Le Dr François Bénard
Parution: septembre 2003

En TEP-oncologie, c'est Sherbrooke ou rien
Par Sylvie Poulin


Une bourse d'été du FRSQ, pour un travail en laboratoire de biochimie après sa première année de médecine, lui donne la piqûre de la recherche. Mais ce féru de sciences aurait répugné à une carrière consacrée à la recherche pure dans quelque domaine que ce soit parce que le contact humain, dit-il, lui est essentiel. Peu à peu mis en contact avec la médecine nucléaire, il se spécialise dans cette discipline à l'Université de Sherbrooke et poursuit en surspécialisation à Philadelphie (Université de Pennsylvanie, 1998). En cours de route, il récolte nombre de prix et bourses pour divers articles et rapports de recherche.

Le jeune clinicien-chercheur est rattaché au Centre d'imagerie métabolique et fonctionnelle (service de médecine nucléaire) du CHUS. Il est également professeur adjoint au département de médecine nucléaire et radiobiologie. « Quand j'ai entrepris ma spécialité, se souvient François Bénard, il pointait à l'horizon une nouvelle technologie d'imagerie qui laissait présager de ce qu'elle pouvait devenir : la TEP - tomographie d'émission par positrons. En fait, l'appareil précurseur est apparu dans les années 1970, mais son utilisation a longtemps été confinée à la recherche en cardiologie et en neurologie. »


Le Dr François Bénard

Ce n'est que vers le milieu des années 1990, poursuit-il, que l'on a commencé à entrevoir des applications éventuelles en oncologie pour la détection et l'exploration biologique des tumeurs. Des articles ont commencé à paraître sur le sujet vers 1995, et on a vu un véritable essor clinique en 1998-99, quand plusieurs rapports d'études ont démontré que la TEP est un outil extrêmement précieux pour le diagnostic du cancer et l'évaluation de l'étendue de la maladie.

Utilité, cherté, rareté

« Au Canada, notre Centre est l'un des seuls endroits à offrir ce service aux patients. C'est encore loin d'être suffisamment disponible, souligne le Dr Bénard. On en trouve davantage en Europe et aux États-Unis. Ici, nous traînons un peu de la patte sur le plan des investissements technologiques dans ce domaine-là. » Il y a en fait deux freins à une plus large présence de l'appareil.

D'abord, les produits radioactifs à partir desquels on produit des images ont une très courte demivie (deux heures dans le meilleur des cas). Il faut donc réussir à les obtenir et à les distribuer dans une plage d'action limitée. Et pour les fabriquer, il faut des cyclotrons médicaux. Or, il y en a très peu au pays, et notre géographie ne facilite pas les choses... Le second obstacle, c'est le coût. Le cyclotron est onéreux. L'appareillage TEP aussi. Et bien que le prix baisse progressivement, on parle encore de deux à trois millions de dollars.

Les appareils étant rares, les experts qui s'en servent le sont aussi. Le Dr Bénard est en fait le premier médecin canadien à avoir été formé en TEP-oncologie, où se concentrent toutes ses activités cliniques et de recherche. « On comptait déjà des experts en médecine nucléaire ailleurs et on en forme deux ou trois par année au Québec, ce qui comble les départs normaux. Mais le Centre de Sherbrooke a été le premier à introduire la TEP en clinique. Nous avons le programme TEP le plus actif au pays en ce moment en nombre de patients, soit de 2 000 à 2 500 par année. »

Sherbrooke reçoit des gens de partout dans la province (plus de la moitié viennent de l'extérieur de l'Estrie). Ce qui signifie qu'il y a une liste d'attente. « C'est notre drame que de ne pas pouvoir répondre à la demande adéquatement. Nous recevons aussi des demandes des autres provinces. Ça met beaucoup de pression sur un budget et des ressources quand même limités. » Que faudrait-il pour augmenter la capacité de réponse? Une enveloppe budgétaire additionnelle, question d'étendre les heures d'utilisation, davantage de cyclotrons et du personnel supplémentaire. « Ce sont les autres centres hospitaliers universitaires au Québec que l'on devrait doter de ces appareils maintenant », dit-il.

