier. « Mes confrères adhèrent à l'idée de GMF. Dans la structure d'un GMF, chacun se place lui-même sous contrat, si je puis dire. »
Le GMF doit être considéré comme un outil précieux pour offrir de bons services à la clientèle, dit-elle, pour garantir l'accessibilité aux soins et en assurer la continuité. Elle précise que le GMF permet d'avoir plus de ressources et de mieux organiser le travail, qu'il facilite la communication entre les divers intervenants et rend possible la création de meilleurs liens avec les équipes de deuxième et troisième lignes. « Je ne peux prévoir ce qu'il adviendra des GMF, mais je persiste à croire que l'idée de base va continuer de faire son chemin. Tout simplement parce qu'elle fait consensus. »
Elle résume ainsi sa pensée : « Il faut continuer à construire un réseau qui donne accès aux services. Trouver une façon de mieux communiquer entre nous et avec les autres professions. Poursuivre la réflexion sur la place des infirmières et des travailleurs sociaux au sein du réseau. Se positionner comme professionnels de la santé et déterminer la place que nous voulons occuper.
« Nous devons tenir compte des besoins de la clientèle et des nôtres également. Il est vrai que l'on veut du temps pour soi, mais on a toujours et surtout des responsabilités envers les patients. Nous devons élaborer des façons de travailler en groupe et arriver à des solutions qui éviteront aux gens de se retrouver à l'urgence pour des malaises mineurs parce que nous n'avons pas su communiquer entre nous. La tendance à ne s'occuper que de ses propres affaires en se disant que rien ne peut changer de toute façon nuit considérablement à notre pratique et à la communauté dans son ensemble. » Le Dr Lajeunesse croit sincèrement, elle, que les choses peuvent et vont changer.]