Le Dr Bénard interprète surtout les résultats d'examens TEP en oncologie. « Ici, le test a le plus d'impact pour la prise en charge des patients atteints de cancer. Le diagnostic se fait plus tôt; mais surtout, on peut mieux évaluer le stade de la maladie. Dans le cas du cancer du poumon, par exemple, en déterminant qu'une tumeur est localisée ou pas, on saura si le patient est opérable ou non. C'est le seul test non effractif qui a une précision suffisante dans ce contexte-là. Après le traitement, au besoin, l'examen permet aussi de savoir s'il reste des traces cancéreuses et si le patient a besoin de traitements additionnels. »

Quoique la recherche se fasse en groupe, le Dr Bénard a pour ainsi dire quatre projets « à lui », dont le principal porte sur les récidives du cancer du sein chez des patientes déjà traitées qui allaient bien depuis un certain temps, mais chez lesquelles on soupçonne que la maladie est en train de réapparaître. « Deux questions se posent alors : le cancer estil circonscrit ou s'est-il propagé un peu partout? Et quel genre de traitement devrait-on donner? Cette recherche vise une souspopulation de femmes dont le cancer était sensible aux oestrogènes et à qui on pouvait donner des bloqueurs hormonaux. Ce n'est pas innocent, quand on sait que les traitements anti-hormonaux sont beaucoup plus indolents. Le but des examens est aussi de juger de notre capacité à prédire si l'hormonothérapie devrait être administrée plutôt que la chimio, par exemple. »

Toujours en contact étroit avec des oncologues et des radio-oncologues, le Dr Bénard a aussi sur le feu des projets en cardiologie, mais de plus petite envergure. « Et je travaille avec des chimistes qui cherchent à mettre au point de nouvelles substances pour cibler le cancer du sein. Je fais l'évaluation préclinique et les évaluations cliniques initiales pour savoir si ces approches sont prometteuses.

« Nous suivons également beaucoup de patients atteints d'un cancer du poumon ou des ganglions. Mais mon projet le plus important consiste à lancer un nouvel axe de recherche sur le cancer de la prostate. J'ai commencé à m'y intéresser parce que ce cancer touche énormément de personnes et que les moyens diagnostiques dont nous disposons actuellement sont très limités. Dans le cancer de la prostate, il y a des défis particuliers, en ce qui a trait aux récidives après traitement, par exemple. Il y a en fait beaucoup d'analogies avec le cancer du sein. »

De manière générale, estime le Dr Bénard, le Québec est chanceux d'avoir au moins le Centre de Sherbrooke pour offrir la TEP alors que plusieurs autres provinces n'ont aucun appareil. « Nous sommes surtout bien pourvus en ce sens que nous avons une très grande richesse de médecins qualifiés en médecine nucléaire. Là où il y a un retard, c'est vraiment dans le domaine de la TEP, une technologie qui s'enracine depuis trois ou quatre ans dans les autres pays alors que nous en sommes encore à "planifier" l'implantation d'appareils. Évidemment, les contraintes financières du gouvernement n'y sont pas étrangères, mais la question est aussi de former des gens. Au Québec, il y a beaucoup de très bons spécialistes en médecine nucléaire, mais peu sont formés en TEP. Et il faut au moins une année complète de formation pour être bien apte à l'interprétation clinique dans cette branchelà. »

La TEP a-t-elle déjà donné de bons résultats? Ou en est-elle encore au stade des promesses? « La TEP change la pratique de façon très importante. Médecins et patients peuvent témoigner tous les jours de ses réalisations concrètes. Des données vraiment solides ont été publiées, certaines par nous, démontrant que c'est un outil extrêmement utile dans la prise en charge des patients cancéreux. La TEP donne littéralement un portrait plus juste de ce qui se passe, et cela peut faire la différence entre se faire enlever le poumon ou non, entre une chirurgie, une radiothérapie ou une chimio. L'examen TEP évite beaucoup de procédures inutiles et il aide à mieux cibler les traitements », affirme le Dr Bénard.

En outre, la TEP s'avérerait économique pour le système de santé. « Beaucoup d'études coût/ bénéfice réalisées en Europe et aux États-Unis ont établi que pour chaque patient qui subit un examen TEP, on économise en moyenne entre 1500$ et 2500$ CAN globalement, c'est-àdire en journées d'hospitalisation réduites, en procédures inutiles évitées, etc. Mais pour un hôpital, ça ne se traduit pas nécessairement par des économies puisqu'on est en situation de demande de services quasi illimitée et de pénurie de ressources. Même quand on ne fait pas telle chirurgie, on est en présence de deux autres patients qui attendent justement cette intervention. Pour un seul établissement, l'économie n'est donc pas automatique. »

À l'échelle de la province ou dans une perspective macroéconomique, cependant, la TEP présente des avantages nets. « Les modélisations que nous avons élaborées pour le système de santé au Québec, avec l'Agence d'évaluation des technologies et modes d'intervention en santé, démontrent que dans le cas du cancer du poumon, l'examen est rentable - son coût est très faible par rapport aux bénéfices estimés. Mais à considérer la population du Québec, on a probablement besoin de huit à dix appareils... »

Entrevoit-on des perfectionnements? « Les travaux en cours portent sur deux types de développement, dont l'un pour la rapidité des appareils. L'examen demande environ 45 minutes par patient actuellement. Les appareils de deuxième génération (et nous en avons eu le prototype) sont plus rapides grâce à de nouveaux détecteurs plus efficaces. Le second développement combine la TEP avec le TDM (tomodensitomètre). Ceci permet d'avoir en un seul examen l'information anatomique et biochimique. Ces "combinés" sont déjà disponibles. Chez nous, la question est de savoir si cela vaut la peine d'acheter un TDM pour l'intégrer à la TEP, sous l'angle des coûts », précise le Dr Bénard.

Au boulot!

« J'ai beaucoup réfléchi, dans l'année qui a précédé mon retour, à mon éventuelle installation aux États-Unis. J'y étais depuis deux ans, je m'y plaisais beaucoup. Il y a là plus de ressources, et le milieu universitaire américain est vraiment dynamique et stimulant. La machine tourne plus fort! J'étais cependant attaché à mon milieu et j'avais la chance unique de revenir dans un beau centre tout neuf, moderne, bien doté, avec une équipe complète, une bourse salariale, des subventions. Les incitatifs étaient suffisants!

« Des horaires déments, j'en ai connus quand j'étais là-bas, à travailler sept jours sur sept. Mais dans ce milieu-là, tout le monde se donne à fond et, passé un certain niveau, on est toujours sa seule source de motivation. À Sherbrooke, clinique, recherche, cours à l'université, médecins stagiaires, résidents et étudiants diplômés me composent aussi un horaire très chargé. Par contre, j'aime ça! Il s'agit simplement de se discipliner et de voir à quel point on permet au travail d'envahir sa vie privée... J'essaie de garder les fins de semaine pour moi. Mes collègues me soutiennent beaucoup en diminuant mon fardeau de garde. Ça me permet donc de maintenir une vie à l'extérieur du travail.

« Je crois d'ailleurs que si on fait l'équilibre entre le personnel et le professionnel, on est davantage capable de cordialité envers les patients. En passant, je ne dirais pas que la nouvelle génération de médecins travaille nécessairement moins fort que la précédente - il y a un peu de mythe là-dedans. La différence, c'est que nous sommes conscients du danger : nous avons vu des collègues plus âgés travailler toute leur vie et puis tomber malades au moment de la retraite. Moi, je pense qu'il faut profiter de la vie.

« Les gens qui viennent subir un examen arrivent anxieux, nerveux. Il faut leur expliquer les résultats et répondre à leurs questions avec empathie. Ce n'est pas parce qu'on baigne dans la technologie qu'il faut ignorer cet aspect-là. La médecine technologique se développe beaucoup; mais à la base, c'est toujours un patient qu'on soigne. Et rien ne remplace un bon médecin, un bon questionnaire et un bon examen physique pour poser un diagnostic. Bref, je crois que j'ai le meilleur de trois mondes. Combiner l'enseignement, la clinique et les activités de recherche, ce n'est pas ennuyant! »]